Quand reconnaître l’inter-être devient un acte politique

Charles Eisenstein en profondeur (1re Partie)

Partage international no 365février 2019

Interview de Charles Eisenstein par Felicity Eliot

Les travaux de Charles Eisenstein sont familiers aux lecteurs de Partage International, car nous avons publié plusieurs de ses articles1. Son dernier livre, Climate : a new story (Climat : un  nouveau récit, non traduit), est paru en septembre 2018. Le titre même représente un défi à la pensée actuelle et indique que dans notre recherche de solutions, nous devons peut être élargir la focale et nous trouver une perspective plus large. Felicity Eliot l’a interviewé pour Partage international via Skype.

Partage international : Charles, vous venez de publier un nouveau livre ; son titre est Climat : une histoire nouvelle. Pourriez-vous en dire quelque chose ?
Charles Eisenstein : J’ai toujours quelques hésitations lorsque je décris le livre et son contenu car la question a déjà été tellement traitée qu’à l’évocation du titre, les gens ont tendance à penser qu’ils savent ce que je vais dire. Pourtant ce que je vais exposer sera nouveau pour beaucoup de lecteurs, car j’appelle à un changement majeur de paradigme dans la manière dont nous abordons la question du climat. Au point même de se demander : le climat est-il le cadre approprié pour aborder la crise écologique qui se déroule dans le monde ?
Mon livre propose la vision d’une planète vivante, en opposition avec la vision géo-mécanique du climat. Nous devons considérer notre planète comme un organisme vivant. Avec cette approche, le plus important est de préserver l’intégrité de ses organes afin de maintenir sa résilience et sa vitalité. Et quels sont les organes de cet être vivant ? Ce sont les forêts, les zones humides, les sols, la biodiversité, les espèces, tous les écosystèmes, les super prédateurs, les poissons, les baleines, les coraux, les herbiers marins, les mangroves, etc. J’ai appris au cours de mes recherches – ce n’était à l’origine qu’un sentiment diffus qui est devenu de plus en plus clair – que même si nous réduisions les émissions à zéro du jour au lendemain, si nous continuons à dégrader ces parties vivantes d’un être vivant, la biosphère continuera à échapper à tout contrôle. Si nous continuons à dégrader les systèmes qui maintiennent son intégrité vivante, nous subirons le désordre climatique. Ce ne serait peut-être pas le réchauffement climatique, il pourrait s’agir d’un refroidissement global. Ou bien une température moyenne relativement constante qui masquerait des fluctuations dramatiques de la température et des précipitations. Cela pourrait conduire au chaos climatique.

