Rendre le bien pour le mal

Partage international no 257février 2010

Interview de Deux anciens enfants soldats par Felicity Eliot

C’est sur fond de guerre, d’enlèvements et de violence que les enfants de Sierra Leone doivent apprendre à devenir adultes. Une partie d’entre eux errent encore, traumatisés et déracinés, dans les villes du pays, vivant de délinquance, de prostitution et de trafic de drogue. Il y en a d’autres, cependant, qui, grâce à leur force de caractère, à une foi inébranlable et ayant eu la chance d’avoir été aidés, ont pu transformer leurs traumatismes en espoir pour les plus jeunes, et sont devenus des modèles de survie. Partage international a recueilli les témoignages de deux d’entre eux, deux frères, Charles et Bamine Charlie Boye.

La Sierra Leone a subi près de dix ans de guerre.Charles et Bamine Boye ont passé leurs premières années dans une ferme du nord du pays, au sein d’une famille nombreuse. Leur père était pasteur baptiste. Ils étaient tout jeunes quand les hostilités commencèrent, en 1991, mettant fin au monde heureux de leur enfance.

Devant l’escalade du conflit, de nombreuses familles fuirent leurs villages. A la fin de la guerre, on dénombrera 4,5 millions de déplacés de force. Le pays s’enfonçait chaque jour dans un chaos plus grand, qui ouvrit laporte aux pires atrocités1. En 1995, les forces rebelles attaquèrent le village natal des Boye. La famille s’enfuit dans la brousse.

Charles Boye : En Sierra Leone, tous les enfants de 10-11 ans doivent passer un grand examen. Le jour prévu, tous étaient donc rassemblés dans une immense salle quand soudain, il y eut du bruit, des gens se mirent à crier, à courir et à tirer. Les troupes rebelles avaient pris d’assaut le bâtiment et commencé à s’emparer des enfants principalement pour s’en faire des boucliers, les forces gouvernementales ayant ordre de ne pas tirer sur nous.

Nombreux parmi nous moururent avant même d’arriver dans la brousse. Il faut dire que le chemin était long et pénible pour de jeunes enfants qui n’avaient pas l’habitude de ce genre de situation. Grâce à Dieu, et aussi à la foi et aux prières de nos parents, mon frère et moi avons tenu bon tout au long de notre séjour forcé dans la forêt avec les rebelles.

Partage international : Comment ça se passait, dans la forêt ? Comment étiez-vous traités ?
CB. Vous savez, quand on vous ordonne de faire des choses terribles et que vous n’avez que 10 ans, vous n’y arrivez pas sans qu’on vous drogue.

PI. C’est ce qui vous est arrivé ?
CB. Oui, on nous donnait des drogues dures. Oui, je les ai prises parce que c’était la seule façon d’exécuter leurs ordres. Sinon, ils pouvaient vous tuer ou vous battre sauvagement. J’étais devenu dépendant des drogues. Je pouvais donc faire ce qu’ils me demandaient. Ils m’ont aussi battu. J’ai été témoin de choses horribles. De plein de choses insupportables, d’atrocités.

PI. Je n’arrive pas à imaginer ce que ça a dû être…
Charles répond sans la moindre trace de pitié de soi. Ses manières sont naturelles, on ne retrouve pas ce côté abattu qui caractérise beaucoup de ceux qui ont subi des traumatismes sévères. Il essaie même de m’épargner les histoires trop pénibles.

CB. Oui, ça a été une période extrêmement difficile pour tous les enfants. Elle a eu de graves conséquences sur nombre d’entre nous.
Bamine Boye : Je suis resté avec les rebelles dans la forêt plusieurs mois. Je leur servais d’espion.

PI. Que deviez-vous faire ?
BB. Avant d’entrer dans un village, les rebelles devaient réunir le maximum d’informations possible : comment vivaient les villageois, où se trouvaient les troupes gouvernementales, y avait-il beaucoup d’hommes, d’enfants, y avait-il des armes ?… Ils devaient répondre à ce genre de question avant de lancer leurs attaques. C’est pourquoi ils envoyaient des enfants se renseigner pour eux, car ils paraissaient inoffensifs et passaient relativement inaperçus.
Quand j’ai demandé à Charles comment il s’y était pris pour vivre avec un tel vécu et ses effets post-traumatiques, il m’a simplement déclaré qu’il s’en était débarrassé, comme d’un coup d’épaule. Quand j’ai un peu insisté, il m’a expliqué que, peu avant la fin de la guerre, lui et son jeune frère se sont débrouillés pour retrouver le chemin de la maison de leurs parents. Et que c’est grâce à leur soutien et à l’aide d’un organisme créé par le gouvernement (Children’s Forum Network – CFN) qu’ils ont pu retourner progressivement à la vie normale.
CB. Ils nous ont aidés. Quelques temps après la fin de la guerre, mon frère et moi avons rejoint le CFN et, voyant que nous étions capables et intelligents, ils nous ont aidés à progresser au sein de cet organisme. Ils nous ont confié la responsabilité d’enfants qui avaient subi les mêmes épreuves que nous. Nous savions ce que c’était. Nous avons peu à peu commencé à donner notre avis sur la façon de les aider ; nous nous sommes faits leurs porte-parole. Un certain nombre de ces anciens enfants soldats, enfants esclaves et espions vivent encore ‑ même maintenant, alors qu’ils sont adultes, dans la rue.

