Sri Shankaracharya et Maitreya : Qui suis-je ?

Partage international no 80avril 1995

par Patricia Pitchon

« Qui suis-je ? » Cette simple question fut audacieusement posée par le grand philosophe indien Sri Shankaracharya (788-820), auteur de commentaires sur les traités spirituels connus sous le nom d’Oupanishads (qui constituent la dernière partie des Védas, les écritures saintes de l’Inde). Bien qu’il se soit adressé aux érudits, philosophes et moines de l’époque, tant bouddhistes qu’hindous (et qu’il ait même souvent été considéré comme un « bouddhiste secret » en raison de ses affinités avec certains aspects essentiels de la pensée bouddhiste), la recherche que Sankaracharya a menée en profondeur sur la nature du Soi et sur le thème de la servitude et de la libération, présente des similitudes intéressantes avec les enseignements actuels de Maitreya, lesquels ont une portée dynamique, directe et universelle. Par compassion pour l’homme profane, affirme-t-on, Shankara écrivit un autre ouvrage, l’Aparokshanubhuti, dont je propose d’examiner quelques-uns des vers et de les comparer à certains aspects des enseignements de Maitreya. La portée de ces vers est, là aussi, directe et universelle.

La nature du Soi et sa relation au Créateur représente un thème fondamental des Oupanishads eux-mêmes :

« Dissimulé dans le cœur de tous les êtres se trouve l’Atma, l’Esprit, le Soi ; plus petit que le plus petit atome, plus grand que les vastes espaces. L’homme qui renonce à sa volonté humaine laisse la souffrance derrière lui et, par la grâce du Créateur aperçoit la gloire de l’Atma. » (Katha Oupanishad)

La théorie selon laquelle l’homme devrait se libérer de la servitude par la connaissance de la nature du Soi apparaît déjà clairement dans les Oupanishads :

« La connaissance de Dieu libère l’homme : ses peines prennent fin, la naissance et la mort cessent d’exister. Lorsque cette union intérieure amène l’homme au-delà du monde physique, il trouve alors le troisième monde, le monde de l’Esprit, où réside le pouvoir du Tout. Il entre alors en possession de tout, car il est un avec l’UN. » (Svetasvatara Oupanishad)

Shankaracharya ne croyait pas que le Soi puisse être connu par les seuls pouvoirs de la raison et de la logique. Le Soi n’est pas un « objet » pouvant être appréhendé par la pensée. Le Soi n’est finalement connu que par l’expérience directe. Néanmoins, ses vers tiennent lieu de balises pour le profane : « Identifié par le pronom personnel « Je », demeure le Soi transcendantal, le seul et unique. Comment les corps physiques, si nombreux, peuvent-ils alors être le Soi ? »

Nous avons ici deux notions intéressantes : le Soi, tout en étant un et indivisible, peut cependant être identifié par le pronom personnel « Je ». Ce qui suggère que l’homme en vient à connaître le Soi à travers le « Je » ; en d’autres termes, l’expérience de cette identité avec le Soi est vécue par la conscience individuelle. Shankaracharya poursuit avec la comparaison suivante :

« Je suis sans attributs, immobile, éternel, à jamais libre et indestructible ; je ne suis pas le corps, sans cesse changeant et irréel. C’est ce que le sage appelle la connaissance. »

Il est à noter que Shankara, bien que n’accordant pas de réalité permanente au monde matériel comme le faisaient certains réalistes de son époque, arrivait pourtant difficilement à imposer sa vision aux idéalistes, parce que le terme « irréel » ne signifiait pas pour lui « qui n’a pas d’existence dans le temps et l’espace », mais traduisait plutôt la relativité de la réalité du monde phénoménal et apparent. Cette réalité est relative parce qu’elle naît et disparaît, alors que ce qui est réel ne naît ni ne disparaît, mais demeure. L’homme doit travailler le discernement, jusqu’au jour où il fait en lui-même l’expérience de ce qui est réel, impérissable, durable :

