Partage international no 383 – juillet 2020
Interview de Pella Thiel
Pella Thiel est une militante écologiste indépendante qui œuvre pour une société en harmonie avec la nature grâce à un activisme social radical et prône des modes de changement de gouvernance. Elle est co-fondatrice des centres suédois de réseaux internationaux tels que le Réseau suédois pour la transition, Mettre fin à l’écocide en Suède, Sauvons la forêt primaire en Suède et le Réseau suédois pour les droits de la nature. Elle aime mettre les mains dans la terre de la petite ferme de l’archipel de Stockholm où elle vit, boire du whisky et fréquenter des gens qui aiment vraiment ce qu’ils font. Adriane Trottner, Petra Hansson et Håkan Ekvall l’ont interviewée pour Partage international.
Partage international : Pourriez-vous décrire votre parcours, et comment et pourquoi vous avez rejoint le réseau Transition suédois ?
Pella Thiel : Tout d’abord, j’ai travaillé avec les animaux en tant que gardienne de zoo et professeure de gestion animale, puis j’ai étudié la biologie. C’était au tournant du millénaire, alors qu’il y avait beaucoup de discussions et de débats sur la mondialisation et l’injustice dans le monde. Plus tard, j’ai découvert que mon cœur était avec la nature et j’ai rejoint le courant écologiste. Après quelques années de travail bénévole et professionnel dans le mouvement écologiste, j’ai été frustrée par le manque de perspective globale − nous nous intéressions surtout aux symptômes et essayions de changer et de protéger, dans la nature, uniquement ce que nous pouvions protéger, mais les causes principales demeuraient. Cela m’a poussée à chercher des réponses plus holistiques et radicales que j’ai trouvées dans le réseau Transition, c’est-à-dire le mouvement mondial qui travaille localement, par des réponses locales, aux crises mondiales. J’ai donc participé à la fondation du centre suédois (le réseau suédois Transition), et j’ai également travaillé au niveau municipal avec le groupe Transition au sein de la communauté locale où je vis dans l’archipel de Stockholm.

Pella Thiel
PI. Quel est l’objectif principal des groupes auxquels vous participez : le réseau Transition, les Droits de la nature, Fin de l’Ecocide en Suède et Lodyn ? Y a-t-il une différence entre les groupes ou la façon dont vous orientez votre travail ?
PT. Je suis impliquée dans de nombreux groupes et dans des domaines différents. Le but principal, mon objectif principal, est de parvenir à une culture qui se considère comme appartenant au monde vivant et qui a la capacité de vivre en harmonie avec tous les êtres vivants. Les groupes auxquels je suis mêlée sont tous différents, mais c’est le but principal.
PI. Comment ces groupes apportent les changements indispensables ?
PT. Le groupe Transition travaille à la création de sociétés locales où nous pouvons créer du bien-être humain tout en respectant le bien-être des autres. Avec Transition nous travaillons également en profondeur. Nous examinons comment le monde actuel investit plus dans la guerre que dans la paix, par exemple ; ou comment notre façon de voir le monde détruit systématiquement les systèmes vivants. Pour rendre la transition possible, celle de nos structures et systèmes sociaux, nous devons effectuer une transition en profondeur de nos valeurs, de notre vision du monde et de la façon dont nous nous connectons à nous-mêmes, aux autres et aux autres êtres vivants.
J’enseigne également l’éco-psychologie dans le groupe appelé Lodyn, qui est un nom nordique pour Gaia, et l’éco-psychologie fait également partie de la transition dans laquelle nous considérons l’âme comme faisant partie du monde dans lequel nous vivons.
Mon principal sujet de préoccupation actuel, c’est la nature ; c’est aussi une question sur laquelle Lodyn se concentre, qui est aussi un réseau concernant les droits de la nature en Suède. Une façon concrète de mettre en œuvre le changement consiste à nous considérer comme partie intégrante du monde vivant. Les humains ont des moyens, des intérêts et des droits, mais tous les êtres vivants ont des moyens, des intérêts et des droits et notre système juridique devrait en tenir compte. Ce mouvement est mondial, et fonctionne et évolue rapidement.
Actuellement, on constate que notre système juridique peut reconnaître des droits pour certaines entités autres que les êtres humains, par exemple, les entreprises ont des droits légaux mais les rivières et les forêts n’en ont généralement pas. Elles sont considérées comme des biens, comme des objets. En conséquence, les entreprises dominent et contrôlent systématiquement d’autres êtres et le mouvement des droits de la nature affirme que c’est injuste.
Nous devons remédier à cela et développer notre système juridique afin qu’il soit plus conforme à la Loi universelle, qui affirme que nous faisons tous partie d’un même tout et que nous devons nous réguler en tant que partie de ce tout vivant, et non en tant que maîtres de l’univers.
