Partage international no 285 – mai 2012
Interview de Rosa par Gill Fry
Les mouvements des Indignés et Occupy Wallstreet de nombreux pays appellent à un Printemps des peuples dont le début coïncidera avec les manifestations du premier mai. Ils souhaitent former une large coalition de tous les groupes qui militent pour la justice sociale et économique, et pour un monde meilleur pour tous.
Occupy Finsbury Square est le mouvement d’occupation le plus ancien du Royaume-Uni. Installé sur les pelouses d’une place de Londres, le campement se compose d’une grande tente pour les repas, une autre pour informer le public, et de nombreuses petites tentes où dorment les résidents. Des bannières ondulent dans le vent et captent l’attention des passants, qui peuvent venir s’asseoir pour consulter les documents disponibles, bavarder avec les permanents et assister aux nombreuses réunions et débats.
Au début du mois d’avril 2012, Gill Fry leur a rendu visite pour Partage international et a pu interviewer Rosa, une étudiante en mathématiques et physique à l’université de Londres. Depuis le 8 novembre 2011, elle a interrompu ses études pour vivre et travailler sur le campement.
Partage international : Pourquoi vous êtes-vous engagée dans le mouvement Occupy ?
Rosa : J’ai entendu parler d’Occupy Wall Street et des problèmes qu’ils avaient pour se faire entendre. J’admirais leur détermination et leur engagement et j’ai voulu en savoir plus. Le 15 octobre 2011 j’ai pris contact avec eux et décidé de m’engager.
PI. Quelle était votre revendication initiale lors de la première manifestation devant la Bourse de Londres ?
R. On voyait que les grandes entreprises recevaient d’énormes sommes d’argent pour se renflouer, sans aucune promesse de rembourser. C’était parfaitement injuste. Les gens ont commencé à se réveiller et à réaliser l’impact du système financier sur leur vie quotidienne ; son injustice et son inutilité. Ce n’est pas du capitalisme, c’est de l’exploitation ; cela fait une différence. Il faut que les gens se réveillent et comprennent ce qui se passe. Beaucoup sont choqués de constater que le gouvernement ne gouverne pas. Ce n’est pas non plus la Couronne qui gouverne, c’est la City. La plupart des gens ne sont pas conscients de tout ça, et les médias n’en parlent pas.
PI. Pourquoi pensez-vous que les gens ont tant de mal à s’impliquer pour faire changer les choses ?
R. Les gens sont déjà fatigués de lutter pour assurer le quotidien ; et il faut aussi une certaine éducation pour arriver à saisir les concepts sous-jacents au système financier et ce que nous appelons la démocratie. Tout le monde n’a pas la capacité intellectuelle ni le temps pour se former et arriver à comprendre tout ça.
PI. Et donc vous essayez d’éduquer le public ? On peut lire sur votre bannière : « Nous sommes les 99 % ». Pouvez-vous nous expliquer ?
R. Un pour cent de la population mondiale possède la plus grande part de la richesse et des biens. Pour les 99 % restants, l’accès à la propriété est pratiquement impossible. Notre but est de sensibiliser ces 99 %, de les informer de la réalité des choses, de leurs droits et responsabilités. La plupart comprennent qu’ils ont une responsabilité mais ils ne savent pas comment la mettre en pratique, alors que les 1 % savent aussi très bien qu’ils ont une responsabilité sociale, mais ils donnent l’impression de s’en moquer.
PI. Que faites-vous, personnellement, ici au campement ?
R. J’aide au stand d’information, j’organise les conférences et je participe aux groupes de travail, par exemple sur la démocratie réelle. Nous avons créé une commission internationale sur ce sujet.
PI. Comment parvenez-vous au consensus au sein des groupes ?
R. Ce n’est pas facile ! Ça dépend souvent de la façon dont une question est posée. Dans la pratique on a du mal à permettre l’expression des opinions minoritaires. Nous avons un système qui permet aux participants d’exprimer leur accord ou désaccord avec un orateur, par un simple signe de la main. Mais cette pratique a ses dérives, en permettant trop facilement de critiquer la personne qui est en train de parler. Il faut respecter davantage ce qu’expriment les gens.
PI. D’où viennent tous les résidents du campement ?
