Travailler pour le bien du monde

Réflections sur la bhagavad gita

Partage international no 127mars 1999

par Swami Nirliptananda

Londres

Même si la connaissance du yoga est éternelle et particulièrement précieuse, elle s’est dégradée au fil du temps. Dans la Bhagavad Gita, le Seigneur Krishna dit à Arjuna : « Ce même yoga, ô Arjuna, que j’ai enseigné au tout début de la création, je l’enseigne à nouveau aujourd’hui et à toi en particulier parce que tu es mon ami. » Il explique que le but de sa venue dans le monde d’âge en âge est la préservation du dharma (l’attitude juste) et le rétablissement de l’ordre moral, éthique et spirituel ainsi que la protection de ceux qui font le bien. Il s’exprime ainsi : « Ô Arjuna, celui qui me connaît ainsi (celui qui comprend le véritable sens de mes divines paroles et de mon action) ne renaîtra pas après avoir quitté son corps, mais il viendra à moi. » Il affirme que si nous comprenons réellement le secret caché dans ses paroles et ses actes, nous atteindrons l’immortalité lorsque nous quitterons cette vie. Nous ne reviendrons plus sur Terre, nous atteindrons l’état suprême des dieux.

Il est parfois difficile de comprendre que c’est (et c’est très important) le but de notre venue dans le monde et le but de la venue du Seigneur lui-même. Nous invoquons toutes sortes de raisons et les avis divergent lorsqu’il s’agit d’expliquer la venue de Dieu. Mais quand nous en comprenons la véritable raison, nous subissons une transformation intérieure et cette transformation nous fait entrer dans un monde nouveau – nous n’avons donc plus besoin de renaître, nous atteignons un état de réalisation, de divinité. Le but de notre venue sur Terre est de comprendre pourquoi nous sommes ici et de poursuivre dans notre vie l’objectif essentiel : aller vers Dieu.

La pratique de l’ascétisme

Le Seigneur Krishna affirme que cette transformation se produit lorsque nous nous sommes libérés de nos passions, de la peur et de la colère et que beaucoup sont ainsi entrés dans son royaume et ont connu la plénitude de sa présence, après avoir pris refuge en lui et été, grâce à la pénitence, purifiés dans le feu de la connaissance. Telles sont donc les conditions : être dépourvu de toute crainte, libéré des passions et de la colère et rempli de sagesse. Le Seigneur Krishna ne parle pas de la connaissance que nous trouvons dans les Ecritures mais de celle à laquelle nous accédons par la pratique de l’austérité : jnana-tapasya. C’est par la pratique de la méditation que vient la connaissance et cette connaissance, dit Krishna, purifie. C’est donc grâce à elle que beaucoup sont entrés dans son royaume.

Etre libérés de nos passions signifie que nous ne subissons plus l’emprise de nos instincts et de nos impulsions. Etre libérés de la peur signifie que nous ne craignons rien ni personne et que nous n’inspirons aucune crainte aux autres. Ainsi, grâce à la pratique de l’ascétisme, les passions, la colère et la peur sont détruites parce qu’alors vient la connaissance, la connaissance du Soi, la connaissance de notre être véritable. Et lorsque nous sommes purifiés, nous entrons dans la demeure éternelle ; comme le dit le Seigneur Krishna : « Il vient à moi, en moi, ne fait plus qu’un avec moi, devient une partie de mon être. » C’est ainsi que la connaissance agit : elle nous aide à réaliser qu’en fait cette essence divine existe en nous. Nous sommes cette essence divine. Lorsque nous en prenons conscience, la peur disparaît. La colère, la cupidité, la méchanceté et la haine disparaissent également parce que l’atma, l’âme, est au-dessus de tout cela, elle est toujours pure.