C’est un projet passionnant. Le mouvement Ecocide se focalise sur la reconnaissance de l’écocide comme un crime international. Si la nature n’a pas de droits, l’économie domine nos décisions. Nous investissons dans la destruction à grande échelle de la nature et le mouvement Ecocide dit que cela doit cesser. Nous pouvons arrêter cette destruction, la rendre illégale, comme le génocide a été rendu illégal dans les années 1990. Nous pouvons également faire de l’écocide un crime international, ce qui modifierait à la fois notre vision de la nature et de la société et, de manière concrète, la façon dont nous faisons des investissements et les domaines dans lesquels il est possible d’investir, afin de ne pas le faire dans ce qui pourrait être un crime international.
PI. Qu’est-ce qui rend durable ou non durable la société actuelle ?
PT. Vu notre façon absurde de voir le monde dans la culture occidentale où nous considérons les humains comme séparés du reste du monde vivant, cela influence la façon dont nous agissons ; par exemple, nous pourrions dire que si nous abattons la forêt et la transformons en papier toilette, nous créons de la valeur, mais nous n’en avons pas vraiment créé car nous en avons aussi détruit beaucoup, et cela n’est pas comptabilisé.
Donc, d’une certaine manière, nous avons un point de vue profondément non durable qui rend presque tout ce que nous faisons à ce stade non durable. Tout s’est tellement accéléré ; nous avons connu un développement énorme, consommant de plus en plus d’énergie tout en créant une économie en expansion. Dans le même temps, la population mondiale a augmenté de manière exponentielle depuis la Seconde Guerre mondiale. Et maintenant, nous en sommes au point où nous ne pouvons plus l’ignorer parce que le monde est littéralement en feu − nous avons donc une opportunité de changement.
PI. Il semble que les membres du réseau Transition prennent souvent les choses en main plutôt que d’essayer d’influencer les politiciens ?
PT. Oui, nous considérons cette période comme une période de transition et il n’y a pas le choix : la croissance exponentielle que nous observons dépend des combustibles fossiles et nous devons les abandonner, en raison de l’effet sur le climat mondial, mais aussi parce qu’ils se raréfient. Il reste encore des combustibles fossiles à exploiter, bien sûr, mais ils ne sont plus bon marché et nous dépendons de l’énergie bon marché dans cette société de croissance exponentielle. Le problème est que cela oblige à un changement de cap. La vision du monde et un objectif commun étaient la croissance économique, mais cet objectif dépend de l’énergie bon marché. Comme nous n’avons plus d’énergie bon marché, nous devons nous adapter à une situation où l’économie ne croît pas mais se contracte. C’est une situation différente qui influence tout.
On considère cela comme une catastrophe, mais ce n’en est pas forcément une. Nous pouvons gérer une économie qui se contracte, mais nous devons nous comporter de manière nouvelle. Et ce changement ne viendra pas de l’intérieur du système. Le système actuel ne peut pas soutenir ce changement ni le mettre en œuvre ; seuls des individus et des groupes d’individus peuvent commencer à créer un nouveau système. Et c’est ce dont il s’agit avec le mouvement Transition. Nous ne nous contentons pas de dire que nous devons quitter ce système − il est mauvais pour nous et pour le climat. On pose des questions : « OK, que nous réserve l’avenir ?» et « Comment pouvons-nous réaliser cela tout de suite ? Comment satisfaire nos besoins dans le prochain système − un système qui respecte les limites, pas seulement les personnes vivantes mais toute la vie ? »
PI. Quelle est la plus grande résistance que montre la société face au travail de Transition et comment faites-vous face à ces défis ?
PT. Nous devons nous engager à imaginer quelque chose d’entièrement nouveau, à aller jusqu’à aspirer à une situation au-delà de ce que nous sommes aujourd’hui. Nous devons être « irréalistes », en fait. Cela demande beaucoup de courage et d’engagement. C’est pourquoi nous sommes actuellement dans une situation très délicate avec la pandémie qui nous a soudainement obligés à faire une pause collective.
Lorsque les militants du climat ont exigé des changements pour protéger la planète et le climat, cela a été considéré comme scandaleux et impossible. Mais aujourd’hui, des mesures similaires ont été imposées pour nous protéger contre le coronavirus. Cela a provoqué la chute libre de l’économie et crée beaucoup d’insécurité et de peur, ce qui n’est bien sûr pas souhaitable, mais en même temps il n’y a pas d’autre moyen de changer le système. D’une certaine manière, peut-être que la Terre mère nous a envoyé ce coronavirus pour nous mettre au défi de nous sortir de notre zone de confort, en disant : « Vous n’avez pas écouté les avertissements lorsque la nature a protesté, que les forêts ont commencé à brûler, que la mer est devenue plus acide, que le sol s’est déversé dans la mer. Vous saviez ces choses, mais vous n’avez rien changé. Voici donc quelque chose qui vous obligera à changer. » Il sera intéressant de voir comment nous allons gérer cette situation et ce défi et si nous pouvons créer une réponse saine. Ce qui arrive maintenant à l’économie, par exemple, est quelque chose qui devait arriver. Et, pour moi, le plus tôt est le mieux pour que les destructions soient stoppées.
