Nous publions ci-dessous la transcription de certaines questions-réponses qui ont suivi la conférence de Benjamin Creme sur la coopération.
Q. La coopération est tout d’abord un état d’esprit. Pourriez-vous dire comment éduquer les enfants dans ce sens ?
R. La coopération doit être instaurée à un moment ou à un autre, le moment le plus favorable étant la petite enfance. Pour cela, il est nécessaire que les parents y croient eux-mêmes, qu’ils soient suffisamment tournés vers l’âme pour considérer la coopération comme la meilleure façon de vivre, non seulement au sein de la famille, mais aussi à l’extérieur.
La plupart des parents découvrent, lorsqu’ils envoient leur petit William ou leur petite Nancy au jardin d’enfant ou à l’école maternelle que l’enfant s’adapte facilement ou au contraire ne s’adapte pas. S’il s’adapte, c’est généralement parce qu’il n’a pas un esprit trop compétitif et qu’il a déjà appris quelque peu à coopérer. Il comprend qu’à l’heure du déjeuner il faut se tenir tranquille et ne pas jeter trop de nourriture autour de soi. Lorsque l’on joue dans le sable ou dans l’eau avec les autres, on peut le faire dans un esprit de rivalité, en éclaboussant ses voisins ou en leur jetant du sable, et éprouver beaucoup de plaisir à être le plus fort, ou bien, au contraire, coopérer et trouver dans le jeu partagé un plaisir peut-être moins excitant mais beaucoup plus durable.
C’est quelque chose que les parents doivent apprendre à leurs enfants. Le premier né est facile parce qu’il n’a pas de rival, mais dès qu’un second enfant arrive, une certaine rivalité s’installe. L’aîné se dit : « J’étais le trésor de maman et la prunelle des yeux de papa, et ce sale gosse est venu me voler leur affection, leur temps et leur attention. C’est profondément injuste. »
La jalousie et la rivalité sont fondées sur la peur. Elles sont le résultat d’un manque de confiance de l’enfant qui craint que ses parents l’aiment moins que les autres et qui se sent incapable de partager leur amour avec ses frères et sœurs. La plupart des gens trouvent très difficile de partager avec autrui l’amour d’un être cher. C’est un problème qui vient de l’enfance. Vous devez partager l’amour de vos parents avec vos frères et vos sœurs et si vous n’y parvenez pas, il vous sera très difficile, en tant qu’adultes, de partager l’affection d’un être cher avec quelqu’un d’autre. Vous voudrez que ceux qui vous aiment soient là uniquement pour vous, qu’ils fassent preuve d’un amour absolu, total, fixé sur vous. Qu’ils puissent souhaiter partager leur affection avec d’autres vous paraîtra terrible, sacrilège. La plupart d’entre nous n’avons pas reçu une éducation suffisante dans ce domaine et nous ne sommes pas assez tolérants, assez coopératifs, pour sortir de ce cycle de compétition qui a commencé au cours de notre enfance. Cela se retrouve partout. On le voit à la télévision, au cinéma. Cette façon de s’accrocher afin d’être sûr de recevoir tout l’amour et toute l’affection que nous désirons et dont nous avons besoin, est tout à fait dans l’air du temps.
C’est pourquoi la compétition est si répandue, de même que le stress. Les gens meurent beaucoup plus tôt qu’ils ne le devraient, à cause du stress engendré par la compétition qui tue toute spontanéité dans la vie. La plupart des individus se contentent d’une attitude passive, ils ne sont pas impliqués dans la vie, n’y jouent aucun rôle. Ils ne peuvent que réagir émotionnellement face aux événements, faire leur travail, sans jamais créer quelque chose excepté, peut-être, des enfants.
Il est extrêmement difficile de coopérer. Essayer d’apprendre le sens de la coopération aux enfants implique une décision volontaire de la part des parents. La coopération est une qualité de l’âme ; c’est l’énergie de la bonne volonté s’exprimant sur le plan social. Vous possédez cette qualité ou vous ne la possédez pas.
Il est vraiment nécessaire d’inculquer la coopération mais c’est aux parents de le faire ; ce sont eux qui devraient commencer. Bien sûr, chaque groupe devrait considérer qu’il fait sa propre éducation, que chaque membre du groupe est impliqué dans un processus d’auto-éducation. Personne dans cette salle ne peut se dire que son éducation est achevée – elle devrait se poursuivre de la naissance jusqu’à la mort – mais beaucoup de gens pensent qu’étant donné qu’ils sont allés à l’école, ils ont reçu une éducation suffisante et ils s’en tiennent là. Ils n’essaient jamais de poursuivre leur éducation par eux-mêmes et d’élargir leur conscience. Une immense opportunité va s’offrir à l’humanité dans ce domaine dès qu’elle prendra les premières mesures visant à changer les structures politiques et économiques. On verra alors la coopération apparaître partout parce que les gouvernements coopéreront, de même que les grandes institutions et les nations en tant que telles. Il sera alors beaucoup plus facile pour les individus de coopérer ; cela semblera tout naturel.
