Partage international no 52 – décembre 1992
Interview de Dr Patch Adams par Dorothy Jones
Patch Adams, docteur en médecine, est un conférencier célèbre aux Etats-Unis sur le thème de la bonne humeur, du rire, de l’humour, de la vie, ainsi que sur les problèmes de santé et de politique médicale. « Il aborde les problèmes de la santé de l’individu et de la communauté avec un enthousiasme débordant. » (Time Magazine). Le Dr Adams pense que « l’acte le plus révolutionnaire au monde aujourd’hui, c’est d’être heureux. »
Le Dr Adams est le fondateur du Gesundheit Institute, établissement offrant des soins médicaux gratuits depuis plus de vingt ans. Plus de 15 000 personnes ont bénéficié de soins gratuits auprès de cet institut. Grâce au succès de ce programme situé à Arlington en Virginie, un établissement de soins modèle se construit actuellement sur 150 ha acquis dans le Comté de Pocahontas, en Virginie-Occidentale. Ce nouveau complexe comprendra une clinique de quarante lits, un théâtre ainsi que des boutiques d’art et d’artisanat.
L’action de cet institut vise à résoudre quatre problèmes majeurs dans la délivrance des soins : le coût élevé, la déshumanisation de la médecine, les poursuites judiciaires pour erreurs médicales et l’abus du système de dédommagements financiers.
Dorothy Jones : Votre approche de la médecine tend à résoudre les problèmes majeurs à l’origine d’une détérioration de notre système médical. Pourriez-vous nous parler de ce travail ?
Dr Patch Adams : Depuis 22 ans, nous mettons en application dans un contexte de vie communautaire, un modèle médical structuré de manière entièrement nouvelle. Tous les types de médecines y sont à l’honneur. Nous n’exerçons ni dans la peur, ni dans la méfiance. Nous n’avons jamais souscrit à aucune assurance pour fautes professionnelles et n’avons jamais eu de plaintes ou de poursuites en justice. Le personnel soignant conserve un autre emploi, ce qui permet à nos patients d’être traités gracieusement et nous n’acceptons même pas le tiers-payant. Ceci nous donne une grande liberté dans notre travail.
La communauté rassure l’individu : le patient aussi bien que le praticien. Je vis ainsi, en collectivité, depuis toutes ces années et je dirais que chacun de mes succès, chacune de mes joies, mon mariage, mes rêves professionnels, mes projets d’évolution personnelle, tout cela a pris une toute autre dimension grâce au groupe. Ce qui au départ n’était qu’une réponse philosophique aux problèmes est devenue une formidable expérience de vie qui s’est enrichie d’elle-même. Elle a permis de dépasser les simples discussions théoriques, afin d’en arriver à l’expérimentation pratique de solutions dans le cadre particulier de la médecine.
Nous faisons tout ce que font les autres médecins, et plus encore nous offrons à nos patients l’expérience d’une vie communautaire joyeuse, non seulement comme observateur mais en tant que participant. Et telle est l’impression que la plupart des 15 000 personnes traitées par notre institut en ont retirée. Attentif au bien-être et au style de vie qui s’y rattache, nous proposons également d’explorer la possibilité de vivre de manière épanouie — en célébrant la vie dans la joie — pour une personne de 20 ans, bien portante et sans problème, aussi bien que pour un agonisant qui n’a peut-être plus qu’une semaine à vivre et qui a ainsi la possibilité d’achever sa vie d’une manière fabuleuse. Une telle communauté exaltant le divertissement aussi bien que l’intellect et le sublime, permet d’aider les individus à enrichir leur vie.
D.J . Parlez-nous de cette clinique que vous construisez actuellement en Virginie-Occidentale.
P.A. Sur 150 ha de terrain, nous avons trois cascades avec des grottes, un lac de 2 ha, une montagne boisée, une vallée fertile qui n’a reçu aucun traitement chimique depuis plus de 12 ans, et six ou sept sources. Voilà pour le cadre naturel du site. Nous y érigeons une clinique de quarante lits. Les membres du personnel vivront sur le site avec leur famille. Il y aura trente lits supplémentaires pour les invités, tels que les étudiants en médecine, les élèves infirmiers, les professionnels en visite, aussi bien que pour les musiciens itinérants ou les plombiers. Nous savons que des personnes, partout dans le monde, aimeraient venir travailler avec nous, pour un week-end ou pour un mois, afin de partager notre expérience et nous aider. Et certains viennent effectivement. Il n’y a rien de tel qu’un sang neuf pour insuffler une nouvelle impulsion au groupe. Pour le personnel, c’est une chance d’être toujours entouré de nouveaux arrivants qui les aident dans leurs différentes tâches, ainsi que pour les soins à donner aux malades.
Environ 10 000 m2 seront affectés à des activités artistiques variées, afin que le personnel et les patients soient entourés par une multitude de stimuli favorables à la guérison : beaux-arts, studio de photographie, un théâtre moderne ainsi qu’une vaste bibliothèque avec des disques, des films vidéos et des livres.
