Dans son dernier livre, Sauver une vie, Agir maintenant pour éradiquer la pauvreté (Robert Laffont, 2009), Peter Singer propose une réflexion sur ce que pourrait être une « culture du partage » et quelques pistes concrètes pour la faire entrer dans les mœurs. Faisant du don la solution décisive à la misère dans laquelle vit une bonne partie de l’humanité, son livre est nécessaire et, en cette période d’effondrement économique mondial, quelque peu provocateur.
Pour l’auteur, en effet, essayiste et professeur de bioéthique à l’Université de Princeton, le don est un élément essentiel de l’éthique, en premier lieu parce qu’il constitue le moyen le plus sûr et le plus rapide pour supprimer la pauvreté dans laquelle se débat une part importante de la population mondiale. Il résume l’essentiel de son argumentation par ce syllogisme. « a) la souffrance et la mort causées par le manque de nourriture, de toit et de soins médicaux sont inacceptables ; b) s’il est en son pouvoir d’empêcher quelque chose d’inacceptable de se produire sans sacrifier quoi que ce soit de vital, c’est une faute que de ne pas le faire ; c) en donnant aux organismes humanitaires [officiels, ONG…] dans la limite de la satisfaction de nos besoins vitaux, il est possible de prévenir les trois causes de souffrance et de mort citées dans la première prémisse. Conclusion, il n’y a aucune justification au refus de participer au financement de ces organismes. »
Mais P. Singer, non content de nous conseiller de donner de notre surplus, va plus loin : pour lui, il est tout aussi impératif, d’un point de vue éthique, de restreindre notre consommation liée à notre mode de vie de citoyens du « premier monde » – l’achat d’eau en bouteille, par exemple, les séjours en station thermale, le renouvellement trop fréquent de nos ordinateurs et de nos portables, ou même l’inscription de nos enfants dans des établissements privés – pour être en mesure de contribuer financièrement au maximum à la lutte contre la misère. Il faudrait, dit-il, que notre participation à cette lutte soit telle que, si nous donnions davantage, nous mettrions en danger la vie de nos propres enfants.
Les bénéficiaires de l’aide, explique-t-il, ne sont en rien responsables de la pauvreté sans espoir dans laquelle ils vivent. C’est même nous, habitants du premier monde, qui avons souvent créé la situation dans laquelle ils se trouvent ; nous sommes coupables de millions de morts par an. Nous surexploitons les océans. Nous achetons (volons) leurs matières premières pour trois fois rien. Nos multinationales accordent leur soutien financier à nombre de dictateurs. Exxon-Mobil et Marathon Oil, par exemple, versent une grande partie des revenus qu’elles tirent de l’exploitation du pétrole de Nouvelle Guinée directement dans les poches de son dictateur, Teodoro Obiang, qui est plus riche que la reine Elisabeth, tandis que la durée moyenne de vie de sa population n’excède pas 49 ans et qu’un enfant sur douze meurt sans sa première année. Nos gigantesques émissions de gaz à effet de serre, perturbant profondément les cycles climatiques et pluviaux des régions du tiers monde, sont en grande partie à l’origine des sécheresses qui déciment les communautés fondées tout entières sur la culture vivrière, pendant que les Américains gaspillent annuellement pour 100 milliards de dollars de nourriture. Nous pouvons et nous devons, assène-t-il, harmoniser notre mode de vie avec ceux des autres régions de la planète.
Il passe ensuite au crible les raisons invoquées généralement pour ne pas donner, ou donner peu, allant de l’injonction biblique souvent mal comprise selon laquelle « les pauvres seront toujours avec nous » à la peur de manquer. Les Américains se considèrent à 95 % comme le peuple le plus généreux de la planète, alors que nous nous situons dans le bas du tableau des nations industrialisées en ce qui concerne les dons privés : quant à l’aide publique, nous l’octroyons généralement plus pour en retirer un avantage politique que pour soulager la souffrance.
