Partage international no 358 – juin 2018
Interview de Edna Adan Ismail par Jason Francis
Le Edna Adan Hospital est une institution de bienfaisance située à Hargeisa, capitale de la République du Somaliland. Créé en 2002, il a d’abord été une simple maternité, puis s’est développé pour devenir un grand hôpital au service des populations des pays de la Corne de l’Afrique. En partenariat avec le ministère de la Santé, l’Unicef et l’Organisation mondiale de la santé (OMS), il forme des infirmiers, des sages-femmes, des techniciens de laboratoire et des pharmaciens.
Le Somaliland, situé au nord-ouest de la Somalie, compte 3,5 millions d’habitants. Limitrophe de Djibouti, cet ancien protectorat britannique avait fusionné avec l’ancienne colonie italienne de Somalie pour former le pays appelé Somalie en 1960. Mais après une guerre civile prolongée, le Somaliland s’est déclaré indépendant en 1991 et dispose maintenant d’un gouvernement démocratiquement élu. La communauté internationale n’a cependant pas reconnu cette indépendance et considère toujours le Somaliland comme une région autonome de la Somalie.
L’hôpital a été fondé et est dirigé par le docteur Edna Adan Ismail. Elle est également présidente fondatrice de l’association Santé familiale du Somaliland. Après sa retraite de l’Organisation mondiale de la santé, elle a fait don de sa pension et d’autres biens pour construire l’hôpital afin de résoudre les graves problèmes de santé qui mettent en danger la vie des femmes et des enfants dans cette région de l’Afrique. Jason Francis a interviewé Edna Adan Ismail pour Partage international.
Partage international : Pouvez-vous nous donner une idée de la vie des habitants du Somaliland et de certains des défis économiques et sanitaires auxquels ils sont confrontés ?
Edna Adan Ismail : Avant la déclaration d’indépendance en 1991, la population du Somaliland a souffert 31 ans de négligence et de bombardements de la part du gouvernement central somalien qui voulait punir la région pour ses velléités indépendantistes. Les écoles, les maisons d’habitation, le système de santé et l’économie dans son ensemble ont beaucoup souffert. En outre, les morts et les dommages se sont poursuivis après la cessation des hostilités à cause des mines terrestres et de la contamination intentionnelle des puits et des réservoirs d’eau. Le problème majeur aujourd’hui est le blocus économique et politique dont le Somaliland est victime depuis 27 ans en raison de la non-reconnaissance de sa souveraineté.
PI. Qu’est-ce qui vous a inspiré pour fonder l’hôpital Edna Adan ?
EAI. J’ai eu le privilège d’avoir accès à l’éducation, j’ai obtenu une bourse pour étudier en Grande-Bretagne et je suis retournée au Somaliland en 1961 où j’ai été la première infirmière et sage-femme. A cette époque, les services de santé fonctionnaient bien. Malheureusement, après l’union avec la Somalie, les choses se sont détériorées, et la longue guerre civile a tout détruit.
En tant que représentant de l’OMS pour la République de Djibouti, j’ai été envoyée en mission dans mon pays en juillet 1991, deux mois après la déclaration d’indépendance. J’ai pu constater la destruction totale du pays et j’ai eu l’envie très forte de revenir au Somaliland pour partager mes connaissances et le savoir-faire acquis auprès de l’OMS.
Quelques années après cette première visite, alors que l’âge de la retraite approchait, j’ai pu faire de ce rêve une réalité. J’ai touché ma retraite de l’Onu, ma prime de rapatriement, j’ai liquidé tous les biens dont je n’avais plus besoin ou que je ne pourrais pas utiliser au Somaliland, comme ma Mercedes, mes bijoux et divers objets que j’avais à une autre époque trouvé beaux, glamours ou à la mode. J’ai tout converti en argent liquide et je suis rentrée chez moi pour construire l’hôpital.
Ma plus grande source d’inspiration est venue de mes missions au Somaliland, où je voyais les salles d’hôpital où j’avais autrefois travaillé dans un état de destruction totale, hébergeant des malades qui ne pouvaient recevoir aucun soin.
Une mission de service
PI. Quelle est la taille de la population desservie par votre hôpital ?
EAI. L’hôpital a été construit dans une zone pauvre de la ville de Hargeisa où il n’y avait jamais eu d’hôpital auparavant. La zone officielle desservie par l’hôpital couvre environ 1/3 de la population de Hargeisa (1,1 million de personnes). Mais nos patients viennent de toute la ville et même d’autres régions du Somaliland et au-delà, de Somalie, d’Éthiopie et de Djibouti.
Je pense que notre rayonnement est dû à la qualité des soins que nous offrons et parce que nous sommes le seul hôpital à but non lucratif de la région. Bon nombre de patients pauvres sont traités gratuitement, en particulier des femmes enceintes qui sont dans le besoin ou des enfants en situation d’urgence.
PI. Combien de femmes recevez-vous dans le service d’obstétrique chaque année ?
