Projet Drawdown : 100 façons de réduire les émissions de carbone

Partage international no 387novembre 2020

par Cher Gilmore

En 2001, l’écologiste, entrepreneur et écrivain américain Paul Hawken a commencé à interroger les experts sur la manière dont le réchauffement climatique pourrait être stoppé et inversé. A cette époque, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat avait publié trois rapports avertissant des futurs effets néfastes du réchauffement climatique. P. Hawken voulait connaître les solutions les plus efficaces, leur potentiel si elles étaient développées à plus grande échelle, et leur coût. Il a rapidement appris qu’il n’existait pas d’informations de ce type.

Avançons jusqu’en 2013, après que le film d’Al Gore Une vérité qui dérange ait ébranlé le public, et que d’autres rapports sur le climat aient laissé entendre que la partie pourrait être terminée pour la planète. Toujours optimiste, P. Hawken a préféré envisager la poursuite du jeu et, en 2014, il a cofondé l’association à but non lucratif Projet Drawdown avec l’écologiste Amanda Joy Ravenhill.

Le terme « drawdown » désigne le moment où les gaz à effet de serre dans l’atmosphère cessent de s’accroître et commencent à réduire régulièrement, mettant ainsi fin à un changement climatique catastrophique. L’objectif des cofondateurs était d’identifier, de mesurer et de modéliser 100 solutions réalistes pour atteindre le « drawdown » sur une période de trente ans.

En 2013, les objectifs climatiques les plus largement évoqués étaient de ralentir ou d’arrêter les émissions de gaz à effet de serre. Mais pour P. Hawken, ces objectifs étaient nécessaires mais pas suffisants : « Si vous vous engagez sur la mauvaise voie, vous êtes toujours sur la mauvaise voie si vous ralentissez, explique-t-il. Le seul objectif qui ait un sens est d’inverser le réchauffement climatique » et il n’existait pas de feuille de route pour cela. Le projet Drawdown deviendrait ce plan, mais d’une manière singulière et holistique.

P. Hawken et A. Ravenhill ont rassemblé les éléments d’une feuille de route à partir de la sagesse collective de l’humanité, en puisant dans les pratiques et les technologies largement disponibles qui sont économiquement viables et scientifiquement valables. Leurs sources sont les fermes individuelles, les communautés, les villes, les entreprises et les gouvernements. Pour la collecte et l’analyse des données, ils ont rassemblé des chercheurs et des scientifiques qui ont dressé une liste exhaustive de solutions climatiques. Dans cette liste, ils ont sélectionné celles qui présentent le plus grand potentiel de réduction des émissions ou de réduction et de stockage du carbone, ils ont examiné la documentation sur chaque solution et ont conçu des modèles climatiques et financiers pour chacune. Ensuite, des experts externes ont évalué les données, les sources et les calculs.

Drawdown : un livre et un site web

Un résumé des résultats a été publié en 2017 dans un livre édité par P. Hawken : Drawdown : Le plan le plus complet jamais proposé pour inverser le réchauffement climatique. Sûrement aussi complet que le sous-titre l’affirme, il présente 100 moyens écologiquement rationnels de « réduire » le carbone de l’atmosphère en travaillant en coopération avec les systèmes naturels. L’objectif était d’organiser les informations de manière utile, de les diffuser largement et d’inviter les lecteurs à modifier, corriger ou compléter les informations qui sont simultanément publiées sur le site web drawdown.org.

Le livre et le site web sont organisés en huit sections : Energie, Alimentation, Femmes et filles, Bâtiments et villes, Utilisation des terres, Transport, Matériaux et Evénements à venir. Chaque rubrique de solutions contient : des informations sur son histoire et sa science, quelques exemples, un classement en fonction de son potentiel de réduction des émissions mondiales, une estimation du nombre de gigatonnes de gaz à effet de serre qu’elle évite ou élimine de l’atmosphère, et ses coûts.

Le site web, régulièrement mis à jour, présente un résumé de toutes les solutions et leur classement relatif en termes d’efficacité de réduction ou de diminution du carbone. Ces classements sont peut-être la partie la plus surprenante du travail du Project Drawdown, dans la mesure où les approches les plus efficaces ne sont pas celles que l’on aurait attendues. Qui aurait pu deviner que la gestion des réfrigérants et les réfrigérants alternatifs seraient tous deux dans le top 10 ? Que la réduction du gaspillage alimentaire serait en tête de liste ? Ou que l’éducation des filles et le planning familial seraient le deuxième moyen le plus important de réduire les émissions de carbone ?

Depuis la publication du livre, les recherches du projet Drawdown se sont poursuivies et, cette année encore, la dernière mise à jour le Bilan Drawdown 2020 est disponible en téléchargement gratuit. Il existe également un rapport établissant un lien entre la réalisation des Objectifs de développement durable des Nations unies et les solutions proposées par le projet Drawdown.

En fin de compte, nous pouvons construire une société régénératrice, car les solutions naturelles pour résoudre l’urgence climatique, procurent une pléthore de bénéfices en cascade pour le bien-être humain et planétaire. Les conditions nécessaires sont un nouveau paradigme de coopération, une vision des possibilités et la volonté collective de s’attaquer au problème.

Drawdown 2020 – L’heure est venue

Le projet Drawdown constitue un guide, mais avant d’agir, il faut pouvoir toucher, voir et sentir les solutions existantes à portée de main. Drawdown 2020 – L’heure est venue, l’événement virtuel qui a ouvert la Semaine du climat à New York en septembre 2020, a donné à voir, entendre et toucher quelques-unes de ces solutions. Cette expérience est galvanisante. Laissez-vous inspirer par la vidéo de cette présentation extraordinaire placée dans la rubrique Informations and manifestations de drawdown.org.