La médecine rurale s’effondre aux Etats-Unis. Elle se détériore à une vitesse effrayante pour la plupart des gens. Beaucoup restent sans aucun soin. Nous avons voulu être un modèle de médecine rurale. Notre répertoire curatif s’étendra de la chirurgie générale à la guérison par la prière. Ce sera la première clinique interdisciplinaire de cette nature que je connaisse au monde, où le chirurgien, le pédiatre, le médecin généraliste, le psychiatre et l’ophtalmologue travailleront main dans la main avec l’acupuncteur, l’homéopathe, le naturopathe, le kinésithérapeute et les groupes de guérison par la prière, tout aussi bien qu’avec les artistes et les fermiers faisant partie du personnel. Nous savons que le personnel n’aime pas travailler en milieu hospitalier et que les patients n’apprécient guère d’être hospitalisés. Il doit donc y avoir quelque chose de négatif dans l’atmosphère d’un hôpital classique. Nous voulons que personne ne puisse désirer quitter notre établissement, comme c’est le cas dans notre site actuel depuis ces vingt dernières années. Le centre comprendra une école dont bénéficieront nos enfants, les enfants hospitalisés, les enfants des patients et ceux de la communauté locale. Les zones rurales ont des difficultés à attirer les familles de niveau socio-culturel élevé, en raison du problème de l’éducation de leurs enfants. Nous essayons de créer un espace permettant de répondre à ce besoin, de sorte que les familles des professionnels de la santé soient heureuses de s’y installer. Il est également prévu une installation de douze unités pour le traitement des maladies chroniques.
D.J. Les soins médicaux continueront-ils à être gratuits comme c’est le cas depuis ces vingt dernières années ?
P.A. Absolument ! Aucune assurance contre les fautes professionnelles, aucun coût, nul commerce d’aucune sorte. La médecine y sera offerte totalement comme un service, un acte humanitaire, comme nous l’avons pratiqué durant ces vingt dernières années.
D.J. Quel aspect de votre méthode pourrait-être immédiatement généralisé dans notre système médical actuel ?
P.A. Nous n’avons pas encore parlé de l’aspect le plus important qui est la gentillesse, la bonté, l’amitié, ces qualités qui seules sont capables d’ôter à la médecine son aspect inhumain. Elles peuvent s’exprimer dans tout système médical actuel, de même que dans tous les domaines. Nous avons éradiqué les problèmes de la négligence médicale et des abus de la pratique des dédommagements financiers. Cela nécessite une certaine adaptabilité pour être intégré dans le modèle classique actuel. Par conséquent, ce que je peux préconiser comme ce qu’il y a de plus facilement applicable actuellement, c’est d’être attentif, bon et gentil envers les personnes que vous servez, avec la spontanéité du cœur. Ayez le regard pétillant, le sourire aux lèvres et l’empressement à vous dévouer pour vous offrir vous-même à l’autre. Entretenez votre propre sens de la joie, de la vie et de la fête, ce qui est la seule façon de produire quelque changement aujourd’hui. L’acte le plus révolutionnaire que vous puissiez accomplir, dans notre société actuelle, c’est d’être heureux. Laissez cette joie et cette bonté balayer la hiérarchie médicale et établir la valeur et l’égalité dans votre appréciation des aides soignants, des ouvriers de maintenance, des infirmiers et des médecins.
En fin de compte, la disponibilité et la gentillesse auront un effet positif sur le problème de l’augmentation du coût des soins médicaux. Il est extrêmement difficile pour une personne aimante de refuser un soin ou d’exiger un paiement trop élevé. C’est ce qui m’est arrivé. Lorsque j’étais étudiant en médecine, j’ai vu des patients à qui l’on refusait des soins ou que l’on traitait de manière méprisante parce qu’ils n’avaient pas de quoi payer. Je me suis dit : « Je ne peux pas faire cela, je ne peux y participer, je suis un guérisseur. »
Le professionnel de la santé a une grande responsabilité envers l’humanité et il ne devrait pas faire passer les questions d’argent en priorité, car son obligation est de servir. Notre bienveillance diminuera également les risques d’erreurs médicales. Et on n’intente pas de procès à ses amis, ni à ceux qui nous ont prodigué des soins attentifs.
D.J. Votre nouveau livre, Good health is a laughing matter (La Santé par le rire) va, je crois, sortir très bientôt en librairie.
P.A. Oui, c’est ce que l’on m’a dit. Ce livre relate l’histoire de notre expérience médicale à Gesundheit, et expose la philosophie de notre projet et les raisons de notre action. Pour terminer, il développe ma philosophie personnelle concernant la vie, l’imagination, la poursuite de nos rêves et la façon de servir nos semblables. Il est publié chez Inner Traditions, une maison d’édition internationale. Le produit des exemplaires vendus par mon intermédiaire sera intégralement versé à notre projet de centre hospitalier. Pour les exemplaires vendus en librairie, la moitié ira au centre.
D.J. Comment les personnes intéressées peuvent-elles vous aider et où peuvent-elles vous contacter ?
P.A. D’une façon générale, le meilleur soutien à notre travail, c’est d’être heureux et bon, de suivre vos rêves et de ne jamais renoncer. Dans le cadre de notre projet spécifique en Virginie-Occidentale, vous pouvez nous aider de deux façons. La première est de venir participer à sa construction. De nombreuses personnes venues des quatre coins du monde se joignent à nous, pour nous aider pendant des périodes de temps variables. Nous les nourrissons et les hébergeons durant leur séjour parmi nous. En second lieu, il est vrai qu’une communauté idéaliste et sans buts lucratifs a besoin d’un soutien financier pour atteindre ses objectifs.
Chacun peut nous contacter pour de plus amples informations sur n’importe quel aspect de notre travail en m’écrivant à 2630 Robert Walker Place, Arlington, Virginia 22207, USA.
Lieu : Virginie, Etats-Unis
Auteur : Dorothy Jones,
Thématiques : Sciences et santé, Société
Rubrique : Tendances (Dans le monde actuel s’affirme une tendance de plus en plus prononcée à la synthèse, au partage, à la coopération, à de nouvelles approches et avancées technologiques pour la sauvegarde de la planète et le bien-être de l’humanité. Cette rubrique présente des événements et courants de pensée révélateurs d’une telle évolution.)