EAI. Quelque 200 femmes, parfois plus. En moyenne, notre service de consultation externe reçoit 40 à 60 patients par jour pour des soins pré et postnataux ou pour des vaccinations, six jours par semaine.
PI. Combien de personnes l’hôpital a-t-il formées au cours des années et quel type de formation médicale offrez-vous ?
EAI. Depuis 2001, l’hôpital a formé 1 585 professionnels, dont 444 sages-femmes. Le reste est réparti entre les infirmières, les techniciens de laboratoire, les pharmaciens et les techniciens dentaires.
Nous avons créé un baccalauréat scientifique en obstétrique. Actuellement, 188 étudiants suivent cette formation. Nous avons commencé à former nos premières étudiantes infirmières et sages-femmes alors que l’hôpital était encore en construction. Nous avons également ouvert notre école de médecine avec 20 étudiants en première année et 19 en deuxième année.
Des mères et des enfants sains
PI. Quelles sont les résultats du travail de vos sages-femmes ?
EAI. Au cours des années, nous avons accouché plus de 21 000 femmes, mais nous en avons malheureusement perdu 64 au cours des 16 dernières années. La plupart des patients que nous recevons sont des femmes qui ont été envoyées par un autre établissement hospitalier parce qu’on leur a diagnostiqué des complications ou des problèmes particuliers. La plupart des femmes somaliennes choisissent d’accoucher chez elles si elles pensent avoir une grossesse normale. Dans le passé, il n’y avait pas de sages-femmes et les femmes étaient accouchées par des proches, belles-mères ou autres. Depuis l’ouverture de l’hôpital, nous sommes devenus un centre de référence pour les cas compliqués et aussi un endroit où les femmes peuvent demander de l’aide même si elles n’ont pas d’argent. Notre taux de mortalité maternelle est le quart de la moyenne nationale, et nous aurions pu sauver un grand nombre de ces 64 femmes si elles étaient arrivées à l’hôpital des heures, des jours ou même des semaines plus tôt.
Le résultat positif est que les taux de mortalité maternelle et infantile ont baissé, le nombre de personnes venant pour des soins médicaux augmente, et on ne voit presque plus de fistule obstétricale (une condition douloureuse survenant lors de grossesses compliquées qui nécessiteraient une césarienne ; elle augmente les risques d’incontinence et de mort infantile).
PI. Quels types de situations d’urgence et de difficultés amènent une personne à l’hôpital Edna Adan ?
EAI. En obstétrique, il y a des complications de la grossesse, de l’accouchement, du post-partum, et aussi de la prématurité. Et des problèmes de santé de bébés qui sont nés ailleurs. Dans nos services généralistes, on voit toutes sortes d’urgences médicales ou chirurgicales. Lors de nos camps chirurgicaux gratuits, nous traitons les fentes labiales, les fistules obstétricales, les pieds bots, les contractures de la peau suite à des brûlures, l’hypospadias (malformation du fœtus masculin), l’hydrocéphalie et le spina bifida (un défaut de la colonne vertébrale survenant lors de la 4e semaine de vie embryonnaire pouvant causer une paralysie).
Des résultats positifs
PI. Quels sont vos plus grands succès depuis la création de l’hôpital ?
EAI. La formation d’un grand nombre de professionnels de la santé, l’accès des femmes aux professions de santé : chirurgiens, médecins, sages-femmes, infirmières. Nous avons vraiment amélioré le sort des femmes.
En 2002, 98 % des femmes que nous avons accouché avaient des mutilations génitales féminines de type 3. Aujourd’hui, ce chiffre est tombé à 70 %. Cela montre que la pratique des mutilations génitales est, pour la première fois, en déclin.
J’ai été la première femme ministre du Somaliland entre 2002 et 2006 ; ça a ouvert la porte à de nombreuses autres femmes pour accéder à des postes ministériels.
PI. Pouvez-vous nous parler de votre expérience personnelle au service des personnes dans le besoin au fil de ces années ?
EAI. Ça a été une expérience très gratifiante et une belle leçon d’humilité de pouvoir faire tant de choses avec si peu de moyens. Ces réalisations ont été bien au-delà de mes espérances. Au départ, je voulais juste créer une petite maternité ! Avoir été classé au 13e rang des meilleurs hôpitaux d’Afrique a été le point culminant de cette expérience. Et c’est un grand honneur que l’université Edna Adan soit l’une des trois meilleures universités du Somaliland, d’autant plus que c’est la seule université fondée par une femme.
A l’échelle internationale, l’hôpital a fait connaître mon pays, il a valorisé les femmes du Somaliland, et fait ressortir l’importance des soins maternels et infantiles. Tout cela a donné de l’espoir et encouragé beaucoup de personnes qui n’avaient devant elles qu’un avenir bien sombre.
Nos diplômés se sont découvert des talents et des aptitudes qui leur ont fait prendre conscience de leur potentiel. Leur condition de femmes vivant dans un pays non reconnu politiquement et qui a été détruit par une longue guerre civile ne sera plus un inconvénient dans leur vie.
Pour plus d’informations : ednahospital.org
