Partage international no 165 – mai 2002
par Andrea Bistrich
Quand il s’agit de la lutte contre la pauvreté, les associations caritatives roumaines n’attendent plus après le gouvernement. Elles prennent elles-mêmes les initiatives. Un projet intitulé « Les enfants des rues peignent des icônes », témoigne de l’ampleur de leur succès et de leur créativité.
Une étude de l’Unicef a évalué à environ 8 000 le nombre des enfants des rues en Roumanie, en 2001. Ce chiffre inclut les enfants ayant perdu tout contact avec leur famille et qui vivent en permanence dans les rues, ainsi que ceux qui vivent en partie chez eux. Ils dorment dans des parcs, sur des dépôts d’ordures, dans des gares ferroviaires ou dans le réseau des « canaux », ces conduits d’entretien sombres et étouffants du système de chauffage de Bucarest. Beaucoup ne savent pas où ils dormiront la nuit suivante ni quand ils prendront leur prochain repas.
Le tournant de 1989
Ce n’est qu’après la révolution de 1989 que le monde prit connaissance de ce que le régime de Ceaucescu avait fait du peuple roumain. Parmi ses victimes, 150 000 enfants grandissaient dans des foyers de l’Etat, dans des conditions d’extrêmes privations, dégradantes et inhumaines. Ils y végétaient sans pratiquement aucun soins médicaux, sans éducation, affamés, certains vêtus de guenilles, d’autres complètement nus. Toutefois, 1989 fut un tournant dans la vie de ces enfants des foyers, et beaucoup s’enfuirent. Certains gagnèrent les villes, préférant l’incertitude de la vie dans les rues et la liberté à l’enfermement à vie.
Irina Dragoi se souvient bien de cette époque :« J’ai vu la misère dans laquelle vivaient ces enfants et j’ai su qu’il fallait faire quelque chose. Nous devions nous occuper de notre jeune génération. » Pendant 30 ans, elle avait travaillé comme ingénieur dans des usines qui élaboraient des médicaments, des peintures et des produits chimiques. Elle éprouva un irrésistible désir d’aider et, avec l’aide de deux amies, elle tenta une expérience. « Abordant plusieurs de ces enfants des rues qui étaient en train d’inhaler des émanations de peinture, nous leur avons demandé s’ils aimeraient nous parler, manger quelque chose et peut-être aussi faire un peu de peinture. » C’était en 1993. Après un temps d’hésitation, les enfants s’enthousiasmèrent et c’est à ce moment-là que le projet démarra.
Des initiatives porteuses d’espoir
« Nous voulons donner aux enfants de Bucarest une chance de mener une vie normale et empêcher ceux des familles les plus pauvres de s’enfuir pour gagner la rue », nous explique Irina. Depuis le début de 1993, la petite équipe dévouée s’est régulièrement étoffée et compte maintenant 40 bénévoles permanents. Ils ont appelé leur organisation non gouvernementale et chrétienne « Sankt Stelian », Stelian étant le saint protecteur des enfants. « Je n’ai plus le temps de penser à moi, et quand cela m’arrive, j’ai honte. » Tel est le sentiment d’Irina.
Les bénévoles parcourent les rues, bavardent avec les enfants, leur donnent à manger et s’occupent d’eux. C’est ainsi que plus de 400 enfants ont été pris en charge. Depuis l’an dernier, la « cantine sociale » a servi 875 repas hebdomadaires, 65 enfants bénéficient d’un complément d’instruction et huit jeunes issus de familles socialement fragiles d’une formation dans la coiffure et dans le cadre d’un programme d’apprentissage. Plus de 120 familles dans le dénuement sont l’objet de visites régulières et reçoivent une aide sous forme de nourriture, de vêtements et de soins médicaux. Ces projets sont financés par des dons provenant en majorité de l’étranger. Ces dernières années, quoique avec une certaine lenteur, l’Etat cherche à coopérer avec les groupes de bénévoles, reconnaissant que le problème ne peut être résolu que dans l’union.
