Shell connaissait de longue date l’impact de son activité sur le climat

Partage international no 417mai 2023

par Jessica Corbett

Une série de documents publiés début avril 2023 montre que Shell était au courant de l’impact des combustibles fossiles bien plus tôt que ce qui avait été révélé auparavant. Cela pourrait renforcer les accusassions portées contre les grandes compagnies pétrolières au sujet du climat.

Le reportage de DeSmog et Follow the Money (Suivez l’argent)1 est basé sur Dirty Pearls : Exposing Shell’s hidden legacy of climate change accountability, 1970-19902 (Perles sales : révélation sur la responsabilité climatique de Shell, 1970-1990), un projet pour lequel le chercheur Vatan Hüzeir a compilé 201 livres, correspondances, documents, études et autres sources.

V. Hüzeir, militant pour le climat, fondateur et directeur du groupe de réflexion néerlandais Changerism, a recueilli les documents auprès d’anciens membres du personnel de Shell, de personnes proches de l’entreprise et d’archives privées et publiques, entre janvier 2017 et octobre 2022.

Après les récentes révélations sur ExxonMobil – qui savait depuis la fin des années 1970 que les combustibles fossiles sont à l’origine du réchauffement climatique – des enquêtes menées en 2017 et 2018 ont révélé que, dans les années 1980, les scientifiques de Shell avaient mis en garde, en privé, contre l’impact de ses produits.

« Ces résultats alimentent les initiatives visant à tenir les compagnies pétrolières et gazières responsables de leurs décennies de dommages climatiques, de déni et de désinformation. »

Cependant, comme l’explique Follow the Money, les nouveaux documents dévoilés montrent que « Shell a commencé à rassembler des données sur le changement climatique dès les années 1960. L’entreprise s’est non seulement tenue au courant de la science climatique, mais elle a financé la recherche. Par conséquent, Shell savait déjà dans les années 1970 que l’utilisation de combustibles fossiles pouvait entraîner un changement climatique alarmant. »

Des documents incroyablement troublants

Confrontée à une crise pétrolière mondiale, au lieu d’utiliser ses informations sur le climat pour tirer publiquement la sonnette d’alarme et passer à des pratiques plus propres, l’entreprise « s’est plutôt concentrée sur un modèle de profit non durable », en lançant Shell Coal (charbon) International en 1974.

L’année suivante, une étude à laquelle Shell a participé a mis en garde contre « l’augmentation de la teneur en CO2 de l’atmosphère qui pourrait conduire à ce que l’on appelle l’effet de serre […] ce qui suffirait à induire des changements climatiques majeurs ». Trois ans plus tard, un autre rapport avertissait que « la poursuite de l’utilisation des combustibles fossiles entraînera une augmentation considérable de la concentration de CO2 dans l’atmosphère ».

Une étude confidentielle de 1989 indique que si la température mondiale augmente de plus de 1,5°C – l’objectif de l’accord de Paris sur le climat qui est intervenu des décennies plus tard – alors « le problème potentiel des réfugiés […] pourrait être sans précédent ». Les Africains seraient poussés vers l’Europe, les Chinois vers l’Union soviétique, les Latino-américains vers les Etats-Unis, les Indonésiens vers l’Australie. Les frontières ne compteraient pas pour grand-chose – elles seraient submergées par les flux de personnes. Les conflits abonderaient. La civilisation pourrait s’avérer fragile.

Duncan Meisel, directeur exécutif de la campagne Clean Creatives (Des créatifs propres), qui cible les agences de publicité et de relations publiques travaillant pour les entreprises de combustibles fossiles, a déclaré que « ces nouveaux documents sont incroyablement troublants ».

« Dans les années 1980, les scientifiques de Shell ont tracé deux voies pour la planète : l’une où les entreprises énergétiques entreprenaient une transition en douceur vers les énergies propres et l’autre où la demande en combustibles fossiles continuait d’augmenter, créant « plus de tempêtes, plus de sécheresses, plus de déluges », a-t-il résumé. Depuis la publication de ces prévisions, Shell n’a eu de cesse de chercher à accroître la demande en combustibles fossiles, provoquant exactement les effets dévastateurs qu’elle avait prédits. »

Le Center for Climate Integrity (Centre pour l’intégrité du climat) a déclaré que ces documents fournissent au monde « des preuves encore plus accablantes » que l’entreprise savait que son modèle économique avait des effets désastreux sur le monde et ses habitants. Comme l’affirme le collectif : « Ils savaient. Ils ont menti. Ils doivent payer. »

Outre les deux premiers articles de presse, certains documents relatifs à Shell ont été publiés dans la base de données Climate Files (Fichiers sur le climat).

