Pierre Rabhi et les « Colibris »

Partage international no 365février 2019

par Michel Marmillon

Pierre Rabhi est un homme simple et discret qui est devenu au fil des années l’une des figures emblématiques du mouvement écologique en France. Après un début de vie où il a dû relever d’importants défis il a consacré l’essentiel de son existence au service, non seulement dans le domaine de l’agroécologie mais en faveur d’un changement fondamental de société et d’approche de la vie.

Pierre Rabhi (de son nom d’origine Rabah Rabhi) est né en 1938 dans une oasis du Sud de l’Algérie, et les premières années de sa vie se sont déroulées au sein d’une société traditionnelle profondément liée à la terre. Les activités agricoles y occupaient une place importante et la terre nourricière, indispensable à la vie humaine et animale, y était généralement considérée avec respect et reconnaissance.

Après avoir perdu sa mère à l’âge de quatre ans, le jeune enfant fut confié à un couple de Français par son père qui ne voyait aucun avenir pour lui dans son village d’origine. Peu de temps après il sera emmené à Oran par sa famille adoptive, puis en France où il terminera ses études secondaires et travaillera quelque temps comme ouvrier dans l’industrie, ce qu’il décrira plus tard comme une expérience carcérale. C’est à ce moment-là qu’il rencontre sa future épouse et ils décident de s’installer à la campagne pour cultiver la terre. Afin de pouvoir obtenir un prêt bancaire pour son installation, il doit alors travailler pendant quelques années comme ouvrier agricole. C’est dans ce contexte qu’il prendra la mesure des dommages infligés à la terre et à la vie sauvage par les pesticides et les engrais chimiques qu’il doit répandre à contrecœur dans les champs.

A l’issue de cette période, sa femme et lui décident de s’installer en Ardèche dans une vieille ferme totalement dépourvue de confort mais située dans un cadre naturel d’une grande beauté. Le sol y étant considéré comme aride et infertile, ils se verront initialement refuser un prêt pour ce projet qualifié d’économiquement suicidaire par la banque. Après quelques années difficiles au cours desquelles il étudie notamment la biodynamie à travers l’œuvre de Rudolf Steiner, il parvient à développer un savoir-faire et des techniques agricoles qui lui permettront de répondre aux besoins d’une famille de cinq enfants, tout en améliorant graduellement la qualité de son terrain.

Vers l’âge de quarante ans, il se préoccupe de partager l’expérience qu’il a acquise dans sa ferme avec des populations démunies de l’Afrique pour les aider à faire cesser la désertification et à devenir autosuffisantes sur le plan alimentaire. En 1981 il part au Burkina-Faso à la demande du gouvernement pour partager son savoir-faire avec les populations rurales. Par la suite, il participera à différents programmes de formation de la paysannerie au Maroc, en Palestine, en Algérie, en Tunisie, au Sénégal et dans d’autres pays d’Afrique et d’Europe. Partout où il se rend il a pour objectif de fertiliser des sols désertiques, d’aider des populations démunies à parvenir à l’autonomie alimentaire et de favoriser la réconciliation entre les hommes et la terre-mère.

L’agroécologie, pratique agronomique et philosophie de la vie

Les techniques qu’il enseigne sont regroupées sous le terme d’agroécologie ou agriculture écologique, dont l’objectif et de produire de la nourriture en harmonie avec les lois de la nature, de veiller au développement de la vie et de restaurer l’environnement. Sur le plan technique, l’agroécologie accorde notamment une valeur particulière aux couches supérieures du sol qui peuvent être améliorées par l’apport de compost ou d’humus produit à partir des déchets animaux ou végétaux : un sol riche en humus regorge de bactéries et d’insectes qui sécrètent des substances nutritives pour les plantes et leur donnent des qualités énergétiques, à l’opposé des engrais chimiques qui détruisent la vie du sol et le remplacent progressivement par un substrat inerte.

Non seulement l’agroécologie est bénéfique à la terre et à l’environnement mais elle est particulièrement adaptée aux besoins économiques des populations rurales des pays pauvres car elle leur permet d’augmenter leurs récoltes sans avoir à se procurer d’engrais, de pesticides ou de semences génétiquement modifiées dont l’achat les entraîne souvent dans des situations d’endettement difficiles, voire désespérées. Plutôt que de devenir dépendantes des cultures d’exportation, avec les risques de fluctuation des cours sur les marchés internationaux que ça comporte, ces populations tendent à produire principalement pour leurs propres besoins, ce qui a pour effet de réduire les transports avec la pollution et l’empreinte carbone dont ils s’accompagnent.

En fait, l’agroécologie n’est pas réductible à un ensemble de pratiques agronomiques. Elle est aussi une philosophie de la vie qui se préoccupe des problèmes les plus pressants de l’humanité actuelle. Pour P. Rabhi, l’homme moderne s’est isolé de plus en plus de la nature au point d’en devenir aliéné et de perdre contact avec les conditions essentielles de sa vie et de son bien-être.

Les produits de la technologie occidentale inondent les pays riches, dont l’organisation sociale engendre une soif inextinguible de biens de consommation qui maintient leurs populations en état d’insatisfaction permanente. Tandis que les tranquillisants atteignent des ventes record, la simple joie de vivre semble toujours faire défaut à ceux qui se retrouvent prisonniers de ce mode de vie superficiel et ultimement illusoire.

