Partage international no 100 – décembre 1996
Interview de Sonia Batres par Jan Spence
Née au sein d'une famille nombreuse, où elle a vécu la pauvreté et les mauvais traitements, Sonia Batres se remémore son enfance avec tristesse et souffrance. Son père travaillait dur dans une ferme durant de longues heures et rentrait le soir à la maison avec des haricots et des tortillas pour le dîner. Il la battait, lui donnait des coups de pieds et l'injuriait. Elle se souvient de son école et de son incapacité à apprendre ses leçons. Les élèves étaient trop nombreux dans la classe, et les enfants dont les parents avaient les moyens d'acheter des livres étaient les seuls à bénéficier de l'attention des professeurs. Là aussi on la maltraitait.
A l'âge de 10 ans, son père l'envoya en ville où elle a travaillé comme servante auprès d'une dame âgée. Elle voulut aller à l'école après son travail, à temps partiel, mais elle ne fut pas acceptée. La vieille dame abusait d'elle verbalement et physiquement – proférant des menaces, criant après elle et lui lançant des objets, la réveillant à trois heures du matin et exigeant qu'elle nettoie la maison. Sonia s'enfuit et fut engagée par une famille qui collaborait avec les guérilleros, contre les militaires. Le gouvernement finit par forcer cette famille à quitter le Salvador et Sonia partit avec eux. Elle avait alors 14 ans. Ils arrivèrent à San Francisco en 1981 et demandèrent l'asile politique.
A San Fransisco, elle souffrit de la solitude. « Je pleurais beaucoup, particulièrement à Noël », nous dit-elle. « Je me couvrais la tête de coussins afin que personne ne m'entende. Je pensais à ma famille qui avait si faim et continuait à manger des haricots et des tortillas. Moi, j'avais du poulet dans mon assiette. Parfois, il m'arrivait de repousser mon plat ; c'était ma façon de rester en contact avec ma famille. Je savais qu'ils ne mangeaient pas de poulet et je me sentais plus proche d'eux si je ne mangeais pas mon poulet. »
Sonia trouva quelques emplois à San Francisco, dans un pressing, puis chez un médecin, et apprit beaucoup, y compris à parler l'anglais couramment. Elle donna naissance à une petite fille, Stéphanie, et expérimenta ainsi les problèmes liés à sa situation de mère isolée. Le père de Stéphanie était violent ; elle finit donc par le quitter et passa plusieurs mois dans un foyer pour femmes battues. Lorsqu'elle entendit parler du HPP (Programme prénatal des sans-abri), sa vie bascula. Le HPP offrait des sessions de formation d'assistantes sociales et aidait les femmes sans-abri à devenir des travailleurs accomplis. Ce programme garantit aux jeunes femmes un emploi quasi immédiat qui leur permet de subvenir rapidement à leurs besoins. Sonia choisit un cycle de cours sur deux ans, qu'elle boucla finalement en un an. C'est alors qu'elle découvrit ses talents et ses points forts. Elle apprit à utiliser ses propres expériences pour guider les futures jeunes mamans sans toit et se fit une place dans la société. Aujourd'hui, elle est employée à plein temps au HPP et continue d'étudier à temps partiel au San Francisco City College. Elle est devenue un modèle à suivre et une source d'inspiration pour des centaines de femmes. Elle n'hésite pas à conclure : « Le Programme prénatal des sans-abri a cru en moi. Et maintenant je crois en moi. Je peux réaliser tout ce que je demande à mon esprit de faire. »
Le Programme de reconversion des futures mères sans-abri est une association sans but lucratif qui s'est donné pour mission de permettre la naissance, dans de bonnes conditions, de bébés en bonne santé et de proposer aux mamans un programme de transformation et de développement personnel. L'organisme ne reçoit aucune subvention de l'Etat et vit essentiellement de dons privés ou émanant de fondations. Il emploie 14 femmes, dont 10 étaient, auparavant, des mères sans-abri. Parmi les services proposés au sein de l'association, citons les tests de grossesse, des conseils personnalisés et une aide hebdomadaire, en anglais et en espagnol. Le programme prévoit également le logement, les soins médicaux, des recours en cas de violence domestique ou de viol, ainsi qu'une assistance juridique pour les immigrants non documentés. Il fonctionne avec un succès remarquable.
Sont également proposés des soins médicaux et d'autres services annexes pour plus de 400 familles par an. Au moins 88 % des mères donnent naissance à des enfants en bonne santé, et 70 % des bébés naissent sans que leur maman n'ait reçu le moindre médicament. Moins de 5 % des bébés ont des résultats d'analyse à la naissance révélant un alcoolisme ou une privation de nourriture chez la mère, ce qui statistiquement est très positif compte tenu de la situation à haut risque des patientes.