D’éternels mendiants

Le Seigneur Krishna dit à Arjuna : « Quelle que soit la manière dont quelqu’un me glorifie, elle est la bienvenue. Les hommes prennent des chemins divers, mais, ô Arjuna, tous ces sentiers mènent vers moi, tous sont miens. Chacun dans le monde entier me vénère d’une manière ou d’une autre. » Il affirme que l’aspiration à la dévotion est une chose importante et que lorsque nous pratiquerons l’ascétisme, nous obtiendrons la connaissance qui purifie et qui permet d’atteindre la divinité. Ainsi, en nous rapprochant de Dieu d’une manière juste, nous parviendrons jusqu’à lui.

La Bhagavad Gita n’est pas destinée à ceux qui manquent de dévotion et qui ne pratiquent pas la discipline de la méditation. La dévotion et l’ascétisme sont la base, le fondement. Le Seigneur Krishna affirme qu’ils nous purifient et que nous parviendrons jusqu’à lui quelle que soit la manière dont nous pratiquons cette méditation, quel que soit le sentier choisi.

Ceux qui aspirent au succès sur cette Terre vouent un culte aux divinités dans l’espoir de biens matériels. Nous voulons des résultats concrets. Nous ne recherchons pas des bienfaits éternels parce qu’ils sont trop difficiles à obtenir. Nous devons pratiquer un ascétisme rigoureux si nous voulons atteindre ce qui est éternel, ce qui purifie.

Prenons l’exemple du roi qui a renoncé à toutes ses possessions. Les gens sont venus de tous côtés pour emporter une chaise, une table ou autre chose, mais quelqu’un est arrivé et a dit : « C’est vous que je veux » ; et il a tout obtenu.

Nous sommes aveugles et ignorants et lorsque nous obtenons quelque chose, le lendemain cela ne nous intéresse plus et nous voulons autre chose. Nous demeurons d’éternels mendiants. Le Seigneur Krishna affirme que dans notre ignorance nous demandons à Dieu de nous accorder ceci, puis cela, et nous restons des mendiants toute notre vie. C’est pourquoi nous devons nous libérer de nos passions, de la colère et de la peur en pratiquant le détachement. Grâce à lui, nous ne ressentons plus le besoin (qui affaiblit notre esprit) de posséder telle ou telle chose. Lorsque Dieu devient le centre de notre vie, nous pénétrons dans son royaume, nous nous identifions à lui et nous n’avons plus le désir de ceci ou de cela, nous ne dépendons plus de rien d’autre. Mais tant que nous n’aurons pas trouvé l’approche juste qui passe par l’ascétisme et la renonciation, nous demeurerons d’éternels mendiants.

Le système des castes

Il semble qu’il règne aujourd’hui une grande confusion en ce qui concerne le système des castes. Le Seigneur Krishna déclare qu’il a créé les quatre castes par la répartition des gunas (les qualités) et du karma. Il s’exprime ainsi : «  Bien que j’en sois l’auteur, sachez que je demeure au-dessus de l’action et du changement. » Les castes sont-elles un héritage immuable, quelque chose qui peut changer, quelque chose que nous créons nous-mêmes ; sommes-nous guidés par nos propres habitudes, nos goûts et nos dégoûts, nos choix personnels ? J’ai eu l’occasion de rencontrer quelqu’un qui critiquait vivement le système des castes et je lui ai dit que je ne pouvais qu’être d’accord, bien qu’il ne s’en soit pas pris au système des castes en lui-même mais aux préjugés de castes. Cela l’a beaucoup surpris. Ce sont en effet les préjugés qui causent un problème. Quelle est la valeur du système des castes ? A quoi sert-il ? Les Védas, le Manu et le Seigneur Krishna lui-même en parlent, mais aucune des Ecritures ne le critique vraiment. Le Seigneur Krishna s’exprime ainsi : « J’ai créé les castes, le système des castes vient de la répartition des gunas et du karma, ce qui signifie que votre situation dans ce monde dépendra de vos actes. » Il affirme également : « Bien que je sois le créateur de tout cela, ne pensez pas que je sois partial, que je prenne parti, que j’agisse ; je suis au-delà des gunas. » Certains disent que les gunas sont hérités, de même que le système des castes ; d’autres affirment que ce dernier joue seulement un rôle fonctionnel qui nous permet d’organiser la société, d’aller de l’avant et que, sans un système qui attribue à chacun une fonction particulière, nous ne pourrions progresser. Tous ont raison. Ce qu’il faut savoir, c’est que le système des castes existe depuis l’époque des Védas et qu’il est à l’origine de beaucoup de choses, notamment de toutes les grandes réalisations dont nous sommes fiers : notre conception et notre philosophie de la vie, notre dharma, notre science, les mathématiques et l’astronomie, tout cela est né de la société de castes et de la langue sanskrite. Après avoir mesuré tous les bienfaits que cette forme de société nous a apporté, nous pouvons essayer de comprendre à quel moment nous avons commencé à faire fausse route.

