Tikkun : guérir et transformer le monde

Partage international no 199mars 2005

Interview de Michael Lerner par Monte Leach

Michael Lerner (rabbin et artiste) vivant à San Fansisco, est le fondateur de la Communauté Tikkun (CT) et rédacteur en chef de la revue du même nom. Il est également l’auteur de nombreux ouvrages, dont The politics of Meaning and Healing Israeli/Palestine (Comprendre et guérir le conflit israélo-palestinien). dont The politics of Meaning and Healing Israeli/Palestine (Comprendre et guérir le conflit israélo-palestinien).

Cette communauté, ainsi qu’il la définit, « est un réseau de personnes de toutes fois et traditions, dont le but est de guérir et de transformer ce monde. Nous appelons aussi bien à la transformation extérieure indispensable si l’on veut instaurer une justice sociale, à la qualité de l’environnement et à la paix du monde qu’à la guérison intérieure sans laquelle on ne saurait cultiver de relations d’amour, avoir une attitude de générosité et de confiance envers le monde et les autres débarrassée des déformations de nos egos, et la capacité de ressentir face à la grandeur de la Création une crainte, un émerveillement et un étonnement venus du plus profond de nous-mêmes. Notre activité est tout entière centrée sur le principe de solidarité. »

Monte Leach l’a interviewé pour Partage international.

Partage international : Quel est l’objectif principal de la Communauté Tikkun ?
Michael Lerner : Pour nous, la guérison et la transformation du monde ne seront possibles que si l’on dépasse les catégories que le monde progressiste, libéral (au sens européen de gauche) a mises en place. Celui-ci a formulé son projet essentiellement en termes de droits économiques et politiques. Nous soutenons naturellement un tel projet, mais il nous paraît insuffisant, car il laisse de côté une dimension centrale de l’oppression capitaliste : celle du triomphe d’une éthique de l’égoïsme et du matérialisme, qui constituent en fait la base sur laquelle repose ce monde de l’argent et du profit.
Nombre de ceux qui adhèrent à cette éthique de l’égoïsme et du matérialisme se sentent profondément salis par le projet global qu’ils servent, au point de chercher désespérément à en trouver une échappatoire. Ce qu’ils font, par exemple, en s’engageant dans des mouvements de droite qui proposent un autre système de valeurs : ce qui fait ainsi le prix d’un homme, selon leur conception, ne se résume pas à ses succès dans le domaine financier ou du travail, mais réside dans l’affirmation d’un aspect spécifique, d’un aspect de son être. De là vient la puissante fascination qu’exercent les mouvements fascistes, ultra nationalistes et religieux intégristes, pour lesquels la valeur d’une personne se réduit exclusivement à son appartenance à une « communauté » particulière, qu’elle soit américaine, russe, italienne, allemande, israélienne, ou bien chrétienne, musulmane, juive, hindoue, etc. Dans tous les cas, il s’agit toujours de valoriser ceux qui se revendiquent de telle ou telle de ces « communautés » aux dépens de ceux qui n’en font pas partie. Leur fascination vient principalement de ce qu’elles fournissent une place où l’on se sent reconnu pour ce que l’on est, et non pas pour les performances telles que les définissent les lois du marché. Elles constituent une façon de sortir de l’égoïsme et du matérialisme de celui-ci.
Nous essayons, quant à nous, de créer un mouvement social qui renverse ces dynamiques mercantilistes, sources indirectes d’extrémismes de toutes sortes, plutôt que de laisser la gauche abandonner la spiritualité à la droite et à l’extrême droite et de permettre aux mouvements qui s’en réclament (qu’ils soient de nature nationaliste ou religieuse) de s’emparer de ce besoin d’identité spirituelle essentiel. Ce qu’il faut, c’est créer une gauche spirituelle qui ait sa juste place dans le jeu du marché, mais qui prenne enfin conscience de la responsabilité qui est la sienne de fournir à tout un chacun un cadre à la quête intense de sens et de but dont tous les hommes ont besoin – une quête qui puisse transcender l’individualisme et l’égoïsme de la compétition économique et mettre chaque homme en rapport avec des valeurs supérieures.

