Plan B pour la planète : le New Deal vert

Le dernier livre de Naomi Klein

Partage international no 377février 2020

par Elisa Graf

Le monde est en feu. D’énormes incendies ravagent des régions entières de l’Australie. La saison des feux de forêt n’a pas encore atteint son apogée que 10 millions d’hectares ont déjà brûlé, et que 100 incendies sont toujours actifs. Lorsque de telles informations nous parviennent, décrivant des catastrophes d’ampleur apocalyptique, il est facile de perdre tout espoir. Mais le nouveau livre de Naomi Klein, Plan B pour la planète : le New Deal vert, nous exhorte à garder l’espoir ; non, nous ne sommes pas condamnés à un destin funeste.

Photo : MoizsyedCC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons 
Naomi Klein

Le livre est une collection d’essais écrits au cours d’une dizaine d’années au fil de l’évolution du monde. Il retrace les propres efforts de N. Klein pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, et rejette la théorie bien connue selon laquelle les politiciens seraient piégés par les cycles électoraux à court terme, ou l’idée que le problème du changement climatique nous semble trop éloigné de notre quotidien ou trop coûteux à résoudre. Au contraire, elle parvient à trouver des réponses en reliant « des crises apparemment disparates (économique, sociale, écologique et démocratique) dans une histoire commune de changement de civilisation. »

Plan B pour la planète est un cri de ralliement pour un New Deal vert, un appel au courage de transformer ce monde de toute urgence pour résoudre ces crises, et il donne une vision de la façon dont nous pourrions vivre tout en respectant les limites de ce que la planète est capable de supporter.

A l’été 2018, la lycéenne suédoise Greta Thunberg a lancé les manifestations de Stockholm, déclenchant un mouvement mondial qui a vu rapidement un nombre sans précédent de jeunes descendre dans la rue, pour nous exhorter à agir au plus vite face au changement climatique. N. Klein nous rappelle que ces jeunes militants n’ont pas découvert cette crise dans des livres ou la presse ; beaucoup d’entre eux sont les témoins directs des sécheresses, ouragans, inondations, ils respirent l’air pollué des usines et la fumée noire des incendies de forêt. Elle écrit : « Où qu’ils vivent dans le monde, ces jeunes ont en commun d’être la première génération pour laquelle les perturbations climatiques à l’échelle planétaire ne sont pas une menace future, mais une réalité vécue. Et ce, pas seulement en quelques endroits malchanceux de la planète, mais sur tous les continents, et selon des scénarios qui évoluent beaucoup plus rapidement que ce que la plupart des modèles scientifiques avaient prévu. »

D’une certaine façon, la mobilisation croissante des jeunes a mis la crise au premier plan ; ils nous supplient de nous réveiller et de voir que notre maison est bel et bien en feu ! [Allusion au titre original du livre – On fire. NDLR] N. Klein voit un gros potentiel dans le mouvement des jeunes pour le climat : « Contrairement à tant d’adultes occupant des postes d’autorité, les jeunes n’ont pas encore été formatés pour masquer les enjeux incalculables de notre époque derrière un langage bureaucratique et technique. Ils savent qu’ils se battent pour leur droit fondamental à vivre dignement des vies dans lesquelles ils ne se contentent pas de « fuir les catastrophes », pour reprendre les mots d’Alexandria Villaseñor, une militante californienne de quatorze ans.

N. Klein nous rappelle qu’en même temps, un autre élément est en train de changer la donne : une nouvelle génération d’acteurs politiques américains arrive sur le devant de la scène, dont certains ont à peine dix ans de plus que les jeunes grévistes du climat. Parmi eux, Alexandria Ocasio-Cortez, élue en 2018 à l’âge de 29 ans, le plus jeune membre du congrès. Le New Deal vert fait partie de son programme de campagne, avec un ensemble de propositions de lois pour lutter contre le changement climatique et les inégalités économiques. Il faut souligner que A. Ocasio-Cortez fait partie d’un groupe de jeunes membres féminins du Congrès, élues la même année – toutes des femmes de couleur de moins de 50 ans : Ilhan Omar, Ayanna Pressley, Rashida Tlaib. Surnommées « l’escouade », elles représentent la diversité démographique d’une génération politique plus jeune qui défend des politiques progressistes comme le New Deal vert.