Q. Dans la société très compétitive qui est la nôtre, comment créer des conditions qui puissent permettre aux jeunes générations de cultiver leurs dons ? Comment communiquer avec elles ? Cette question me vient à l’esprit à cause de l’idée généralement admise que les nouvelles générations nous inciteront à coopérer.
R. Si c’est vraiment le cas, si nous sommes prêts à faire confiance aux jeunes générations afin qu’elles nous aident dans ce sens, vous pouvez être certains que les conditions qui leur permettront de nous montrer comment coopérer sont déjà en place. Comme je l’ai déjà dit, les enfants se disputent généralement l’amour et l’attention de leurs parents. J’ai souligné la nécessité d’enseigner aux enfants l’art de la coopération et je crois que c’est tout à fait possible. Mais je ne pense pas que la coopération puisse s’enseigner aux adultes. On se livre à la compétition ou bien l’on coopère. Il ne s’agit pas d’un mouvement qui irait de la compétition vers la coopération, mais d’une nouvelle approche de la vie, d’un changement venant du cœur.
La base de la compétition est essentiellement la peur. Nous voyons l’autre comme un ennemi potentiel, quelqu’un qui peut nous nuire, qui nous inspire de la crainte, quelqu’un qui nous rappelle notre père ou notre grand-père que nous n’aimions pas, quelqu’un qui nous menace d’une manière ou d’une autre. Par contre, s’il existe en nous une totale confiance, une totale acceptation de la vie que nous avons vécue et que nous vivons aujourd’hui, la compétition et la crainte qui en découlent ne se manifesteront pas. Nous nous montrons tels que nous sommes, en bien ou en mal. Si nous agissons en tant qu’âme en incarnation, inévitablement et quelque soit notre niveau d’évolution, la coopération qui est une qualité de l’âme se manifestera.
C’est ce qui se passe pour le jeune enfant qui ne s’est pas encore heurté à l’esprit de compétition d’un frère ou d’une sœur. Il existe chez lui une acceptation totale de chaque instant, une totale présence au monde. Il a des parents beaux et aimants, toujours prêts à lui accorder leur attention. Il ressent cela comme un état de félicité qui malheureusement disparaît sitôt qu’il commence à penser : « Je veux maman. J’ai besoin de papa. Je déteste celui qu’on appelle mon grand frère. Je ne peux supporter qu’il viennent me séparer de maman ou de papa. » Et l’enfant plus âgé éprouve le même genre de sentiment à l’égard du plus jeune.
La conscience de l’âme, le sens du Soi, existe ou n’existe pas. S’il existe, la compétition ne se manifeste pas. La compétition vient avec la peur : la peur d’être privé de quelque chose, la peur que quelqu’un vienne troubler ce sentiment de totale acceptation, d’unité avec tout ce qui existe. Il s’agit d’un sentiment permanent qui peut, selon le niveau d’évolution atteint, être interrompu de temps en temps. C’est un état dans lequel ce que nous appelons Dieu se manifeste chez un être humain sur le plan physique. Aussi longtemps que dure cette unité, la compétition ne peut apparaître parce qu’il n’existe aucune crainte. Lorsque nous parlons de la compétition et de la coopération, nous parlons en fait de la peur et de l’absence de peur.
La coopération est le résultat de l’absence de peur et il faut l’enseigner à l’enfant. On doit lui montrer par l’exemple comment coopérer, comment manifester la qualité de l’âme que nous appelons coopération et qui exprime notre aspect divin dans la vie de tous les jours. Seul l’exemple peut influer sur l’enfant. Chaque enfant imite ses parents, marche derrière eux, fait exactement ce qu’ils font, parle comme eux, les imite dans leur approche de la vie et des autres.
Lorsque nous parlons de la responsabilité qui nous incombe d’éduquer nos enfants dans le sens de la coopération, nous devons nous connaître nous-mêmes. Nous devons manifester ce que nous sommes réellement, une âme en incarnation. Le Maître affirme : « La population du monde peut se diviser en deux catégories : ceux qui rivalisent et ceux qui coopèrent. » Cela ne distingue pas ceux qui croient à un certain type de système économique tourné vers la compétition de ceux qui n’y croient pas. Croire à tel système ou non n’est que le résultat de quelque chose de plus profond. Pour le Maître, il y a ceux qui ont peur et ceux qui n’ont pas peur. Si vous avez peur, il est inévitable que vous entriez en compétition avec les autres. Cela peut être dans le domaine économique, mais tout aussi bien dans les relations humaines et vous instaurez alors de mauvaises relations avec vos semblables.