PI. Comment de telles réformes, de tels changements de mentalité pourraient-ils prendre forme ?
ML. Les forces de progrès devraient cesser de s’organiser autour des seuls droits économiques et politiques, mais surtout travailler à définir de nouvelles bases de départ. Si, auparavant, l’argent et le pouvoir étaient les valeurs dominantes, les nouvelles ne peuvent aujourd’hui qu’être centrées autour de l’amour et de l’attention à l’autre. Ou, pour dire les choses plus précisément, il faudrait cesser d’estimer la valeur des institutions uniquement en fonction de leur efficacité, de leur rationalité et de leur productivité, mais prendre en compte leur capacité à favoriser l’amour et un souci généralisé de l’autre, à développer une sensibilité éthique et écologique ainsi qu’à ressentir, devant la grandeur de l’univers, la crainte et l’émerveillement qu’il ne peut qu’inspirer. Tel est le nouveau point de départ que nous proposons. Qu’est-ce qui pourrait développer cette sensibilité éthique et spirituelle, qu’est-ce qui pourrait faire croître nos capacités à plus d’amour et d’attention sur notre lieu de travail. Il n’y a pas, sur ce point, de réponse unique ; mais la recherche de ces qualités et la tentative de les définir partout où elles sont nécessaires constitueraient une piste de réflexion politique profondément radicale. Cela impliquerait une transformation fondamentale et radicalement positive. Nous avons quelques idées sur la question, mais ce n’est pas là l’essentiel. L’essentiel, c’est la recherche d’une méthodologie.
Une part de notre stratégie consiste à demander l’introduction d’un amendement en faveur d’une responsabilité sociale (Social Responsability Amendement – SRA) dans la Constitution des Etats-Unis, un amendement stipulant que toute société dont les revenus excèdent 30 millions de dollars par an devra voir son statut réévalué au moins tous les dix ans ; et que ce nouveau statut ne sera accordé qu’aux firmes en mesure de prouver de manière satisfaisante à un jury de citoyens ordinaires leur comportement éthique.
Si nous ne nous attendons pas à ce que notre demande soit prise immédiatement en compte, nous espérons cependant que notre combat produira des changements significatifs dans les 20 ou 30 prochaines années dans la société américaine. Dans le droit de notre pays, les sociétés ont une responsabilité fiduciaire vis-à-vis de leurs actionnaires. Ceux-ci sont en mesure de poursuivre les firmes dans lesquelles ils ont investi si elles n’augmentent pas leurs dividendes. On ne peut actuellement reprocher aux PDG leurs stratégies, vu la marge de manœuvre étroite que leur laisse le droit des affaires. Mais avec le SRA, il en ira différemment. Ils pourront alors imposer à leurs investisseurs des choix dictés par des raisons d’éthique sociale qui, si elles n’étaient pas respectées, pourrait réduire en grande partie les bénéfices des parts que ceux-ci avaient placées dans l’entreprise. »