PI. C’est ce qui se passe déjà, n’est-ce pas ?
CE. Ça y ressemble. Il y a eu cet été des records de chaleur et aussi de froid dans plusieurs endroits. Il y a eu des records de froid dans l’hémisphère sud. Les climato-sceptiques ou les négationnistes identifient ces zones froides, par exemple des températures anormalement froides au large des côtes africaines, l’accumulation de neige et de glace au Groenland. Puis affirment : « Regardez, il y a un complot pour cacher la vérité : la planète ne se réchauffe pas, en fait elle se refroidit ». Ensuite, l’autre partie met l’accent sur les températures plus chaudes et ignore les températures froides.
Et je me dis : « Les gars, vous vous trompez de débat ! Peu importe lequel de vous a raison, tant que ce débat masque la destruction continue des forêts tropicales par l’homme. Pardonnez-moi si je suis préoccupé, mais pendant que ce débat a lieu, d’énormes zones de forêts tropicales ont été détruites. Pendant ce temps, les forêts tropicales de Bornéo ont été presque complètement détruites ! Les modèles climatiques actuels ont tendance à minimiser, à ignorer ou sont incapables de prendre en compte les effets de la vie sur le climat ».
L’une des idées majeures de ce livre est de considérer la planète vivante. De ce point de vue, certaines pratiques et politiques deviennent vraiment importantes : la priorité absolue doit être de protéger chaque parcelle restante de forêt primaire et tous les autres écosystèmes. Ce sont de précieux réservoirs de la vitalité de la planète. Ils exercent des fonctions très subtiles et mystérieuses sur la planète, qui vont bien au- delà de ce que la science peut expliquer, par le maintien du cycle hydrologique et du réservoir de biodiversité. Nous commençons à peine à comprendre, par exemple, le vaste réseau mycélien2 qui peut s’étendre sur des continents entiers, jusqu’à ce qu’il soit coupé ou interrompu par des routes. Cet immense réseau de communication relie la planète, tout comme les systèmes nerveux et endocriniens font de nous un être humain cohérent. Nous devons donc protéger et préserver tous les écosystèmes vierges restants. Deuxièmement, nous devons régénérer les écosystèmes endommagés, en particulier les terres agricoles. Il existe toute une gamme de pratiques que l’on peut grouper dans une catégorie d’agriculture régénérative.
Je voudrais rappeler le sens original du mot « biologique » et « agriculture biologique » (dite « organique »  en anglais). Pourquoi s’appelle-t-elle organique ? En chimie, organique signifie carboné : ce sont des molécules contenant du carbone. Et qu’est  le carbone ? Le carbone est ce qui fait du sol un être vivant. Dans le sol, toutes les molécules vivantes organiques sont à base de carbone. Si nous voulons restaurer la vitalité des terres dévastées par la monoculture chimique, nous devons nous concentrer sur le sol. Il existe toutes sortes de pratiques de permaculture, de pâturage régénératif et d’agro-foresterie développées par des pionniers dans de nombreuses régions du monde, souvent inspirées de méthodes traditionnelles. Ces méthodes ont toujours pris soin du sol. C’est la deuxième priorité, quasiment ex-æquo de la préservation des forêts vierges.

PI. En vous écoutant, je ne cesse de penser à d’autres structures dominantes, telles que nos systèmes économiques et politiques, notre mentalité et nos systèmes de valeurs. Elles ont un effet très négatif sur la planète, le climat et les écosystèmes. La recherche du profit provoque en grande partie la destruction de notre environnement. Il semble que toutes les structures doivent changer, et en même temps, afin d’accomplir le changement urgent nécessaire pour restaurer et sauver notre planète.
CE. Tout à fait ! Elles doivent toutes changer en même temps ! Vous avez mentionné l’économie et la politique. Tous nos systèmes sont construits autour du pillage des ressources, de l’extraction et de l’exploitation du monde naturel, jusqu’au niveau métaphysique où l’on conçoit la matière en dehors de nous-mêmes comme un ensemble de protons, neutrons et électrons.
J’aime regarder la crise environnementale comme une sorte d’initiation à une relation complètement différente entre l’humanité et le reste de la vie. Je parle de l’humanité moderne civilisée. Historiquement, ce n’est pas nouveau pour les humains. Notre relation à la Terre est très ancienne.

PI. Je sais par votre travail, et c’est aussi notre point de vue, que vous êtes très conscient d’une aliénation et d’une séparation à la base de notre civilisation actuelle et dominante.
CE. L’un des aspects de cette aliénation est d’envisager la matière et tout le reste de la vie comme étant moins qu’un être à part entière, sans les qualités d’un soi, sans conscience, sans intelligence, sans désir ni but ni destinée qu’elle poursuit vers son accomplissement. Bien entendu, nous voulons alors y apposer notre propre dessein, notre propre intelligence et nos propres objectifs. Ainsi, elle ne serait là que pour nous ! Cette représentation du monde sous-tend la plupart de nos systèmes, en particulier le système économique. Même si nous vivons un changement de conscience et que nous ne voulons plus vivre d’une manière qui dégrade le reste de notre vie, notre système économique nous oblige presque à le faire.
Dans le livre, j’ai écrit tout un chapitre à ce sujet. J’ai également écrit un livre consacré à cette question, intitulé Sacred Economics (l’Economie sacrée, non traduit) qui pose essentiellement la question suivante : « A quoi ressemblerait un système monétaire, un système économique, s’ils étaient alignés sur le service co-créatif envers toute la vie ? »
En réalité, il s’agit ici de revendiquer notre but en tant qu’espèce et en tant qu’individus. La crise climatique nous invite à poser cette question : pourquoi sommes-nous ici ? Le récit de la séparation, la mythologie dans laquelle nous vivons, dit qu’à un niveau, c’est juste pour survivre. C’est-à-dire que nous sommes programmés par nos gènes pour maximiser notre intérêt reproductif, etc. Cette vision de la biologie est obsolète, mais l’idée est toujours là. Il a également été dit que nous sommes ici pour devenir les seigneurs et les maîtres de la création, pour nous élever au-dessus de la nature, pour exploiter les forces naturelles. C’était peut-être un motif fondamental à un certain stade de développement, mais cela ne parle plus à la plupart des gens. Nous devons donc nous demander : « Quel est notre but ? Et de quel genre de monde voulons-nous faire partie ? »