Les enfants des rues peignent des icônes
L’un des projets qui touche Irina de très près est la peinture d’icônes. Tous les samedis, cette femme énergique invite les enfants des familles pauvres, et ceux qui vivent dans les rues, à peindre des icônes. « Les résultats sont extrêmement gratifiants. » Installés dans les lumineuses salles de la cantine
sociale, les enfants ont l’occasion de créer seuls quelque chose qui s’harmonise avec leur sens de la couleur et offre une compensation à leur dure existence. « Les enfants doivent se sentir tout à fait bien ici. Ils doivent avoir un temps pour les loisirs sans avoir à se soucier constamment de leur survie », insiste Irina. A la fin de chaque séance de peinture, on leur sert un repas chaud.
On a fait don des premières icônes peintes sur verre à des familles trop pauvres pour en acheter une vraie. En Roumanie, il existe une longue tradition en matière d’icônes. Des paysans de Siebenbuergen fabriquent des images peintes sur verre depuis le XVIIIe siècle. Il est important pour chaque famille de posséder une icône parce que, comme l’explique Irina : « Dieu est présent à travers les icônes. »
Les valeurs et la nouvelle orientation
« Souvent, le destin personnel des enfants se reflète dans leurs icônes. » Irina décrit comment Christian, six ans, qui peignait pour la première fois, a recouvert les couleurs éclatantes de sa peinture d’une épaisse couche d’une triste peinture grise. « Il paraissait très fragile et trop petit pour son âge. » Plus tard, elle l’emmena avec elle à Zürich où à Gross Münster, se tenait la première exposition de peinture sur verre de St Stelian. « Le public a été impressionné. Quand quelqu’un lui a demandé s’il était un enfant des rues, Christian a répondu d’une voix radieuse : « Non, je suis un artiste. » Irina explique qu’elle aime raconter cette histoire car elle témoigne de la transformation positive des enfants et de la confiance en eux qu’ils acquièrent grâce à la peinture.
Marian Negoe est un autre exemple du grand succès de ce projet. Désespéré et sous- alimenté, il errait dans les rues de Budapest à la recherche de nourriture. Mais il eut la chance d’être recueilli par un vieux couple qui l’avait trouvé. C’est en peignant des icônes à St Stelian qu’il découvrit son talent pour la peinture. Aujourd’hui, Marian a un diplôme. Il est professeur d’arts plastiques et enseigne aux enfants de St Stelian qui veulent tout savoir. La composition des peintures ou certaines techniques de peinture sont pour eux plus importantes que le choix des couleurs, nous explique Marian tout en longeant les rangées de tables de la cantine sociale converties en atelier de peinture. « Pour les enfants, les images saintes sont un idéal qui leur montre la façon dont ils veulent vivre. » Il s’arrête devant Ionut, huit ans. Totalement absorbé par sa tâche, le petit garçon fluet mélange des peintures à l’huile bleues avec du blanc sur une palette de bois, trempe son pinceau avec soin dans la peinture fraîche et peint sur le verre les contours de saint Nicolas.
Pour de plus amples renseignements, contacter : Association Sankt Stelian
La pauvreté en Roumanie
– En 1996, quatre millions de Roumains vivaient officiellement dans la pauvreté absolue (20 % de la population). En 1997, on atteignait sept millions (31 %).
– Un enfant sur cinq est naturel et la stabilité des relations familiales existe rarement.
– En 1993, le taux de mères ayant un faible niveau d’instruction était de 45,7 %. Il est passé à 57,2 % en 1998.
– Le chômage touche principalement les femmes et les jeunes entre 15 et 24 ans. En 1998, 45 % des jeunes Roumains étaient enregistrés comme chômeurs.
– Les taux de criminalité montent : 40 % des délits sont commis par des jeunes. Sur l’ensemble des condamnations prononcées, deux sur cinq concernent des 18-29 ans. La misère, le chômage et le manque d’éducation sont considérés comme étant à l’origine de cette situation.