Un Plan Marshall mondial

PI. Si notre magazine s’intitule Partage international, c’est parce que nous jugeons nécessaire un partage plus équitable de la nourriture et des ressources planétaires. Une annonce que vous avez publiée récemment inclut un élément de la charte de la CT appelant à un Plan Marshall mondial pour mettre fin à la pauvreté et à la faim et assurer à tous un droit à un logement décent, précisant que son adoption renforcerait la sécurité des Etats-Unis. Pourquoi cela est-il si important pour votre projet ?
ML. Nous sommes là, sans nul doute, en plein accord – c’est à coup sûr un élément central de la charte de la CT. Cette charte proclame l’unité de tous les êtres, la vérité fondamentale que le bien-être de chacun des habitants de cette planète dépend de celui de tous. L’erreur politique fondamentale, aujourd’hui, réside dans l’incapacité de prendre conscience de ce que nous sommes tous dans le même bateau. Lorsque nous polluons des régions entières du tiers monde, cette pollution nous revient et nous affecte directement. Nous ne pouvons chercher à défendre impunément nos intérêts sans défendre ceux de tous les autres peuples de la planète.
Tel est le message central que les traditions spirituelles prêchent depuis des millénaires, un message qu’il reste à l’ensemble du monde, y compris l’Occident, à comprendre. On ne peut s’intéresser à soi sans s’intéresser aux autres. Nous sommes tous interconnectés. Aimer son prochain, aimer son voisin, suivre la voie de la justice et de la paix ne relève pas d’un simple altruisme : il y va aussi de notre propre intérêt. En définitive, et c’est la raison même qui le dit, il n’y a pas de séparation entre servir les intérêts d’autrui et les nôtres.
Une telle façon de voir nous conduit à une politique reconnaissant que le souci de soi est nécessairement inséparable de celui de l’autre. Le bien-être des Etats-Unis, tant économiquement que du point de vue de notre protection contre ceux qui nous ont frappés le 11 septembre ne sera possible que lorsque l’ensemble des besoins de base de la planète aura été satisfait. Il s’agit là d’une orientation radicalement différente de la politique.
Concrètement, comme premier pas dans cette direction, nous appelons à un Plan Marshall mondial. Nous voulons voir notre pays ouvrir la voie à la création d’un consortium des nations industrialisées pour les convaincre de consacrer annuellement environ 5 % de leur PNB (Produit national brut) sur les vingt prochaines années à la reconstruction des économies et des infrastructures du reste de la planète – en particulier du tiers monde qui souffre d’un extrême niveau de pauvreté – afin d’éradiquer la faim, la misère, le désespoir ainsi que les insuffisances en matière d’éducation et de santé ; et cela, tout en respectant les écologies et les sensibilités culturelles de chacun de ces peuples et en investissant massivement pour rectifier les déséquilibres minant la vie économique de la planète – le but étant de parvenir à partager tous ensemble la totalité de ses richesses. C’est là également à quoi nous travaillons également.
Nous reconnaissons aussi que le problème central auquel la race humaine doit faire face en ce XXIe siècle est de corriger 150 années d’irresponsabilité écologique. C’est une nécessité absolue de survie pour la race humaine. Et l’on n’y parviendra que lorsque les peuples auront laissé derrière eux leurs chauvinismes ridicules pour prendre enfin conscience de ce que nous sommes tous dans le même bateau, et responsables du bien-être de tous.

PI. Comment allez-vous faire pour introduire ces idées dans la vie mondiale ?
ML. La CT a actuellement pour objectif principal de mettre en place un réseau de militants dont la tâche principale sera d’introduire ces idées dans la sphère publique. Nous avons tenu une conférence à l’occasion de la Convention nationale du parti démocrate, en août 2004, pour présenter certaines de nos propositions. Toujours dans ce même but d’information, nous prévoyons de tenir une série de colloques avec différents mouvements œuvrant au changement social, comme le parti démocrate, les Verts, les mouvements syndicalistes, féministes, les réseaux anti-guerre, etc.

PI.  Vous êtes engagés depuis un certain temps dans des questions politiques spécifiques comme celles du Moyen-Orient. Avez-vous pu constater des progrès par rapport aux idées que vous défendez ?
ML.  Il y a eu, à n’en pas douter, sur le problème du Moyen-Orient un immense mouvement en direction des propositions de Tikkun. Lorsque nous avons commencé notre action, il y a 18 ans, notre magazine, en appelant à une réconciliation entre Palestiniens et Israéliens, s’était acquis une réputation d’extrémiste. La grande majorité de l’establishment juif ne reconnaissait même pas aux Palestiniens le droit à exister en tant que peuple, encore moins en tant qu’Etat. Aujourd’hui, le président Bush lui-même vient d’en reconnaître la nécessité et la légitimité. C’est pourquoi, oui, il y a eu un immense changement dans ce domaine.
Pour ce qui concerne la nécessité de travailler à instaurer des valeurs spirituelles chez les gens de gauche, les choses se présentent moins bien. Ce n’est que depuis la campagne électorale de 2004 que je commence à sentir un changement ténu dans cette direction. Nous travaillons à lancer des conférences sur le militantisme spirituel, avec l’espoir de pouvoir le consolider et le transformer en une force politique cohérente.

Pour plus d’information : www.tikkun.org

Auteur : Monte Leach, journaliste radio indépendant et éditeur de la revue Share International pour les Etats-Unis, il réside à San Francisco.
Thématiques : politique, Économie
Rubrique : Entretien ()