Partage international no 386 – octobre 2020
par Graham Peebles
Ces six derniers mois ont été une période étrange, et on a l’impression qu’elle ne va pas se terminer de sitôt. Partout règnent le désordre, la
violence et l’injustice, à des degrés divers. L’égoïsme, la division et le plaisir bien installés au poste de pilotage, notre belle planète bleue étouffe lentement sous le poids de la cupidité et de la stupidité humaines.
Après l’éruption de la Covid-19, des confinements généralisés ont été imposés dans de nombreux pays, et la vie s’est arrêtée dans les villes du monde entier. Des populations entières, de l’Europe à la Nouvelle-Zélande, et dans la plupart des régions intermédiaires, ont été réduites à l’isolement, contraintes à réduire leurs pulsions consuméristes et à modifier leurs habitudes de travail. Ce fut une période étrange et incertaine, qui aggrava les angoisses préexistantes, déclencha des dépressions, et fit courir un risque grave à l’économie.
Mais un espace précieux s’est ouvert, nous offrant l’opportunité de réfléchir sur notre façon de vivre, individuellement et collectivement ; une occasion salutaire de redéfinir ce qui est vraiment important, et pour ceux qui y sont enclins, de réfléchir à la vie après le virus. Un sentiment d’espoir a circulé parmi les optimistes. Les choses allaient-elles enfin changer en mieux ? Les gouvernements allaient-ils se convertir à l’intérêt collectif, se comporter différemment envers les « travailleurs clés » – devenus des héros du jour au lendemain –, envers l’environnement et les systèmes de santé nationaux, envers les réfugiés et les travailleurs migrants ?

Après l’éruption de la Covid-19, des confinements généralisés ont été imposés dans de nombreux pays, et la vie s’est arrêtée dans les villes du monde entier.
Sauvez notre Planète [S.O.P]
Les nombreux actes de bienveillance que l’on a pu observer partout favoriseront-ils une nouvelle responsabilité sociale durable ? La baisse de la consommation, de la production de biens et des voyages pourra-t-elle déclencher un changement majeur vers des politiques et des comportements collectifs guidés par la responsabilité environnementale et sociale ? Beaucoup l’espèrent, mais alors que les pays commencent à sortir timidement de l’ombre de la Covid, on voit que la rhétorique politique et le discours des entreprises sont d’une prévisibilité affligeante.
Aux prises avec une énorme dette nationale, effrayés par la perspective d’un effondrement ou même d’un simple ralentissement de la croissance et d’un chômage massif, politiciens et chefs d’entreprise uniquement préoccupés par la survie du système, n’ont à la bouche qu’un mot d’ordre : « Revenir à la normale. ». Il faut relancer l’économie – celle qui a pollué l’air, les océans et la terre – et que tout rentre dans l’« ordre », le plus vite possible. La folie ordinaire, bien prévisible. Mais des voix s’élèvent, pressantes : « Non, non, on ne veut pas revenir à « l’anormale ». »
Nous avons en effet aujourd’hui une opportunité unique de sortir du paradigme pernicieux actuel, et de réinventer la vie de manière créative. La situation du monde l’exige.
Mais tout ce qu’on nous propose, c’est d’adopter les réunions Zoom, mettre des bulles éducatives dans les écoles, dessiner au sol des cheminements à sens unique dans les magasins, se laver les mains et porter des masques. Rien qui soit susceptible de sauver la planète, atténuer le vandalisme écologique généralisé, instaurer la justice sociale, mettre fin aux guerres, au racisme et à la malnutrition, réformer l’éducation, offrir justice et soutien aux migrants et loger les sans-abris de tous les pays. Entre autres.
Nous n’avons pas besoin de rustines sur un vieux système déliquescent, décrépit et inadéquat qui a jeté sur la planète un manteau de misère et d’insécurité. Nous avons besoin d’une révolution, de changements socio-économiques fondamentaux, réels et durables, et d’une modification en profondeur de nos attitudes et comportements, pas simplement d’ajustements imposés par un virus d’un modèle socio-économique obsolète, qui doit être démantelé. Comme l’a dit l’auteur Phillip Pullman : « Il faut tout changer. Si nous sortons de cette crise en préservant les vieilles structures branlantes et vermoulues, nos descendants ne nous le pardonneront pas. Et ils auront raison. Nous devons éliminer les vieilles structures et construire les fondations d’une meilleure façon de vivre ensemble. » Promenez-vous dans une zone commerçante, un site industriel ou un quartier de bureaux, vous verrez partout que l’ancien monde est en train de mourir sous nos yeux, non pas à cause de la pandémie, mais parce que l’énergie de vie l’a quitté. Le passé est derrière nous. Oublions-le et tournons notre attention vers la société qui se réinvente ; ensemble, accompagnons la transition vers un nouvel âge dans la créativité et l’harmonie.
