Tendre la main : la meilleure solution aux conflits

Partage international no 131juillet 1999

par Sheikh Hasina

Dhaka, Bangladesh

La solution apportée au conflit apparemment insoluble qui a opposé le gouvernement du Bangladesh et les tribus insurgées des collines du Chittagong pourrait servir de modèle dans le règlement de nombreux conflits ethniques en cours, ailleurs dans le monde.

L’élément clé de la solution est la confiance, et non la force.

Depuis plus de deux décennies, les collines du Chittagong (Chittagong Hill Tracts, ou CHT), une région montagneuse du sud-est du Bangladesh où habite la majorité de la population tribale du pays, ont été le foyer d’agitations, de violences et de conflits à l’origine d’au moins 20 000 morts et du déracinement de milliers de personnes, forcées de chercher refuge de l’autre côté de la frontière avec l’Inde.

Il s’agissait d’un problème complexe, mais qui se résumait à une seule question fondamentale : le droit d’un peuple autochtone, une minorité ethnique, religieuse, culturelle, linguistique et sociale, de préserver son identité, sa culture, ses traditions et ses valeurs, en vivant à sa manière, sur un territoire où il vit depuis des générations.  Pour résoudre un problème, on doit d’abord le placer dans son contexte. Dans ce cas, la solution devait être politique.

Je suis revenue au Bangladesh en 1981, après six années d’exil ayant suivi l’assassinat, par les militaires, de mon père, le premier ministre Sheikh Mujibur Rahman, de ma mère, de mes trois frères et des épouses de deux d’entre eux. Le plus important était de mettre fin au pouvoir militaire et de rétablir la démocratie. En 1990, le régime militaire au pouvoir a finalement dû se retirer.

Après avoir formé le gouvernement, nous avons créé un comité national constitué de parlementaires issus des principaux partis, dont certains de l’opposition, pour engager le dialogue avec les représentants des populations tribales. Ces pourparlers se sont conclus par la signature, le 2 décembre 1997, d’un accord de paix entre les deux parties. Depuis lors, aucun incident ne s’est produit au CHT. Ceux qui avaient fui de l’autre côté de la frontière, plus de 63 000 personnes, sont rentrés chez eux. La paix est définitivement revenue au CHT, et elle s’y maintient sans aide extérieure ni médiation.

Je ne connais aucun autre exemple dans le monde où, hélas, les conflits ethniques sont légion, où un tel résultat ait été obtenu. Comment avons-nous réussi, là où les autres avant nous avaient échoué ?

Les uns après les autres, les gouvernements avaient utilisé la force militaire pour tenter de contenir les populations tribales. Un gouvernement avait essayé de rendre ces populations minoritaires en installant au CHT des personnes venues d’autres parties du pays. Un autre avait bien tenté de s’entendre avec les populations tribales, mais sans parvenir à un accord. Ce n’était nullement la manière de résoudre un problème qui était avant tout de nature politique.

Alors qu’il était dans l’opposition, mon parti a été le premier à exiger une solution politique. Parvenus au pouvoir, nous avons essayé d’instaurer un climat de confiance avec les représentants des populations tribales. Nous les avons invités à venir discuter avec nous à Dhaka, et ils sont venus. Les deux camps ont fait des concessions pour parvenir à un accord de paix, mais dans un climat de respect mutuel. Ainsi, dans la toute première phrase de l’accord, nous avons reconnu le CHT comme la patrie de ces populations tribales. Dans le règlement de tout problème, nous croyons qu’il est primordial d’établir d’abord un climat de confiance, et de le maintenir jusqu’à la résolution complète du problème. Ce fut là, croyons-nous, la clef de notre succès.

Deux mois après l’accord de paix, je me suis rendue à Khagrachari, une ville isolée du CHT, où les anciens insurgés s’étaient réunis pour une cérémonie de reddition des armes. Il y régnait un sentiment d’allégresse incomparable. Plusieurs anciens insurgés déposèrent leurs armes. Celui qui avait été leur chef me tendit les siennes. Je lui remis un bouquet de roses blanches.

Au cours de la cérémonie, une pensée m’envahit soudain : « Pourquoi devrais-je me tenir à distance de ceux qui, en réponse à mon appel, ont renoncé à leurs armes ? » A la surprise de tous, j’écartai les responsables de la sécurité et me dirigeai vers les anciens insurgés. Ils étaient là, devant moi, ces jeunes hommes, certains encore adolescents, le visage portant les marques d’une vie pénible, vécue loin de leurs foyers, l’esprit rempli d’appréhension quant à l’avenir, le regard fixé sur les armes à terre, celles qui avaient été leur plus proche, et parfois leur seule compagnie, dans les broussailles et les fôrets où ils se terraient.

Il fallait rassurer ces jeunes hommes et les encourager. Ils me regardaient, incrédules, alors que je m’approchais d’eux. Je leur ai parlé, j’ai observé de près les armes qu’ils venaient de rendre. J’ai vu des larmes dans les yeux de certains. Mais rapidement, tous se mirent à sourire ; l’appréhension avait disparu de leur visage, et leurs yeux brillaient.

Ce fut le début d’une vie pacifique pour ce peuple tribal, dans sa patrie et ses maisons traditionnelles que le gouvernement aidera à rebâtir, avec ses enfants fréquentant l’école, et les hommes et les femmes au travail. Tout le Bangladesh peut être fier de cette solution pacifique à ce long et cruel conflit.

Sheikh Hasina, premier ministre du Bangladesh depuis 1996, a écrit cet article pour Peace is possible (la Paix est possible), un ouvrage du Bureau international de la paix (BIP) consacré à la conférence sur la paix qui s’est tenue à La Haye, du 11 au 15 mai dernier (voir à ce sujet le site Internet www.ipb.org).
Le BIP a accordé à IPS (International Press Service) le droit de diffuser cet article aux médias.

Bangladesh Auteur : Sheikh Hasina, premier ministre du Bangladesh depuis 1996, a écrit cet article pour Peace is possible (la Paix est possible), un ouvrage du Bureau international de la paix (BIP) consacré à la conférence sur la paix qui s’est tenue à La Haye, du 11 au 15 m
Sources : IPS-IPB
Thématiques : politique
Rubrique : Point de vue ()