Partage international no 381 – mai 2020
par David Suzuki
Ce sont des moments difficiles, en particulier pour les personnes privées d’un logement sûr, de nourriture et d’autres produits de première nécessité – et pour ceux qui sont en première ligne. Même si nous devons maintenir une distance physique, nous devons nous unir plus que jamais.
Aussi mauvaise que puisse être la situation, ou qu’elle puisse le devenir, la compassion et la sagesse garantiront que du bien en émerge. Au cours des dernières années, une tendance encourageante est la reconnaissance croissante de la nécessité d’associer la science et les connaissances autochtones traditionnelles pour mieux comprendre notre place dans la nature et trouver de meilleures façons de vivre au sein de ses limites.
Les peuples qui ont été liés à un lieu pendant des millénaires ont souvent une compréhension claire du fonctionnement des écosystèmes, de l’importance de chaque composant des réseaux interconnectés dont nous sommes tous partie. La science occidentale a tendance à être réductionniste, se concentrant sur les choses de manière isolée, souvent dans des conditions contrôlées ou artificielles telles que des flacons et des chambres de croissance.
Cela peut entraîner des conséquences imprévues. Par exemple, Paul Mueller a remporté le prix Nobel de physiologie en 1948 pour avoir développé le puissant pesticide DDT. Bien que le composé ait efficacement endigué le paludisme et d’autres maladies transmises par les insectes, la vision d’ensemble a manqué aux scientifiques jusqu’en 1962, lorsque Rachel Carson a sonné l’alarme avec son livre Le printemps silencieux. La pulvérisation aveugle de DDT a exterminé les « nuisibles », mais le produit chimique s’est également bioaccumulé dans la chaîne alimentaire, tuant les oiseaux et s’infiltrant dans d’autres animaux, y compris les hommes.

Un nombre croissant d’études montre qu’il est important d’apprendre et de travailler avec les peuples autochtones qui ont des connaissances locales issues de milliers d’années d’observation et d’expérience.
Cet état d’esprit réductionniste vaut également pour une grande partie de l’économie occidentale. Les forêts ne sont considérées que pour leur valeur en tant que bois d’œuvre, et non comme des communautés d’organismes qui fournissent également des services et des bienfaits irremplaçables aux gens, de l’air et de l’eau purs à la régulation du climat, voire à la prévention des maladies. La destruction des forêts et des habitats est en partie responsable du fait que 60 % des maladies infectieuses émergentes depuis 1940 (notamment le VIH, Ebola, Zika et un certain nombre de coronavirus) sont d’origine animale – pour les deux tiers issus de la faune sauvage, le reste provenant des animaux de compagnie et du bétail.
Un nombre croissant d’études montre qu’il est important d’adopter une approche holistique ou systémique de la science et de l’économie, d’apprendre et de travailler avec les peuples autochtones qui ont des connaissances locales issues de milliers d’années d’observation et d’expérience.
Pouvons-nous appliquer cette réflexion pour trouver une meilleure voie pour sortir de cette crise que celle sur laquelle nous sommes engagés ? Je le pense. En regardant tout le bien qui nous entoure déjà, nous voyons que la plupart des gens se soucient les uns des autres et veulent faire ce qu’il faut. L’altruisme se propage plus rapidement que ne le peut n’importe quelle maladie – or qu’est-ce que l’altruisme sinon la reconnaissance innée que nous sommes tous interconnectés les uns aux autres et interdépendants de toute la nature ?
Nous voyons des gens en première ligne dans des postes qui ne sont pas faciles même dans les meilleures conditions –soins de santé, services d’urgence, épiceries et industries alimentaires, santé mentale et plus – repoussant leurs limites pour s’assurer que la plupart d’entre nous soient en sécurité et nourris. Au Canada, on a la chance d’avoir des leaders, à tous les échelons politiques et dans le système de santé, qui nous tiennent informés et font de leur mieux pour nous aider à traverser cette épreuve.
La plupart des gens sont prêts à accepter les restrictions imposées afin que nous puissions surmonter cette urgence. Beaucoup redoublent d’efforts pour aider des voisins dans le besoin. Les gens sortent sur leurs balcons ou dans les cours pour chanter ou encourager ceux qui font des efforts extraordinaires pour maintenir le fonctionnement des systèmes de santé et d’alimentation. Les gens dans l’ensemble sont plus bons que mauvais, et cela devrait nous donner de l’espoir.
Oui, il y a ceux qui agiront par égoïsme, ou dont l’ignorance les oblige à ignorer tout ce qui n’est pas dans leur intérêt immédiat. Malheureusement, certains détiennent le pouvoir et feront tout leur possible pour nous maintenir sur la même voie étroite et dangereuse. Il semble que des plans soient déjà en préparation pour renflouer des industries qui auraient dû décliner depuis longtemps.
Nous sommes confrontés à une crise triple : Covid-19, perturbations climatiques et chute des prix du pétrole provoquée par une querelle entre la Russie et l’Arabie saoudite. Cela révèle les failles de systèmes sur lesquels nous nous sommes appuyés bien au-delà de leurs dates de péremption.
Maintenant, plus que jamais, nous devons prendre soin de nous et les uns des autres, afin de pouvoir aider l’humanité à s’engager sur une meilleure voie. Nous montrons que nous pouvons le faire.
Auteur : David Suzuki, généticien et vulgarisateur scientifique primé. Il a cofondé la Fondation David Suzuki en 1990.
Sources : Avec l’autorisation de CommonDreams.org pour la reproduction
Thématiques : Sciences et santé, environnement, Économie
Rubrique : Point de vue ()