L’une des solutions, placée dans la rubrique Utilisation des terres, est la réhabilitation d’écosystèmes endommagés à grande échelle, comme le plateau de Lœss en Chine, un territoire de la taille de la France dont John Liu a documenté la restauration en 1995. Depuis lors, J. Liu est devenu l’un des leaders dans la restauration des écosystèmes. Il est le fondateur des Camps de restauration des écosystèmes (ecosystem-restorationcamps.org) qui forment les gens à restaurer la biodiversité, la fertilité des sols et le cycle hydrologique sur des terres dégradées, tout en assurant la sécurité alimentaire et des moyens de subsistance durables. Avec 36 de ces camps répartis sur six continents, il en promet beaucoup d’autres pour bientôt. Ses films primés ont inspiré des efforts de restauration dans le monde entier ; deux films sont à venir : Kiss the Ground et The Age of Nature.

Dans la catégorie Alimentation : Komal Ahmad a fondé Copia (gocopia.com), car elle croit que les entreprises doivent être une force pour le bien, faire des profits et en même temps avoir une raison d’être. Selon K. Ahmad, la faim n’est pas un problème de pénurie, mais un problème de logistique.

Copia a mis au point une technologie permettant de gérer le gaspillage alimentaire en mettant en relation, en temps réel, les entreprises disposant d’un excédent de nourriture de bonne qualité et les associations à but non lucratif dans le besoin. L’entreprise peut livrer les aliments inutilisés partout en Amérique du Nord, généralement dans les 30 minutes. Les gens sont nourris, et l’entreprise bénéficie d’une déduction fiscale pour les aliments qu’elle aurait autrement jetés. Copia utilise également des logiciels d’analyse pour les entreprises à réduire le gaspillage alimentaire dû à des achats excessifs et à la surproduction.

Jusqu’à présent, selon leur site web, l’entreprise a récupéré plus de 1 100 tonnes de nourriture, livré deux millions de repas et évité 4,8MT de CO2 (équivalent de dioxyde de carbone).

Lorsque les stocks locaux de morue se sont effondrés, Bren Smith, un ancien pêcheur professionnel, a réalisé « qu’il n’y a pas d’emplois sur une planète morte ». Peu après, il fonda GreenWave (greenwave.org). Il est devenu un fermier régénérateur de l’océan, et a lancé un mouvement. GreenWave est une association à but non lucratif qui forme les fermiers régénérateurs de l’océan et les soutient. L’association a reçu plus de 6 000 demandes pour que des fermes marines soient créées dans tous les Etats côtiers d’Amérique du Nord, ainsi que dans plus de 100 pays du monde.

GreenWave réunit deux solutions Drawdown. L’agriculture marine capture le carbone et l’azote dans l’eau et, en consacrant un pourcentage des cultures à l’agriculture régénératrice basée sur la terre, le carbone est séquestré dans le sol.

L’agriculture marine est importante pour le changement climatique car les océans absorbent 30 % de notre CO2, et aucun intrant n’est nécessaire. Toutes les cultures marines sont régénératrices, car elles ramènent la vie dans l’océan. « Le varech est la forêt tropicale de la mer, déclare B. Smith, il absorbe cinq fois plus de carbone que les plantes terrestres. » De plus, ces fermes jouent le rôle de barrières marines. Sa ferme verticale de varech qui était une parcelle stérile de l’océan, est maintenant un écosystème florissant qui apporte vie aux communautés côtières.

« Notre économie crée des emplois qui abîment les âmes et qui n’ont aucun sens, poursuit-il. Nous sommes déterminés à créer un ensemble d’emplois dans l’économie régénératrice des océans qui nourrissent nos âmes. » D’un point de vue économique, la Banque mondiale a calculé que l’exploitation de seulement 5 % des eaux américaines pourrait créer 50 millions d’emplois.

A la fin de Drawdown 2020 – L’heure est venue, des extraits du film Racing Extinction, du cinéaste lauréat Louie Psihoyos, ont été diffusés  alors qu’ils étaient projetés sur l’Empire State Building, puis sur le Vatican lors du Sommet mondial sur le climat COP21 en 2015, générant une énorme audience dans le monde entier. Selon L. Psihoyos : « Une fois que 10 % de la population est engagée à 100 % dans une cause, on ne peut plus l’arrêter. » Avec ses films, il cherche à sensibiliser 10 % de la planète à la crise de l’extinction des espèces, et il fera des projections similaires de son film sur des bâtiments emblématiques du monde entier l’année prochaine.

Le Projet Drawdown est en fait une réponse à l’observation faite par Rachel Carson plusieurs années auparavant : « La race humaine est plus que jamais mise au défi de démontrer sa maîtrise, non pas de la nature, mais d’elle-même. » Plutôt que de ressentir que le changement climatique est quelque chose qui nous arrive, Paul Hawken nous demande de considérer que « le réchauffement de la planète se produit pour nous – une transformation atmosphérique qui nous inspire à changer et à réimaginer tout ce que nous fabriquons et faisons ». Si nous faisons cela, plaide-t-il, nous commençons à vivre dans un monde différent.

Pour plus d’informations : drawdown.org

Auteur : Cher Gilmore, collaboratrice de Share International basée à Los Angeles (Californie).
Thématiques : environnement
Rubrique : De nos correspondants ()