Photo : Département américain de l’Agriculture , CC BY 2.0, via Wikimedia Commons
D’énormes incendies ravagent des régions entières de l’Australie. La saison des feux de forêt n’a pas encore atteint son apogée que 10 millions d’hectares ont déjà brûlé, et que 100 incendies sont toujours actifs.

Après n’avoir été qu’une simple proposition de programme politique, le New Deal vert a maintenant pris la forme d’une résolution officielle – un ensemble de propositions de loi présenté par Ocasio-Cortez et le sénateur Ed Markey. Pour N. Klein, ça n’est encore qu’une esquisse des éléments nécessaires de la transformation, qui nous demandera de faire un pas de géant pour décarboniser et tenter d’atteindre des émissions nettes nulles aux Etats-Unis en seulement une décennie, en ligne avec l’objectif que l’ensemble des pays du monde y parviennent au milieu du siècle. Cette résolution va demander d’énormes investissements dans les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique et les transports propres, et stipule que les travailleurs qui passent des industries fortement émettrices de carbone aux industries vertes devraient voir leurs niveaux de salaire et leurs avantages sociaux protégés. Elle garantit aussi un emploi à tous ceux qui veulent travailler. Elle stipule également que les populations qui ont été impactées par les industries toxiques, dont beaucoup sont autochtones ou des communautés de couleur, devront être les premières bénéficiaires de cette transition, et parties intégrantes dans l’élaboration du nouveau système global. Le plan comprend également des soins de santé universels, des services de garde d’enfants et la gratuité de l’enseignement supérieur.

Par nécessité, dit N. Klein, l’ampleur du New Deal vert doit être à l’échelle de la crise elle-même. L’émergence d’un plan aussi complet signifie que nous avons enfin une feuille de route pour prendre des décisions politiques fortes, les graver dans la loi, et atteindre les objectifs du Giec. Le meilleur scénario, dit-elle, serait qu’un ardent défenseur de ce plan soit élu à la Maison Blanche en 2020. On peut penser à des démocrates comme Bernie Sanders et Elizabeth Warren, qui ont un excellent bilan quant au respect de leurs promesses, et soutiennent des politiques progressistes sur l’environnement et l’économie. Cette même feuille de route a déjà été utilisée pour rédiger des propositions similaires dans d’autres pays, notamment au Canada, au Royaume-Uni, en Australie et en Europe.

N. Klein insiste sur le fait qu’« on ne pourra se contenter d’ajustements mineurs qui ne causeraient que des perturbations minimales au système ; le New Deal vert doit consister, comme pour un ordinateur, en une mise à niveau majeure du système d’exploitation, un plan global pour retrousser nos manches et faire le boulot. » Les marchés ont un rôle important à jouer, explique-t-elle, mais ils ne sont pas tout ; les protagonistes de cette histoire, ce sont les gens « Les ouvriers qui construiront les nouvelles infrastructures, les résidents qui respireront un air pur et vivront dans de nouveaux logements écologiques abordables et bénéficieront de transports en commun à bas prix (ou gratuits). » Et rien de tout cela, dit N. Klein, n’implique le démantèlement du capitalisme – tout doit contribuer à la réduction des émissions, y compris les marchés. Mais nous ne pourrons pas atteindre les objectifs du Giec sans un changement systémique profond.

Le New Deal vert, explique N. Klein, a ses racines dans le mouvement mondial pour la justice climatique. Comme tout le reste de notre société, la crise climatique est discriminatoire et injuste : près de 50 % des émissions mondiales sont produites par les 10 % les plus riches de la population mondiale ; 70 % sont produites par les 20 % les plus riches. C’est ce qu’elle appelle la « barbarie climatique » : les personnes qui ne sont en rien responsables de la crise sont les premières à en subir les conséquences. Les impacts des émissions de carbone forcent un nombre croissant de personnes à émigrer, en raison de mauvaises récoltes, de la pénurie d’eau et de l’insécurité alimentaire. N. Klein mentionne une étude de 2018 de la Banque mondiale qui estime que d’ici 2050, 140 millions de personnes seront déplacées pour des raisons liées au changement climatique en Afrique subsaharienne, en Asie du Sud et en Amérique latine. Dans un monde juste, note N. Klein, guidée par les principes des droits de l’homme, les victimes d’une crise créée par d’autres devraient obtenir justice, en devenant les bénéficiaires d’une redistribution équitable des richesses, et recevoir des indemnités pour les dommages qu’elles ont subis.