« Le Soi — qui est en réalité le Seigneur et qu’on appelle Purusha (Esprit) parce qu’il réside dans le corps — diffère des corps physiques et subtils. Je suis cet Esprit. Je suis le Soi de tout. Je suis tout, éternel et au-dessus de tout. »

Dans le premier des vers de Shankara cités plus haut, il est dit que le Soi est sans attributs et qu’il n’agit pas. Maitreya enseigne à ce propos que le Soi observe ; il n’est pas le corps, les émotions ou le mental. Selon Maitreya, le Soi joue, à son échelle minuscule, le rôle du Tout-Puissant, car il est une étincelle du Tout-Puissant. Pour reprendre ses termes : « Il est des moments où vous devenez conscient d’une présence derrière vous, en vous, au dessus de vous, autour de vous — quelque chose est présent. Ce « quelque chose » est le Tout-Puissant. Il ne participe pas ; il observe. Personne n’a à se battre pour en faire l’expérience. A ce stade, tous se qualifient. »

L’importance du détachement

Sri Shankaracharya ne croyait pas que le but de la philosophie devait se limiter à une argumentation intelligente. La connaissance de soi et, par conséquent, la libération des servitudes et des conditionnements qui causent les souffrances sont les buts ultimes de la vie. Maitreya appelle cela « l’art de la réalisation de Soi », et c’est ce qu’il vient nous enseigner.

Pour Shankaracharya, le détachement (vairagya) et le renoncement (samnyasa) sont des conditions essentielles à la réalisation de Soi. La véritable essence du Soi est la liberté, et cette liberté ne peut être atteinte sans détachement. Dans son livre l’Interprétation des Oupanishads selon Shankaracharya, le Pr A. Pandey fait remarquer que le soi individuel, avant sa libération, pense qu’il est asservi. Après sa libération, ce sont les autres qui pensent qu’il est alors libéré. « Mais le véritable Soi, lui, ne pense pas. » En fait, le Soi ne pense pas ; le Soi est, et sa véritable nature est conscience, un état qui se situe au-delà de la pensée.

Maitreya soutient que le Soi se fait connaître par la conscience.

Shankaracharya pense que l’homme peut s’aider lui-même en employant certains moyens, parmi lesquels :

  1. la distinction entre ce qui est éternel et ce qu’il ne l’est pas ;
  2. le détachement ;
  3. la pratique assidue de six vertus : le contrôle de soi, l’abstinence, la capacité d’endurer aussi bien la douleur que le plaisir, la concentration, et la foi dans l’instructeur et dans les écritures ;
  4. le désir de libération.

Le Pr Pandey souligne que la notion de détachement est essentielle en la matière. Il précise que la connaissance du Soi, pour Shankaracharya, n’a rien à voir avec la compréhension intellectuelle. La connaissance dont parle Shankaracharya est l’expérience directe, immédiate du Soi et, par conséquent, de l’état d’être du Soi, qui est « pure conscience ».

Maitreya suggère trois disciplines pour amener l’homme à l’état de conscience qui lui permettra de se percevoir en tant que Soi : l’honnêteté du mental, la sincérité de l’esprit et le détachement. Ces trois disciplines doivent être pratiquées conjointement, parce qu’elles sont étroitement liées et se rehaussent mutuellement. Pour pratiquer l’honnêteté du mental, par exemple, il est indispensable d’accepter de se voir sous un jour peu flatteur. Si vous exagérez ou essayez de vous leurrer vous-mêmes à propos de quelque chose, un examen attentif de vos mobiles par le mental pourra vous révéler votre dépendance envers l’approbation des autres, ou votre peur du ridicule, ou encore votre désir de masquer des sentiments d’envie ou de jalousie. Il vous faut du courage pour accepter de vous voir tel que vous êtes réellement, et si vous vous observez régulièrement avec le détachement désintéressé de celui qui observe une personne inconnue, votre courage s’en trouvera renforcé. Maitreya va cependant plus loin, en affirmant qu’un mental honnête est un mental libre de tout « isme », et des croyances adoptées sans réfléchir et parfois sans en connaître l’origine. La sincérité d’esprit concerne la vie des sentiments, lesquels sont alors perçus, vécus et reçus tels qu’ils sont réellement. Selon Maitreya, les relations caractérisées par une communication de cœur à cœur illustrent la manière d’exprimer une telle attitude. Ce type de communication est à l’opposé de l’effusion émotionnelle sans retenue. C’est une communication venant du plus profond de nous-mêmes. Selon Maitreya, cette sincérité a un pouvoir de transformation, et peut se trouver à l’origine de miracles. Lorsque deux personnes communiquent ainsi, les vieilles rancunes disparaissent, les fausses croyances s’estompent, les blessures guérissent.