« Bien que ces premiers articles ne fassent référence qu’à 38 des nombreux autres documents rassemblés pour Dirty Pearls, ils racontent l’histoire de Shell qui s’est engagée dans ce que j’appelle « l’incertitude du changement climatique et la négligence du changement climatique », a déclaré V. Hüzeir dans un communiqué. « Les premiers articles soulignent la volonté de Shell de mettre l’accent sur l’incertitude scientifique concernant le potentiel du réchauffement climatique dans ses rapports publics, même si le consensus scientifique sur la réalité future d’un monde plus chaud était déjà en train de se constituer à l’époque. »

« Les derniers articles indiquent la négligence de Shell à l’égard de ses propres connaissances internes sur le réchauffement climatique potentiel dans ses rapports publics, bien que l’on puisse raisonnablement s’attendre à ce que ces connaissances soient expressément prises en compte, a-t-il ajouté. Les deux traitements étaient politiques en ce sens qu’ils servaient à promouvoir les combustibles fossiles, et en particulier le charbon, au détriment des énergies renouvelables, en tant que sources d’énergie culturellement privilégiées pour l’avenir prévisible. Et ce, bien que Shell ait eu conscience des risques de changements climatiques dangereux associés à la poursuite de la combustion des combustibles fossiles. Ces deux traitements étaient stratégiques car, par extension, ils protégeaient le modèle commercial de Shell basé sur les hydrocarbures. »

V. Hüzeir souligne que « la divulgation de ces deux premiers traitements politiques distincts (de la part de Shell et Exxon) du changement climatique par les entreprises repositionne la réponse ultérieure nettement agressive de Shell au réchauffement climatique dans les années 1990 et 2000 comme une deuxième phase dans le développement de la relation de Shell avec le réchauffement climatique. Il y a d’abord eu la négligence et l’incertitude face au changement climatique, puis, alors que le réchauffement climatique entrait dans la conscience du public et que les incertitudes significatives quant à sa réalité devenaient négligeables dans les années 1970 et 1980, il y a eu le déni et le doute semé face au changement climatique. »

Entre-temps, des chercheurs ont suggéré à DeSmog que les documents pourraient être utilisés dans le cadre de litiges liés au climat intentés contre Shell.

« Cet historique impressionnant montre que depuis très longtemps le personnel de Shell était au courant des problèmes climatiques », a déclaré Ben Franta, chercheur principal en litiges climatiques à l’Université d’Oxford. « Malgré cette prise de conscience interne, l’entreprise a systématiquement minimisé le problème auprès du public, préférant promouvoir une utilisation toujours plus importante des combustibles fossiles en dépit des dangers. Aujourd’hui, cinq décennies plus tard, Shell continue de tergiverser et de retarder les choses. »

La guerre Russie-Ukraine a permis à Shell de rejoindre ses pairs du secteur pétrolier, dont Chevron et ExxonMobil, pour réaliser d’énormes profits. Après avoir enregistré un bénéfice record de 40 milliards de dollars en 2022, Shell a annoncé que son ancien PDG, Ben van Beurden, avait empoché 11,7 millions de dollars l’année dernière, contre 7,9 millions de dollars l’année précédente.

Comme l’a souligné Bloomberg en février, « les bénéfices records de l’entreprise n’accéléreront pas de manière significative ses ambitions en matière de faibles émissions de carbone ». Après avoir investi environ 3,5 milliards de dollars dans les énergies renouvelables ainsi que dans des projets que de nombreux groupes de défense du climat qualifient de « fausses solutions », représentant environ 14 % du total des dépenses d’investissement en 2022, Shell a décidé de maintenir ses dépenses dans ces domaines au même niveau pour cette année – ce qui représente « moins de la moitié de ce que l’entreprise investit dans l’exploration et l’extraction du pétrole et du gaz », comme le souligne Vox.

L’entreprise a choisi de ne pas augmenter ses investissements dans les énergies propres malgré les avertissements de plus en plus pressants des climatologues et des experts en énergie, selon lesquels l’humanité doit laisser les combustibles fossiles dans le sol et passer aux énergies renouvelables pour éviter les impacts les plus catastrophiques du réchauffement climatique. Comme l’a déclaré D. Meisel : « Shell continue de poursuivre le scénario précis dont elle savait qu’il provoquerait une catastrophe mondiale. »

Shell est également contrainte d’agir en vertu d’une décision de justice néerlandaise datant de mai 2021, qui l’oblige à réduire ses émissions de carbone de 45 % d’ici à 2030, par rapport aux niveaux de 2019. Plus tard dans l’année, la société a annoncé son intention de transférer sa résidence fiscale des Pays-Bas au Royaume-Uni et, l’année dernière, elle a fait appel de cette condamnation historique. Follow the Money note que « dans l’intervalle, Shell doit appliquer la décision du tribunal ».

  1. Plateformes de journalisme indépendant.
  2. Dirty pearls : exposing Shell’s hidden legacy of climate change accountability, 1970-1990 est un projet de recherche et d’analyse indépendant et approfondi de Changerism.

Auteur : Jessica Corbett,  journaliste à Common Dreams.
Sources : commondreams.org
Thématiques : Économie
Rubrique : Divers ()