PI. Au début, vous parliez de durabilité dans le travail, puis vous êtes passés au concept de résilience, et maintenant c’est la régénération − que signifient ces mots ? Pourquoi cette évolution ?
PT. L’expression à la mode est : « développement durable ». Si vous avez un développement durable, qu’est-ce que vous voulez rendre durable exactement ? Si vous avez un développement, qu’entendez-vous par développement ? Si j’interprète : par développement, nous entendons la domination de l’homme sur la nature ; des hommes libres de contraintes naturelles exerçant un plus grand contrôle sur la nature. C’est ce qui est implicite dans le mot développement. Pour moi, ce n’est pas une façon saine d’envisager le développement. Si vous mettez le développement durable en avant, où cela mène-t-il ?
Le mouvement Transition parle de résilience plutôt que de durabilité. La résilience est donc la capacité d’un système à gérer le changement tout en conservant ses structures, sa fonction. C’est un concept valable avec lequel vous pouvez travailler si la résilience est importante pour certaines choses, par exemple les forêts vivantes. Mais il y a d’autres choses qui peuvent être beaucoup plus résilientes que nous le voudrions, par exemple, le système financier est très résilient. Si vous pensez que nous sommes sur le point de connaître un changement systémique, une transformation de la société, alors la résilience n’est pas si utile. Ce que nous avons vu depuis la crise financière de 2008, c’est la résilience de ce système destructeur. Alors, quelle direction prendre ?
Je pense que la « régénération » ouvre sur une meilleure orientation : nous aspirons à une société régénératrice, une société qui ne se contente pas de prendre un peu moins, ce qui est souvent le but de la durabilité qui vise par exemple à être plus efficace et à réduire notre impact sur la nature. La régénération ne consiste pas seulement à prendre moins, mais aussi à redonner au système plus large dont vous faites partie. C’est l’ensemble vivant dont vous faites partie, et vous voulez vivre d’une manière qui régénère la capacité de cet ensemble vivant à rester en vie et à être beau, sain et diversifié. Il existe aujourd’hui tout un mouvement qui travaille sur la régénération, en particulier dans le secteur agricole, et les personnes qui travaillent avec le sol utilisent donc de plus en plus ce concept.
PI. Existe-il des exemples de façon de travailler plus régénératrices ?
PT : Oui, et ils se multiplient. Les gens se rendent compte de la non-durabilité fondamentale de notre mode de vie. Ils cherchent de nouvelles façons de faire les choses. Voyez le mouvement de permaculture qui a débuté dans les années 1970 en Australie. C’est un mouvement régénérateur. Nous pouvons apprendre des gens qui pratiquent cela depuis des décennies.
PI. Comment envisagez-vous la mort de notre culture actuelle ?
PT. Si on considère le contrôle comme une caractéristique importante du développement, alors la mort est une sorte de coup de grâce. On ne peut contrôler la mort. Elle viendra, que vous le vouliez ou non. Les gens de Transition ont « rencontré la mort » en ce sens qu’ils voient que cette société ou cette culture va mourir. C’est une chose effrayante à réaliser et cela suscite toutes sortes de sentiments désagréables, mais si vous approfondissez, vous verrez que la mort d’une culture ne signifie pas que le monde va s’éteindre. Cela signifie qu’une autre civilisation va naître. Comment assister cette naissance ?
PI. Vous employez des termes très positifs pour parler de vos combats.
PT. Nous avons deux dictons dans le mouvement Transition : « Si vous ne vous amusez pas, vous ne faites pas ce qu’il faut » et « c’est plus une fête qu’une manifestation pour protester. » C’est une question d’énergie. Vous pouvez être plus efficace à long terme si vous travaillez dans un but précis. Vous avez une perspective et c’est aussi intrinsèquement attrayant. Les gens le sentent. Et cela a aussi un rapport avec la mort d’une culture. Si vous avez affaire à un système mourant, il est inutile de le combattre. Bien sûr, vous pouvez insister et le relancer, mais vous pouvez aussi dépenser votre énergie d’une manière beaucoup plus saine et amusante pour créer quelque chose de nouveau.
PI. Comment vivez-vous la transition dans votre propre vie ?