PI. Avez-vous remarqué que les gens utilisent souvent le mot « spirituel » « entre guillemets », comme si nous étions timides ou comme si le cynisme ne nous permettait pas de revendiquer la spiritualité.
CE. Je le fais parfois aussi, et je pense qu’on doit cela à la séparation de la réalité en deux domaines. Cela fait partie intégrante du problème.

PI. Serait-ce comme un continuum passant d’un état à un autre ?
CE. Je pense que nous pouvons réhabiliter le mot « spirituel ». Le problème est que, souvent, la manière dont il est utilisé dévalorise la matière. Un moyen utile d’utiliser ce mot est de le voir – en termes qualitatifs – c’est-à-dire des choses que nous ne pouvons pas mesurer. Cela le distingue de la science parce que la science est fondamentalement l’étude de ce que nous pouvons mesurer. L’idée que tout peut être mesuré et correspond à un nombre, est l’une des idéologies au fondement de la science. C’est une idéologie métaphysique non démontrable. Nous avons étendu notre capacité à mesurer, pensant que si nous pouvions mesurer finement les états électrochimiques du cerveau et du corps, nous pourrions même définir l’amour.
Nous essayons également de traduire la santé environnementale en un ensemble de données ; la mesure des niveaux de CO2 et de la température sont la façon la plus simple de le faire et elle a fini par dominer le discours actuel sur l’environnement. A mon avis, c’est une réduction violente qui passe tellement à côté de ce qu’est la santé de la planète, qu’il en devient risqué de continuer à poursuivre la baisse de ces mesures. En d’autres termes, nous définissons la santé par ces mesures tout en ignorant tous ces autres aspects de la santé que nous ne savons pas mesurer, ou que nous ne prenons pas la peine de mesurer, ou que nous ne pouvons pas mesurer. Ainsi, tout ce que nous ne pouvons pas mesurer est exclu. Et ce sont ces choses qui reviennent nous hanter. Par exemple, nous réalisons que « oh, en réalité, les baleines sont importantes pour la santé de l’océan ». Toutes ces choses qui semblaient être sans importance… Mais nous commençons maintenant à voir que la vie fonctionne ainsi : tout est lié à tout le reste, et il est difficile de réduire cela à un ensemble de données.
Donc, si nous avons un appareil politique qui se targue d’être axé sur les données, nous finirons par omettre énormément de chose, et surtout nous exclurons le genre de sagesse qui découle d’autres façons de savoir, au-delà de la science et des mesures. Et celle-ci inclut ce que nous pourrions appeler des manières spirituelles de savoir mais aussi toute forme d’intimité. Les personnes qui ont travaillé intimement avec la terre depuis des générations ont une compréhension qui est parfois conforme à la compréhension scientifique et parfois non. Je pense que nous devons intégrer ces autres façons de savoir dans notre processus de prise de décision collectif.