Le développement technologique est-il la cause du bombardement d’Hiroshima ? Non, c’est la manière dont nous, les êtres humains, nous utilisons cette technologie (par exemple pour nous entretuer) qui est en cause. De même, nous ne pouvons rendre le système des castes responsable des préjugés qui se sont développés à l’époque moderne. Une caste contre une autre : il s’agit de faiblesses humaines, d’attitudes négatives. La technologie a accompli de grandes choses pour nous, nous avons de la chance. Mais nous en avons aussi fait un mauvais usage, par exemple fabriquer des bombes atomiques pour tuer autrui. La technologie n’était pas destinée à un tel but, elle était supposée assurer le bonheur de l’humanité, nous donner davantage de confort et sûrement pas nous détruire. De la même façon, le système de castes nous a apporté beaucoup de bonnes choses. Ce n’est pas lui qui est à blâmer.

Agir de manière désintéressée

Le Seigneur Krishna s’est offert lui-même en exemple afin de nous montrer comment nous devrions vivre en ce monde. Il s’exprime ainsi  : « Nulle action ne peut me souiller et je ne désire le fruit d’aucune. Celui qui me connaît réellement n’est pas lié par ses propres actes. Je suis dans ce monde, mais mes actions (mon travail, tout ce que je fais) ne créent aucune sorte de lien pour moi car je ne désire le fruit d’aucune. » Des liens (du karma à travers le fruit de l’action) se créent parce que les gens glorifient Dieu dans l’espoir d’obtenir ceci ou cela, mais le Seigneur est ainsi souillé. Le Seigneur Krishna a affirmé que dès que nous comprendrons ses paroles, nous ne reviendrons plus sur Terre après notre mort. Il ajoute que lorsque nous le connaissons réellement, nous sommes libérés de ce monde. Peu de gens travaillent de manière désintéressée, la plupart agissent dans l’espoir d’obtenir quelque chose. Le désir et le fruit de l’action sont les raisons d’agir de l’homme ordinaire, mais le sage, celui qui sait, a dépassé ce stade. Il ne travaille pas pour lui-même afin de satisfaire quelque besoin personnel. Il travaille pour les autres, et non pas dans son propre intérêt. Le Seigneur Krishna vient pour établir le dharma, pour le bien du monde, et non parce que lui-même désire quelque chose. Et il suggère que nous fassions de même : que nous travaillions pour le bien du monde, que nous agissions de manière désintéressée, que nous nous rendions utiles aux autres, et ainsi nous ne serons pas liés par nos actions. Om Tat Sat Hari Om.

* La Bhagavad Gita, ou  Chant de Dieu, l’un des textes sacrés hindous, rapporte les dialogues échangés entre Krishna, une incarnation de Vishnu, et Arjuna, son disciple.

[Note. Selon Benjamin Creme, Krishna était adombré par Maitreya (voir la Mission de Maitreya, Tome II, p. 78).]

Auteur : Swami Nirliptananda, attaché à l’un des temples hindous de la communauté asiatique de Londres, est l’un des swamis les plus proches de Maitreya et de ses enseignements.
Thématiques : sagesse éternelle, spiritualité
Rubrique : Divers ()