Plan B pour la planète nous rappelle également «… que l’ère des combustibles fossiles a commencé sous le règne d’une kleptocratie violente ; le vol de peuples contraints d’émigrer, et le vol de leurs terres, conséquence d’un credo en une nouvelle ère d’expansion apparemment sans limites. » La voie du renouveau, selon N. Klein passe par un « nécessaire état des lieux, suivi de la réparation des erreurs du passé ; il nous faut rétablir des relations justes avec les peuples qui ont payé le prix fort de la révolution industrielle ». Elle dit que c’est notre incapacité à affronter ces vérités difficiles qui rend impossible toute notion de « nous ». Et ce n’est que lorsque nous parviendrons à le faire que nos sociétés se libéreront pour trouver notre but collectif. Et cela, affirme N. Klein, est peut-être la plus grande promesse du New Deal vert.

Au lieu de cela, à ce moment si critique et face à un avenir incertain, nous élisons des politiciens de droite qui attisent la haine et construisent des murs contre les plus vulnérables. Voilà ce qui préoccupe le plus Naomi Klein aujourd’hui ; confrontés à des conditions météorologiques extrêmes et sous l’emprise de ces idéologies, les gens s’en prennent les uns aux autres. On le voit aussi dans les effets de l’austérité imposée par les gouvernants et les coupes budgétaires sur les services sociaux, les soins de santé, les services de santé mentale, l’éducation, alors que tout cela est de la plus haute importance pour une société plus résiliente. Au lieu de cela, nous devenons plus indifférents et moins compatissants. C’est la mentalité anti-immigrés « laissez-les se noyer » que l’on peut voir aux frontières de certains pays du pourtour méditerranéen et dans la prolifération des centres de détention à but lucratif sur la frontière mexicaine des États-Unis, où des dizaines de milliers d’immigrants sont emprisonnés.

C’est pourquoi il est essentiel que nous nous mobilisions maintenant pour faire en sorte qu’un New Deal vert puisse devenir une réalité. Heureusement, nous ne partons pas de zéro : «… la vérité est que des dizaines de milliers de personnes et un grand nombre d’organisations se préparent déjà à un New Deal vert depuis des décennies… Elles construisent tranquillement de nouveaux modèles sur le plan local et testent des politiques novatrices pour mettre la justice au centre de notre réponse climatique dans tous les secteurs la protection les forêts, la production d’énergies renouvelables, les transports en commun, et bien plus encore. »

La bonne nouvelle, dit N. Klein, est que le New Deal vert n’est pas aussi irréaliste que le prétendent ses détracteurs. Dans l’épilogue de Plan B pour la planète, elle donne quelques raisons de penser qu’il a de bonnes chances de se produire. Tout d’abord, son financement même créera une économie plus juste – par l’instauration d’un taux d’imposition universel des sociétés, par les investissements publics soutenus par les banques centrales et par la réduction des subventions aux combustibles fossiles (775 milliards de dollars par an dans le monde), qui permettra de subventionner les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique. Elle note qu’une réduction de 25 % des dépenses militaires des dix premiers pays consommateurs d’armements libérerait 325 milliards de dollars par an, une somme colossale qui mettrait le New Deal vert à l’abri de toute récession et créerait « un stimulus à grande échelle qui permettrait de créer des millions d’emplois ».

N. Klein précise que « le plus grand obstacle au changement que le New Deal vert envisage n’est pas que les gens ne parviennent pas à comprendre ce qui est proposé ; c’est que beaucoup sont convaincus que l’humanité ne sera pas capable de mettre en place un tel plan à cette échelle et à cette vitesse et que la dystopie est une fatalité. » Pour elle, ce formidable défi du New Deal vert ne pourra être relevé que dans le cadre d’un mouvement mondial massif et organisé.

Greta Thunberg résume ceci en disant : « Quand vous avez tout regardé, vous vous rendez compte que nous avons besoin d’une nouvelle politique, d’une nouvelle économie. Mais ce n’est pas assez. Nous avons surtout besoin d’une toute nouvelle façon de penser… Nous devons cesser de nous concurrencer, pour commencer à coopérer et à partager les ressources de la planète de manière équitable. »

Klein, Naomi, 2019, Plan B pour la planète : le New Deal vert, Actes Sud éditions, France. ISBN-13: 978-2330127374

Auteur : Elisa Graf, collaboratrice de Share International. Elle vit à Steyerberg (Allemagne).
Thématiques : environnement
Rubrique : Compte rendu de lecture ()