PI. Je voudrais vous demander de développer un point abordé dans A new story of the people3 (Une nouvelle histoire des gens) : « tout acte issu de la compréhension de l’interconnexion ou de l’inter-être est un acte spirituel et aussi un acte politique. En agissant à partir d’une histoire différente, nous perturbons la structure psychique interne de notre mythologie et nous proposons une alternative. C’est donc quelque chose qui est éminemment pragmatique et chaque fois que nous donnons à quelqu’un une expérience qui ne correspond pas à la vieille histoire, cela affaiblit cette dernière »
CE. Quand on se rend compte à quel point la machine à détruire le monde est profondément enracinée, cela élargit le domaine de ce qui pourrait être considéré comme un acte politique. S’il suffisait que des personnes intelligentes se rassemblent pour inventer de meilleurs systèmes, nous n’aurions pas à apporter ces changements profonds. Mais lorsque nous comprenons que l’expérience basique de la vie et de la perception du monde fait partie du récit qui soutient la machine qui détruit le monde, alors nous sommes appelés à agir au niveau de l’expérience du monde, de la vie, des histoires et des significations, des perceptions qui fondent le tout.
Je ne dis pas que nous ne devrions pas nous engager dans des efforts au niveau systémique pour changer les choses… Mais quand nous adoptons une vision holistique, nous comprenons que la façon dont nous traitons les personnes les plus vulnérables de la société est indissociable de la façon dont nous traitons les êtres les plus vulnérables sur Terre. Nous voyons que la mentalité fondamentale qui consiste à ignorer, à « altériser » et à exploiter quelqu’un s’applique aux humains et aux autres êtres. Nous pouvons alors unifier le militantisme social et environnemental. Et reconnaître qu’ils font partie de la même transition. Nous pouvons étendre cette attitude au niveau personnel, aux relations. Par exemple, si j’ignore ma famille dans ma campagne pour sauver le monde, je crée un monde qui renforce le champ qui ignore ce que le cœur réclame, en faveur d’un grand idéal abstrait. Et si nous acceptons la causalité de la résonance morphique, qui dit que tout changement qui se produit en un endroit crée un champ de changement qui permet au même changement de se produire plus facilement ailleurs …

PI. Vous faites référence au travail de Rupert Sheldrake, je crois ?
CE. Oui. De sorte que tout acte de bonté génère un champ de bonté et ainsi de suite. Lorsque je parle de la vieille histoire ou de l’histoire de la séparation, il s’agit en partie d’une expérience de vie et d’une mentalité où « c’est chacun pour soi, alors je ferais mieux de maximiser ma propre sécurité, mon propre pouvoir, mon propre contrôle sur le monde parce que ce n’est pas un monde amical. C’est un monde hostile ou, au mieux, un monde indifférent où l’on est tous séparés et où chacun joue pour soi ». Regardez ce qui se passe lorsque vous appliquez cet état d’esprit à l’immigration, à la géopolitique ou à la guerre. Rapidement, vous tuez les gens avec des drones et vous dépouillez leur pays de ses ressources, puis quand ils ne peuvent plus y vivre et veulent immigrer, vous construisez un mur et tentez de les arrêter. Tout cela vient de cette perception fondamentale de la séparation. Dans chaque interaction, on peut donner aux gens une expérience différente et leur dire que ce n’est pas un univers hostile. Ce n’est pas vrai que chacun n’est là que pour lui-même. L’univers fonctionne par l’amour et la générosité. Chaque fois que je suis témoin ou que je reçois de la générosité ou de l’amour inconditionnel, cela me détend et me pousse à faire de même. Et si l’on est suffisamment nombreux à le faire, la fondation de tous les systèmes de séparation commencera à se désagréger.

1. Voir Partage international juillet/août 2015, mars 2014, décembre 2016.
2. Réseau de champignons. On considère que c’est une structure qui connecte les plantes de toutes les tailles et de tous les types, y compris les arbres par lesquels elles communiquent et échangent des nutriments.
3. Vidéo visible sur Internet.

Auteur : Felicity Eliot, rédactrice en chef de Share International, basée à Amsterdam (Pays-Bas).
Thématiques : environnement
Rubrique : Entretien ()