Martha Ryan, fondatrice et présidente de l'association, exerce également dans deux cliniques de la ville en qualité d'infirmière auprès des familles. Martha redéfinit pour nous la mission du Programme : « Nous pensons que le désir de chaque femme est d'avoir un enfant en bonne santé et que toutes les mères et leurs enfants doivent avoir la chance de vivre au maximum de leurs possibilités. Nous nous engageons à rétablir la santé, l'espoir et la dignité chez tous ceux avec lesquels nous travaillons. »
Une assistante sociale, Irma de la Rosa, a fait le voyage jusqu'à Pékin, l'année dernière, pour assister à la 4e Conférence des Nations unies sur les femmes. Elle faisait partie d'une délégation de douze personnes organisée par les femmes du Centre de ressources pour les gens de couleur qui coordonnait un atelier sur les sans-abri.
Sonia partage sa vie
En qualité de conseillère auprès des futures mères et responsable de l'étude de chaque cas, Sonia travaille en relation étroite avec tous ceux qui ont besoin d'aide. Elle les rencontre le plus souvent dans la rue, arpentant les banlieues les plus déshéritées, visitant les hôpitaux et les bureaux d'aide sociale à la recherche des femmes enceintes et leur offrant les soins prénataux proposés par l'association. Certaines femmes sont intimidées et réticentes à demander l'aide de l'Etat. Sonia utilise une approche plus personnelle, exempte de jugement, et peut plus facilement gagner la confiance d'une femme en détresse. Par exemple, elle proposera à une femme battue de l'emmener loin de chez elle en taxi, si son mari ou compagnon est absent ; et elle assurera le suivi de cette personne en proposant les services nécessaires, tels que les soins médicaux, un logement permanent et une assistance légale.
Quand Sonia parle de son travail, elle s'exprime ainsi : « Avant, je ne voyais que mon cas personnel – la pauvre Sonia maltraitée – maintenant je vois d'abord les autres. Je cherche à mieux connaître ceux qui appartiennent à ma communauté et m'enquiers des services dont ils ont besoin. Je veux continuer à m'élever pour donner encore plus à la communauté latine qui est la mienne. Je me sens forte et je peux aider les autres à trouver leurs propres forces. Je ne suis pas ici uniquement pour toucher mon salaire à la fin du mois. Je partage un peu de ma propre vie avec les gens que j'aide. J'ai connu ce qu'ils vivent et je peux donc vraiment les comprendre. En partageant ma vie, je peux les aider à changer leur vie, eux aussi. Ce n'est pas juste un rêve. »
Sonia Batres est jolie, plutôt modeste et un peu timide. Et la communauté latine a beaucoup de chance de pouvoir compter sur elle ; beaucoup ne parlent pas l'anglais et ne comprennent pas les lois. Au cours des réunions de soutien organisées par Sonia chaque semaine, on ne parle que l'espagnol. Les nourrissons et les enfants de tous âges y sont accueillis. La violence à la télévision et dans les écoles a été évoquée lors d'un récent meeting. Il a également été question de la maltraitance des enfants et de son illégalité aux Etats Unis. Ils ont appris que les autorités retiraient les enfants des familles où ils étaient battus ou maltraités.
Sonia est retournée en visite au Salvador en 1989. Elle y a trouvé des conditions de vie restées inchangées. « Les pauvres sont de plus en plus pauvres. La famine y sévit toujours autant, ainsi que la drogue et la corruption. Les gangs se multiplient et de nombreux enfants des rues se droguent. »
Son père a maintenant 75 ans et il travaille encore. « Il m'a fallu du temps avant de trouver en moi la force de lui pardonner », ajoute Sonia. « C'est ma foi en Dieu qui m'a donné cette force. Lorsque mes parents étaient jeunes, ils vivaient la même existence de pauvreté et de mauvais traitements. Ils n'ont jamais rien connu d'autre ». Ils disaient même : « Nous agissons ainsi parce que nous t'aimons ». Mais ce cycle est rompu maintenant, car je suis là pour Stéphanie. Je la soutiens dans ses activités scolaires, dans ses relations qui sont saines et pour l'aider à gérer ses problèmes mieux que je ne l'ai fait moi-même. »
Renseignements : Homeless Prenatal Program, 995 Market Street # 1010, San Francisco, CA 94103. Téléphone : 415-546-6756.
Auteur : Jan Spence, Jan Spence travaille comme bénévole à la Coalition des sans-abri de San Francisco. Il est membre d’un conseil consultatif sur les sans-abri à la mairie de San Francisco.
Thématiques : Société, femmes
Rubrique : Les priorités de Maitreya (« Pour aider les hommes dans leur tâche, Maitreya, l’Instructeur mondial, a formulé certaines priorités. Assurer à tous un approvisionnement correct en nourriture ; procurer à tous un logement convenable ; fournir à tous soins médicaux et éducation, désormais reconnus comme un droit universel. » Le Maître de Benjamin Creme, Partage international, janvier 1989. Dans cette rubrique, notre rédaction aborde les questions relatives aux priorités énoncées par Maitreya et présente des expériences orientées dans cette direction.)
