Pour faire changer les entreprises, les attaquer au portefeuille

Partage international no 371juillet 2019

par Rivera Sun

Il est rare de voir la presse économique admettre l’impact des actions non-violentes. En tant qu’éditrice de Nonviolence News, un média qui couvre trente à cinquante événements non-violents par semaine, je remarque souvent que les journaux économiques minimisent les effets de l’activisme.

Généralement, le secteur économique essaie de dissimuler l’impact de l’activisme sur le résultat net en le mettant sur le compte des pressions du marché – comme dans le cas de la plate-forme de forage arctique pour Shell. La presse économique a mis la décision de l’entreprise d’abandonner les forages dans l’Arctique sur le compte de la baisse des prix pétroliers. Cependant, au-delà de cette explication, la réalité était tout autre : des centaines de militants en kayak de la campagne Shell No ! ont bloqué l’acheminement de la plate-forme pétrolière de Portland (Oregon) à l’Alaska, et ont finalement réussi à stopper le projet de forage.

J’ai été heureuse de voir Newsweek reconnaître honnêtement l’impact du militantisme. Dans un article alarmant, ce magazine reprenait les informations financières du 1er trimestre 2019 d’une entreprise privée GEO Group gérant des prisons qui avertissait ses investisseurs que l’activisme constituait une menace pour ses bénéfices. Aux Etats-Unis, la résistance croissante à l’incarcération de masse, et à la politique de tolérance zéro des écoles qui aboutit à envoyer directement en prison un grand nombre de jeunes issus des minorités, de même que l’indignation nationale au sujet de la politique de séparation des familles de migrants ou d’anciens migrants, mettent les prisons privées et les centres de détentions en difficulté face à une forte et légitime contestation publique.

Frappez au portefeuille

Que cet aveu de la part de GEO Group soit un rappel pour les militants : frappez au portefeuille ! Au contraire des politiciens (pour qui les sanctions s’échelonnent au fil des cycles électoraux), les entreprises mesurent leurs risques et leurs profits quotidiennement, et font un rapport aux autorités financières tous les trimestres. Les activistes ont un pouvoir sur les entreprises s’ils savent comment les impacter, et encore plus s’ils utilisent ce savoir stratégiquement. Au Québec, après avoir appris combien une action militante pouvait faire perdre par jour à une entreprise de fracturation hydraulique, une campagne contre ladite fracturation a diffusé cette information dans la presse et aux actionnaires. Des années durant, l’industrie du gaz de schiste est restée hors du Québec.

Les actionnaires et les investisseurs sont des cibles particulièrement importantes pour les groupes d’activistes. Contrairement aux professionnels du secteur, leur intérêt et leur loyauté va de pair avec les profits, pas avec le secteur lui-même. Les actionnaires sont assez sensibles aux campagnes militantes, et votent pour modifier la politique des entreprises en vue de répondre aux revendications. Une campagne qui se poursuit depuis des décennies contre Monsanto fait crier au cauchemar les actionnaires de Bayer depuis le rachat du premier par le second, alors que 500 militants ont manifesté devant le bâtiment où se tenait leur assemblée générale.

Les investisseurs potentiels observent les risques que représente l’opinion publique et se retirent souvent d’un secteur controversé et décrié. Les manifestations autour de Standing Rock aux Etats-Unis, contre la construction d’un pipe­line traversant le Dakota, sont directement en lien avec le retrait du projet de trois banques importantes, ce qui a déclenché une vague mondiale de désinvestissement de l’industrie pétrolière.

Les campagnes de désinvestissement sont puissantes. Orchestrées dans les établissements secondaires et les universités, parmi les fonds publics et les fonds de pension, et les institutions religieuses, les campagnes de désinvestissement ont poussé ces institutions financières à retirer leurs capitaux de certaines industries (et dans l’idéal à les replacer dans des investissements plus justes et éthiques). En 2015, le groupe Earth Quaker Action a ainsi réussi à empêcher la banque PNC de financer l’arasement d’une montagne, en les convaincant de désinvestir de l’industrie charbonnière.

Myriade de pressions sur les entreprises

Au-delà des actionnaires et des investisseurs, les entreprises subissent une myriade de pressions de la part de consommateurs inquiets, des employés syndiqués, et de la part de fournisseurs soucieux d’éthique. Des dockers italiens ont refusé de charger des armes sur un bateau saoudien à destination du Yémen, déclarant refuser d’être complices du conflit. Des employés de Google ont forcé l’entreprise à abandonner un gros contrat de surveillance militaire pour le Pentagone, connu sous le nom de Projet Maven. Plus de 6 000 employés d’Amazon ont demandé au PDG Jeff Bezos et au conseil d’administration d’adopter un plan climat pour que l’entreprise utilise 100 % d’énergies renouvelables d’ici à 2050. Aux Etats-Unis, les grèves sont en augmentation : l’année 2018 a établi un record et à ce rythme, l’année 2019 constituera un nouveau record.

Ces campagnes forcent les entreprises à changer bien plus efficacement et plus rapidement que les politiques gouvernementales, les changements législatifs ou encore les contrôles réglementaires. Les citoyens inventent de nouveaux et puissants moyens de faire pression sur le monde des affaires, pour cibler des pratiques destructives et arrêter les abus. Grâce aux outils issus de l’action non-violente, les gens ont des centaines de tactiques à leur disposition. De plus en plus, on voit des personnes utiliser ces outils et ces tactiques, à mesure qu’elles engagent la lutte pour le changement véritable.

Ce qu’il faut retenir de toutes ces histoires, c’est qu’il faut s’en prendre au portefeuille. Avec les désinvestissements, les grèves, les boycotts, les actions visant les actionnaires, etc., trouvez des approches stratégiques et créatives pour forcer les entreprises à adopter des pratiques plus éthiques, justes, pacifiques et durables.

Auteur : Rivera Sun, rédactrice du magazine en ligne Nonvio­lence News. Elle vit à Genève, Suisse.
Sources : Sous licence Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0
Thématiques :
Rubrique : Divers ()