Se détacher, pour Maitreya, consiste essentiellement à se détacher de notre identification, erronée, à notre vie physique, émotionnelle et mentale. Maitreya déclare : « Vous n’êtes pas vos pensées, vous n’êtes pas vos émotions, vous n’êtes pas votre corps. » L’individu prend progressivement conscience d’être l’observateur, le témoin, celui qui voit plutôt que celui qui agit. Cela ne signifie pas qu’on doive adopter une attitude passive dans la vie ; cela signifie plutôt qu’on ne doit pas s’attacher aux choses qu’on réalise. Ainsi, vous pouvez faire de votre mieux dans une situation donnée tout en vous détachant du résultat, convaincu d’avoir fait tout ce qui était possible. Aux yeux de Maitreya, rien ne peut libérer l’homme s’il ne pratique pas le détachement. C’est le détachement qui crée l’espace où le Soi peut se manifester en tant que conscience. Maitreya affirme : « Dans la conscience, il n’y a pas de fardeau. Vous demeurez attentif, immaculé, pur. Vous trouvez la grâce, la paix et le bonheur. Ce sont là les bénédictions du Seigneur. »

C’est la condition naturelle du Soi et, selon Maitreya : « Les livres ne peuvent décrire la conscience, car elle ne connaît ni commencement ni fin. Elle ne peut que se vivre. Elle est une semence présente dans toute la création et en chaque individu. »

Surmonter la peur

Selon Shankaracharya, celui qui se connaît lui-même en tant que Soi a vaincu la peur :

« L’homme borné qui persiste à faire ne serait-ce que la plus petite distinction entre l’Esprit incarné (Jiva) et l’Absolu spirituel (Brahma) est sujet à la peur. »

Et il affirme :

« Tous les êtres sont nés de Brahma, qui est l’Esprit suprême ; ils sont tous par conséquent Brahma. Soyez convaincus de cela. »

Hari Prasad Shastri (dans son étude sur Shankaracharya, l’Expérience directe de la réalité) a cette admirable pensée : « Comme tout est le Soi unique, qui pouvons-nous haïr, qui pouvons-nous considérer comme étranger ? » La peur, ajoute-t-il, est notre pire ennemi : « Elle paralyse notre jugement et nous prive de toute initiative en vue du bien et de la recherche de la vérité. »

La peur, selon Maitreya, est un poison. Pour la surmonter, nous devons reconnaître que « le Seigneur est en nous ». Nous en arrivons ainsi à comprendre que nous ne sommes pas le corps, le mental ou les émotions. Lorsque nous cessons peu à peu de nous identifier à eux, lorsque nous parvenons à nous connaître en tant que Soi, nous nous libérons de la peur.

Dans les ouvrages d’Alice Bailey, le Maître D. K. signale la relation existant entre Shankaracharya et Maitreya. NdlR

Auteur : Patricia Pitchon, autrefois journaliste au quotidien colombien El Tiempo. Aujourd’hui basée à Londres, elle est journaliste indépendante. Egalement psychothérapeute, elle travaille avec les réfugiés.
Thématiques : sagesse éternelle
Rubrique : Divers ()