En mai 2000, l’Assemblée générale des Nations Unies a fait du 12 février la « Journée de la Main rouge », pour rappeler l’existence des enfants soldats.
C’est un élément du Protocole optionnel sur la Convention relative aux droits de l’enfant, qui a été ratifié à ce jour par 194 pays, à l’exception des Etats-Unis et de la Somalie (qui s’est engagée à le faire bientôt). B. Obama a qualifié la position de son pays d’« embarrassante » et a promis d’y remédier.

PI. Qu’est-ce qui vous a poussé à transformer votre souffrance en quelque chose de positif ?
CB. Pour nous, c’est quelque chose de naturel. Si nous, qui sommes passés par là, n’aidons pas, qui le fera ? Nous savons ce que nous avons vécu et fait et ce qui se passe dans les guerres ‑ spécialement en ce qui concerne les enfants. Qui donc peut mieux que nous les aider ? La plupart des gens n’ont aucune idée de ce que c’est qu’être un enfant pris dans une guerre ; même aujourd’hui, des hommes et des femmes jeunes, de mon âge [Charles a une vingtaine d’années] qui ont connu des épreuves semblables à celles que mon frère et moi avons traversées, continuent à vivre jour et nuit dans les rues, à se prostituer, à mendier et à voler. C’est pourquoi le travail de réhabilitation et de réunion des familles est crucial.
BB. Saviez-vous que la Sierra Leone est l’un des pays les plus mal classés en ce qui concerne le traitement qu’il réserve à ses jeunes ? Ils doivent faire face à des problèmes sans nombre. C’est pour ça que nous nous efforçons d’être leurs porte-parole. La scolarisation, surtout celle des filles, les soins médicaux, l’eau, l’hygiène sont à un niveau déplorable. Le pays peut bien avoir des diamants et d’autres ressources naturelles [ces diamants (« les diamants du sang », comme on les appelait) et les autres ressources naturelles ont d’ailleurs été une des causes du déclenchement du conflit], il n’empêche qu’il connaît un taux de mortalité maternelle et infantile très élevé. On croit que les problèmes ont disparu avec la fin de la guerre, mais ce n’est pas vrai. Nous avons encore beaucoup de travail devant nous.

Depuis la fin des hostilités en 2002, la Sierra Leone a continué à pâtir d’un écheveau complexe de problèmes. Fait particulièrement dérangeant, le trafic d’enfants s’est poursuivi et a même pris de l’ampleur depuis – que ce soit à l’intérieur du pays (des villages aux villes) ou à l’extérieur, notamment en direction de pays voisins. Selon l’Unicef, ce trafic vise à fournir, véritable esclavage moderne, une main d’œuvre pour les mines, la pêche, l’agriculture et les tâches domestiques. Et, bien sûr, le sexe et la délinquance.

BB. Nous nous sommes servis de notre position dans CFN pour attirer l’attention des dirigeants et de quiconque voulait bien nous écouter sur la nécessité de garantir par tous les moyens, dont la loi, protection et bien-être aux enfants.

CB. Nous avons participé à la mise en place en 2007 du Child Right Act (Loi sur les droits de l’enfant ‑ CRA). Cette question de la protection de l’enfant nous passionne, et pas seulement pour notre pays.

BB. Il y a des millions d’enfants qui souffrent, pas seulement en Afrique, c’est pour ça qu’il est vital de légiférer.
Charles a servi dans diverses organisations de promotion des droits de l’enfant. Son travail de défenseur des enfants lui a valu d’être nommé en 2005 par The Children of Sierra Leone « Outstanding Child Advocate » (Défenseur extraordinaire des enfants). Il représente la jeunesse de son pays au forum créé autour de la Cour spéciale pour la Sierra Leone et l’a représentée aux Pays-Bas lors du procès de Charles Taylor2. Fort de son expérience, il a obtenu un diplôme de Paix et résolution des conflits.
Bamine, quant à lui, a joué un rôle déterminant dans l’adoption du Child Right Act. Il a également travaillé pour l’Unicef et pour l’ONG britannique Save the Children, Care… En 2007, il a représenté son pays en tant qu’expert auprès de la Cédéao (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest) pour la mise en place d’une politique de l’enfant. Il a depuis obtenu un diplôme de Développement des communautés et collectivités.

CB. En 2007, nous avons lancé le Children’s Agenda-International, dans le but de promouvoir un changement politique en ce qui concerne la population jeune dans notre pays et en Afrique. Toute aide est la bienvenue. Nous travaillons et collaborons à de multiples projets, que ce soit dans l’éducation, l’eau, les questions de santé, etc.

BB. Pour nous, il est indispensable de mettre en place le plus vite possible un ordre du jour au bénéfice des millions d’enfants laissés pour compte, violés et exploités. Il faut unir nos forces pour renverser la tendance, et remplacer l’exploitation et les viols en assurant amour, sollicitude et protection à tous les enfants.

Pour effectuer des dons : www.childrensagendainternational.org

1. Caractéristique particulièrement macabre de cette guerre, un grand nombre de victimes, enfants et adultes, ont été amputées d’une de leurs mains ou de leurs pieds, voire d’un membre par les forces rebelles dans le but de terroriser les populations et tuer dans l’œuf toute velléité d’opposition.
2. Charles Taylor est un ancien dirigeant et seigneur de guerre du Libéria, actuellement détenu, après une longue et laborieuse campagne internationale, par les Nations unies et jugé par la Cour spéciale pour la Sierra Leone.

Sierra Leone Auteur : Felicity Eliot, rédactrice en chef de Share International, basée à Amsterdam (Pays-Bas).
Thématiques : Société
Rubrique : Entretien ()