La coopération est quelque chose qui doit exister sur le plan physique. C’est une manière d’agir. Elle nécessite que vous soyez vous-mêmes, que vous exprimiez votre nature véritable. Cela se présentera différemment pour chacun parce que les âmes elles-mêmes sont différentes ; elles sont individualisées et leurs rayons d’énergie sont différents. La manière de coopérer sera donc différente mais on pourra toujours y reconnaître de justes relations. Coopérer ou créer des relations justes, c’est la même chose.
Comment créer les conditions permettant la coopération dans une société aussi compétitive que la nôtre ? C’est tout le problème. Nous vivons dans une société qui a élevé la compétition sur un piédestal et la considère comme une qualité essentielle de la vie, nécessaire pour accroître la production et la vente des biens de consommation. Dans la vie économique, elle n’a pas d’autre fonction. Son unique but est de produire davantage d’objets pour un moindre coût, afin de pouvoir les vendre moins cher et d’en vendre plus que nos concurrents. Cela signifie qu’au lieu d’avoir conscience de nous-mêmes en tant qu’êtres humains, en tant qu’âmes en incarnation, nous obéissons à une vision mécaniste du sens et du but de la vie.
On retrouve cela dans la Bible, dans l’Apocalypse, la grande prostituée a pris possession du trône et nous nous prosternons devant son autel, l’autel de la compétition et de l’avidité. Il ne s’agit ni plus ni moins que de l’avidité humaine. Nous devons le reconnaître et pourtant essayer avec persévérance d’établir, autant que possible, de justes relations humaines, sans faire preuve de sentimentalisme, mais d’une manière naturelle et logique, parce que chacun d’entre nous est une âme en incarnation qui, à son niveau, ne connaît que des relations justes. L’âme est dépourvue de tout égoïsme, elle a le sens du tout.
Nous pouvons laisser la nouvelle génération se débrouiller par elle-même. Chaque génération amène en incarnation ceux qui sont capables d’apporter les réponses aux problèmes qu’ils rencontreront. Au-delà d’un certain âge, il n’est plus possible de faire face aux situations nouvelles. Ceux de la nouvelle génération ne peuvent compter sur leurs parents ou grands-parents pour régler leurs problèmes. Par contre, ceux-ci peuvent apprendre auprès des jeunes la manière de résoudre les difficultés qui peuvent se présenter et je pense que c’est ce qui se produit actuellement. Bon nombre de personnes plus âgées peuvent trouver regrettable la manière d’agir des jeunes, mais elles devraient reconnaître qu’ils ont une liberté, une confiance en eux-mêmes, une conscience de leurs possibilités dans la vie qui font trop souvent défaut à leurs aînés.
Q. Le sport peut-il enseigner aux enfants la coopération, le sens de l’unité et du travail d’équipe ?
R. Il peut effectivement leur enseigner le travail d’équipe et donc la coopération. Il enseigne l’unité car chacun peut s’identifier à l’équipe dont il fait partie et la coopération puisqu’il est nécessaire de coopérer pour participer au jeu.
Le meilleur jeu à cet égard est le cricket parce qu’il ne nécessite pas de véritable compétition ; il n’y a pas d’interception. La compétition et purement symbolique, entre deux groupes de valeur, un groupe anglais et un groupe de Nouvelle-Zélande, d’Australie, des Antilles, du Pakistan, de l’Inde, du Zimbabwe, du Sri Lanka ou d’Afrique du Sud. Partout où le pavillon britannique a été hissé, le noble jeu de cricket s’est répandu et il a cimenté une approche fair play de la vie, une sensibilité particulière, un certain raffinement en matière de goût et de culture. C’est un jeu qui ennoblit. Si vous pouvez permettre à votre enfant de se joindre à un club de cricket, de quelque importance qu’il soit, je ne pourrais que vous y encourager, parce que je considère qu’il n’existe rien de plus enrichissant pour une âme en incarnation que le jeu de cricket. Je plaisante (un peu) bien sûr. Les sports d’équipe sont excellents pour les enfants. Les sports sont la sublimation de la guerre et il est bien préférable de pratiquer un sport plutôt que de jouer à la guerre.
Q. Les gens sont-ils foncièrement compétitifs ou combatifs ?
R. Les gens aiment se battre. A mon avis, nous ne sommes que très peu civilisés. Je pense que le vernis de la civilisation sur l’humanité est extrêmement mince et qu’en fait nous ne sommes généralement que des animaux intelligents. Je crois que la plupart des hommes sont déséquilibrés parce qu’ils sont des âmes vivants dans des corps d’animaux. La partie humaine, l’aspect de l’âme, a du mal à s’adapter à l’aspect animal. C’est là que se situe la crise, la crise spirituelle de l’humanité.
(A suivre)
Auteur : Benjamin Creme, (1922-2016) : artiste et ésotériste britannique, ancien rédacteur en chef de Share International. Son contact télépathique avec un Maître de Sagesse lui permettait de recevoir les informations les plus récentes concernant l’émergence du Christ et de s’exprimer sur les enseignements de la Sagesse éternelle.
Thématiques : sagesse éternelle, spiritualité
Rubrique : Dossier ()