La sobriété heureuse

L’antidote à cette situation psychologique de dépendance à l’égard d’une matérialité excessive est ce que Pierre Rabhi appelle la « sobriété heureuse ». Il était prévu initialement que le livre qu’il a consacré à ce sujet se vendrait à 3 000 ou 4 000 exemplaires ; dans les faits, il a été traduit en plusieurs langues et tiré à 300 000 exemplaires, ce qui montre à quel point le public est prêt pour le changement fondamental d’approche de la vie qu’il propose. La sobriété dont il est question ici n’est pas de l’austérité, encore moins de la privation mais la satisfaction intérieure de voir ses besoins fondamentaux satisfaits, l’ouverture à la vie et l’appréciation de sa beauté, la primauté de l’être sur l’avoir.

Une attitude sobre n’est pas seulement une éthique de vie mais un acte de résistance au système socio-économique existant, un choix politique en faveur de la Terre, du partage et de l’équité. Pierre Rabhi souligne que le changement mondial doit commencer au niveau de l’individu, qui doit incarner lui-même l’utopie qu’il veut voir se concrétiser socialement. Il considère qu’une approche humaniste est inséparable d’une nouvelle approche de la terre et de la production de nourriture, car l’homme doit redécouvrir son unité fondamentale avec la nature et les lois de la vie s’il veut survivre en tant qu’espèce et accomplir sa destinée sur notre belle et généreuse planète.

A l’heure où l’humanité doit affronter ce qui est probablement la plus grave crise humaine et écologique de son histoire, les décideurs politiques sont loin de prendre les mesures qui s’imposent pour relever les défis actuels. Comment le citoyen qui a conscience du danger et de la nécessité d’un changement radical peut-il rompre son isolement et entrer en action, plutôt que d’attendre indéfiniment une transformation qui pourrait ne jamais survenir ? P. Rabhi a trouvé des éléments de réponse à cette question dans une légende amérindienne, selon laquelle il y eut un jour un immense incendie de forêt au cours duquel tous les animaux avaient pris refuge dans une clairière. Terrifiés, atterrés, ils regardaient brûler leur habitat dans l’impuissance. Seul le minuscule colibri ne cessait de s’activer : il allait chercher quelques gouttes d’eau dans son bec puis les faisait tomber sur le feu, et recommençait inlassablement ce manège. A la longue le tatou, agacé par cette agitation, lui dit : « Colibri, tu es fou… tu n’arriveras jamais à éteindre le feu de cette manière ! » Et le colibri répondit : « Je le sais, mais je fais ma part. »

Le mouvement des colibris

Le mouvement des colibris a été fondé en 2008 pour rassembler et stimuler l’action de tous ceux qui souhaitent construire une société authentiquement écologiste et humaniste, quelle que soit leur origine et leur position sociale. Il repose sur la conviction que chacun d’entre nous peut exercer une certaine influence dans le domaine économique, écologique ou encore éducatif, et que la somme de toutes les actions entreprises consciemment pour favoriser l’éclosion d’un monde meilleur finiront par engendrer un changement significatif dans l’orientation politique de nos sociétés. En 2013 a été lancée la « (r)évolution des Colibris » dans l’intention de montrer qu’une (r)évolution douce était en cours qui se fondait sur la conscience et la coopération et opérait déjà une profonde transformation de nos sociétés. Les principales valeurs des Colibris sont le respect de la vie, la cohérence entre parole et action, et l’humilité – terme dérivé du mot humus, couche fertile du sol sur laquelle repose toute vie terrestre.

Des oasis en tous lieux

Un autre mouvement inspiré par les idées de P. Rabhi est celui des Oasis en tous lieux. Celui-ci nous explique que l’oasis est en fait une création de l’homme : tirant parti de la présence d’eau à certains endroits du désert, il y fait pousser des palmiers pour créer de l’ombrage ; il devient ensuite possible d’installer des arbres fruitiers sous ces palmiers sans qu’ils soient brûlés par la lumière solaire ; enfin, sous les ombrages combinés des palmiers et des arbres fruitiers, un jardin de légumes peut se développer. De la même manière, les oasis sociales sont constituées de gens qui souhaitent créer un microcosme vivant au sein du désert social environnant, oasis où les êtres humains et la nature sont au cœur de toute activité. Elles ont pour objectif de recréer des liens sociaux authentiques fondés sur l’attention portée à l’autre, le partage et la solidarité. En mutualisant les compétences et les savoir-faire, elles parviennent à un maximum d’autosuffisance par la coopération et encouragent les échanges locaux, ainsi que la solidarité entre ville et campagne. Leurs activités incluent la production de nourriture par des moyens agroécologiques, une éducation et des soins de santé alternatifs, la réalisation d’habitats écologiques et de systèmes d’énergie propres, entre autres choses.

Quant à Pierre Rabhi, malgré des centaines d’invitations à donner des conférences et des ventes de livres en constante augmentation, il continue à cultiver son jardin et à faire pousser ses propres légumes pour rester en contact avec la terre-mère et les lois de la vie, dans lesquelles il voit le fondement de toute existence humaine digne de ce nom.

Auteur : Michel Marmillon, collaborateur de Share International. Il vit à Saint-Etienne (France).
Thématiques : environnement
Rubrique : Divers ()