PT. C’est une question complexe, à la fois intime et extérieure. J’ai la chance de vivre dans une petite ferme que ma grand-mère a achetée, alors j’essaie de mettre en pratique ce que je prêche. Je subviens à mes propres besoins et de ceux de mes proches, en pratiquant la permaculture et l’agriculture à petite échelle. J’essaie de vivre avec l’incertitude d’une manière gracieuse et de me confronter régulièrement à mes propres choix, mes valeurs et d’être en paix avec eux. Il s’agit d’une pratique permanente pour me sentir forte et participer à la vie autour de moi, non pas pour m’isoler mais pour pouvoir affronter toutes les situations effrayantes et dommageables. De ne pas fermer les yeux sur ces choses douloureuses et de conserver ma joie.
PI. Que suggérez-vous aux gens qui souhaitent travailler sur la transition seuls et non dans un groupe Transition, par exemple ?
PT. Il ne s’agira probablement pas d’un travail de transition au sens où l’entend le mouvement Transition. On ne peut pas faire ce travail seul. On a besoin des autres. Nous sommes des individus et notre besoin le plus fondamental est la communauté. La transition est une question de communauté. Nous devons nous soutenir les uns les autres. Le travail de transition est un travail de groupe.
PI. Quels sont les principaux problèmes personnels à résoudre pour pouvoir agir pour la transition ?
PT. Un des aspects est de comprendre que cela exige notre pleine présence. Ce n’est pas quelque chose que nous pouvons faire avec notre seul esprit rationnel et cognitif. Nous avons besoin de notre corps, de nos sens, de nos émotions − la transition fonctionne avec les émotions. Nous travaillons avec le cœur dans ce mouvement. Ce mot « émotion » est intéressant, car l’émotion est ce qui nous met en mouvement et nous devons être en mouvement pour participer activement à l’aide, à l’« accouchement », au travail créatif. Nous devons affronter les émotions désagréables, comme la rage, la peur, le désespoir et la tristesse. Et cela fait partie de la Transition. Nous devons nous aider mutuellement, pour comprendre que nous éprouvons ces sentiments. Ils peuvent nous aider à comprendre qui nous sommes et où nous voulons aller. Ils sont beaux, ils viennent de quelque part. Nous ne ressentons pas de tristesse pour quelque chose que nous n’aimons pas et nous ne ressentons pas de peur si nous n’avons pas aussi en nous le courage de faire face à cette peur. Ainsi, nous pouvons nous épanouir. C’est ce que Transition a fait pour moi, elle a enrichi ce que je suis en tant que personne. C’est donc vraiment un cadeau.
PI. La transition signifie-t-elle retourner vivre au XVIIIe siècle ?
PT. Dans un sens, oui, au XVIIIe siècle, nous n’étions pas dépendants des combustibles fossiles. Le mouvement Transition propose le principe de requalification : redécouvrir comment les choses se faisaient avant que nous soyons dépendants des combustibles fossiles. Comment travaillions-nous la terre, conservions-nous les aliments, construisions-nous nos maisons, etc. Mais aussi, le XXe siècle a été un grand défi où nous avons beaucoup appris ; il n’y a pas de retour en arrière. Au XVIIIe siècle, il y avait un milliard de personnes sur cette planète et nous serons bientôt 8 milliards. Il n’est pas possible de revenir en arrière. Mais ce que nous faisons, c’est intégrer toutes les leçons que nous avons apprises collectivement.
PI. Quelles sont les choses les plus importantes à prendre en considération pour le changement, concernant nos systèmes économiques, environnementaux, sociaux et politiques, au niveau mondial ?
PT. La première chose importante est que nos systèmes économiques, sociaux et politiques au niveau mondial sont en train de mourir. Ils s’effondrent. Personne ne peut les préserver. Leur temps est venu. Le changement est donc inévitable. Nous ne pouvons pas choisir si nous allons changer ou non, la seule chose que nous pouvons choisir est la manière dont nous allons changer et c’est un choix important.
Quelle est l’orientation à donner au changement ? Qui choisissons-nous d’être en cette période de changement ? Quelles sont les valeurs sur lesquelles nous souhaitons nous fonder ? C’est là que la régénération entre en jeu. Nous sommes dans une période de changement existentiel où nous réévaluons qui nous sommes en tant que citoyens de la Terre. Nous devons nous considérer comme des acteurs de cette planète vivante. Si nous nous considérons comme séparés des systèmes vivants, alors que nous constatons l’ampleur de la destruction actuelle, nous aurons tendance à nous considérer comme nuisibles. Nous devrions dire que nous nous sommes trompés et que nous sommes perdus en tant que culture, mais que nous pouvons changer. C’est possible, nous pouvons le faire.
Thématiques : environnement
Rubrique : Entretien ()