Pendant des mois, la Covid a volé la une des journaux et dominé les programmes des médias grand public, mais dans la longue liste des problèmes interconnectés qui affligent l’humanité – dont la pandémie actuelle fait partie – c’est l’urgence écologique qui est le plus crucial. Et si l’humanité doit relever ce défi majeur, un changement global est nécessaire. Pendant le confinement, l’environnement a bénéficié d’un répit, l’air est devenu plus respirable, l’eau des rivières plus propre, mais, et ça pourra surprendre, les émissions de gaz à effet de serre ont à peine été affectées. L’Agence internationale pour les énergies renouvelables (Irena) s’attend à ce que les émissions annuelles soient réduites de 6 à 8 % seulement cette année. Cette baisse, précisent-ils, n’aura aucun impact mesurable sur les concentrations de carbone ou le réchauffement climatique. En fait, 2020 est sur la bonne voie pour être l’année la plus chaude jamais enregistrée, après une série déjà exceptionnelle. Selon le UK Met Office [service météo britannique], une baisse des émissions de 10 % serait nécessaire « pour avoir un effet notable sur l’augmentation des concentrations de CO2, mais même dans ce cas, les concentrations continueraient d’augmenter ».
La cause principale de la catastrophe environnementale est la consommation humaine insatiable et compulsive de produits pour la plupart inutiles et, surtout, de produits alimentaires d’origine animale. Si nous voulons sauver notre planète et offrir à nos enfants et petits-enfants un monde dans lequel ils pourront vivre heureux, des changements radicaux de notre mode de vie sont indispensables. Des changements basés sur des valeurs entièrement nouvelles qui rendront inconcevable l’envie, pour tentante ou inévitable qu’elle puisse paraître à beaucoup, de ressusciter une économie en phase terminale et de perpétuer l’obsession illusoire de la croissance. Une consommation sans limites, avec pour corollaires les fléaux de la cupidité et de la concurrence, en plus de renforcer le nationalisme et la division, a poussé la planète jusqu’au stade des soins intensifs. Si nous continuons à nous laisser hypnotiser par la quête de plaisirs éphémères exprimée dans la consommation, nous provoquerons un effondrement climatique total.
Revenir à « la normale » signifierait relancer l’économie de consommation, et revenir à nos comportements délétères habituels. C’est pourtant ce à quoi s’emploient les politiciens et chefs d’entreprise et, même s’ils utilisent volontiers les mots « vert », « alternatif », « renouvelable » ou « écologique », dans leur rhétorique fallacieuse, leur objectif principal n’est pas de sauver l’environnement, par une modification de nos comportements et la promotion d’une vie plus simple ; il est de générer du profit et de perpétuer la « croissance ». Et pour parvenir à leur fin, il n’est d’autre moyen que d’encourager les populations à consommer de façon irresponsable et excessive. Un système économique qui repose sur une consommation illimitée, sous toutes ses facettes, y compris l’alimentation à base de viande, est totalement incompatible avec la santé de la planète et le bien-être des personnes.
Notre objectif doit être de remplacer l’excès par la suffisance et l’abondance par la simplicité ; promouvoir une consommation responsable, dans laquelle les biens et services sont achetés en fonction des besoins, et nos choix déterminés par leur impact sur l’environnement. Cela nécessitera un effort de chacun et un énorme travail d’éducation, grâce à des programmes éducatifs nationaux, gérés par les Etats en collaboration avec des groupes environnementaux, pour sensibiliser les gens à l’impact de leur comportement sur l’environnement. Eliminer tous les produits alimentaires d’origine animale est certainement la mesure la plus importante que les individus puissent prendre pour réduire leur impact sur l’environnement.
Les changements de comportement individuels sont essentiels, mais ce sont les politiques publiques à long terme et les entreprises qui ont le plus grand impact. Pourtant, sauf rares exceptions, la rhétorique de nos dirigeants souffre cruellement d’un manque de vision et de la volonté d’adopter les mesures radicales nécessaires face au problème écologique. Tous s’accrochent aux structures existantes et continuent d’accorder du crédit à l’idéologie socio-économique capitaliste globalisée. Il faudra que des groupes comme Extinction Rebellion, Greenpeace et d’autres continuent d’exercer une pression publique intense, et des actions militantes fortes comme la grève scolaire pour le climat, si l’on veut influer les politiques publiques pour sauver notre planète et guérir nos sociétés dans les délais requis.
Auteur : Graham Peebles, écrivain indépendant britannique et travailleur caritatif, il a créé l’ONG The Create Trust en 2005 et a mené des projets éducatifs en Inde, au Sri Lanka, en Palestine et en Ethiopie.
Thématiques : environnement, politique
Rubrique : Divers ()