Selon les données statistiques de l’OCDE (Organisation pour la coopération et le développement économique), en effet, les Etats-Unis se situent avant derniers, juste au-dessus de la Grèce, en ce qui concerne le pourcentage de l’aide internationale par rapport au PIB (Produit intérieur brut), soit 18 cents pour cent dollars de revenu (0,18 %). Qui plus est, la part du privé dans l’aide internationale ne dépasse pas 0,07 % du même PIB, soit 7 cents pour 100 dollars de revenu. Et, selon le rapport annuel sur la philanthropie Giving USA 2008, le tiers des dons privés va en priorité aux religions et aux institutions religieuses : paiement du clergé, dépenses administratives, frais immobiliers, entretien des bâtiments…
La dernière décennie a vu l’arrivée d’une vague importante de nouveaux millionnaires, voire de milliardaires. Or, ce qui n’étonnera pas les lecteurs de Partage international, P. Singer a pu constater que ces nouveaux riches sont beaucoup plus heureux quand ils donnent, et donnent largement. James Hong, par exemple, qui a construit sa fortune en créant un site Internet de réseau social, en a lancé un autre : 10over100.org, un site caritatif dont les membres s’engagent à verser 10 % de la part de leurs revenus qui se situe au-dessus de 100 000 dollars par an. Il mesure son succès, non pas à la fortune qu’il a pu amasser, mais à l’importance des dons qu’elle lui permet de faire. Chris Ellinger, militant social lui aussi, a consacré un héritage de 250 000 dollars à la création de l’association 50 % League (la Ligue 50 %), qui compte une centaine de membres aux Etats-Unis, et dont le site répertorie consciencieusement les noms et les contributions. Pour entrer dans ce cercle, il faut avoir donné la moitié de sa fortune ou la moitié de ses revenus pendant les trois dernières années. Peter Singer en appelle à une modification de notre conception judéo-chrétienne de la charité, qui se devrait d’être anonyme pour garantir « la pureté des intentions », et de faire de la publicité pour nos dons, afin d’inciter les membres de notre « groupe de référence » à nous imiter. Et même à reconnaître l’importance éthique des petits actes de générosité que nous pratiquons tous quotidiennement, peu importe si le motif est égoïste : donner une petite somme pour aider quelqu’un dans le besoin, par exemple, secourir des animaux perdus, aider les personnes âgées à traverser la rue…
La question se pose, alors, pour chacun de savoir combien donner pour mettre un terme à la misère et sauver des vies, et de définir le mode de vie éthique, par les économies qu’il rend possible, qui le permette. P. Singer, après avoir examiné en profondeur ce que pourrait être un « partage équitable » (fair share), tant au niveau privé que national, et livré quelques recettes techniques, conclut que pour atteindre ce but, il faudrait que chacun d’entre nous donne annuellement au moins 5 % de ses revenus.
Considérant les besoins de base des populations pauvres, P. Singer recommande la mise en place d’une échelle mobile, et non obligatoire, de dons basée sur les revenus, allant des plus élevés (de plus de 10,7 millions de dollars par an) – qui devraient donner un tiers de leurs gains –, aux « aisés » (dont les revenus tournent autour des 122 000 dollars annuels), auxquels on demanderait 5 %. Quant à l’aide étasunienne officielle, il demande de l’augmenter pour la rendre proportionnelle à la part du PNB américain dans celui de l’ensemble des 22 pays de l’OCDE, estimée par cette organisation à 36 % pour l’année 2006 – c’est-à-dire la porter à un tiers de l’aide internationale totale versée par ces Etats.
De la sorte, 1,5 milliard de dollars seraient disponibles annuellement pour éradiquer l’extrême pauvreté, soit huit fois plus que les chiffres fixés par les Objectifs du millénaire de l’Onu pour 2015. Il n’y a donc, conclut-il, non seulement aucune excuse pour refuser de donner, mais nos dons peuvent mettre et mettront un terme pour toujours à cette question cruciale, entre toutes, de la misère.
P. Singer termine son ouvrage en offrant quelques bonnes raisons de suivre ses conseils. Imaginons le soulagement et le plaisir de ne plus avoir à dépenser pour le paraître. Pensons simplement à la satisfaction que l’on retirera en vivant simplement et en partageant notre richesse pour que d’autres puissent simplement vivre. Pensons au sentiment de liberté qui nous envahira quand on n’aura plus à essayer sans cesse de gagner toujours plus d’argent pour consommer toujours plus et produire toujours plus de déchets. Imaginons la joie que nous ressentirons quand notre mode de vie sera devenu celui que nous souhaitons profondément.
Auteur : Betsy Whitfill, collaboratrice de Share international basée à Dallas (Texas).
Thématiques : Société
Rubrique : Compte rendu de lecture ()