R. On a un très large éventail de races, d’âges, de religions, de niveaux d’éducation. Chacun a ses idées personnelles sur la façon de faire les choses, mais ça ne nous empêche pas de finir par être d’accord. C’est vraiment étonnant !
PI. Vous avez des réunions tous les jours ?
R. Normalement, on a une réunion tous les soirs après le dîner. Mais dernièrement, on a dû accueillir les résidents d’autres campements qui se sont fait expulser, et le programme a été un peu bousculé. On ne tient plus d’assemblées générales chaque jour parce que tout le monde ne peut pas être là chaque jour, et au final des décisions importantes étaient prises en petit comité. Donc en ayant moins d’assemblées générales, on améliore la valeur des décisions prises.
PI. Votre assemblée générale aujourd’hui a pour thème l’unité…
R. Oui. Il est important d’être unis, tout en encourageant l’expression de tous les points de vue. C’est notre souci ces derniers temps. Chacun pense que sa façon de voir les choses est la bonne ! Il faut trouver des compromis sans se renier et respecter les désaccords. Quelqu’un a dit : « Il n’y a pas de changement sans conflit et pas de conflit sans changement. »
PI. Comment vous financez-vous ?
R. On a du mal à trouver de quoi faire vivre le campement. On doit nourrir plus de 100 personnes, trois fois par jour. On récupère beaucoup de nourriture périmée, surtout des sandwiches, de la viennoiserie, des salades préparées, et on essaie de préparer un repas chaud tous les soirs, avec du riz ou des pommes de terre, et des légumes. Et si on en a, de la viande.
Notre besoin de financement le plus important touche aux toilettes. Les vider deux fois par semaine nous coûte presque 150 euros. Les générateurs nous coûtent 120 euros en combustible. Ils nous permettent d’avoir de l’électricité à la cuisine et pour recharger les batteries. On utilise aussi des panneaux solaires et un vélo chargeur de batterie, pour ne pas trop être dépendants des générateurs pour avoir du 220. Et puis il y a le gaz pour la cuisine. Voilà nos principaux postes de dépense.
PI. Certains de vos membres sont-ils des sans-abri ?
R. Effectivement, une bonne proportion des résidents du campement sont des sans-abri. Après la fermeture des autres campements, ceux qui avaient été expulsés sont rentrés chez eux s’ils avaient un logement, mais ceux qui n’avaient nulle part où aller sont venus ici. On ne pouvait pas les refuser, leur dire : « Allez coucher dans une entrée d’immeuble ». Nous sommes heureux de pouvoir les aider. Beaucoup de sans-abri peuvent être des membres efficaces de la société ; ils ont beaucoup à donner. Et c’est triste de ne leur laisser d’autre option que de dormir dans la rue, oubliés de tous.
PI. Quelles sont vos relations avec les autorités ?
R. On les rencontre pour discuter et nous faisons notre possible pour respecter leurs exigences. Ils devraient plutôt collaborer avec nous d’une manière constructive pour aider ceux qui souffrent, sans ressources et sans logement, au lieu de nous donner des ordres et des ultimatums. Par exemple, il y a à Islington une commission municipale, Islington’s Fairness, qui travaille sur des objectifs proches des nôtres. Leur sensibilité pour les questions sociales est bien supérieure à celle d’autres villes.
Rosa nous a expliqué comment le quartier d’Islington, proche de la City, possède à la fois les immeubles les plus chers de Londres mais aussi le plus grand nombre de logements sociaux. Ailleurs, la plupart des sans-abri sont « invisibles » pour les autorités locales.
Se reconnecter à la communauté est un énorme défi pour des gens qui ont dormi dans la rue pendant des années, souvent sans même avoir eu de contact avec les services sociaux. Parfois, ils n’ont pas non plus de famille ou d’amis susceptibles de leur redonner un lien social. Sans éducation ni emploi, ils deviennent invisibles pour la société. Avec nous, ils retrouvent un sentiment d’appartenir à une communauté et ont l’opportunité de participer à sa vie.
PI. Est-ce qu’il a été difficile de dormir ici en hiver ?
R. Pour dormir ça allait, avec les couvertures. En sortant du lit le matin, le froid était cinglant, mais en restant actif, avec une attitude positive et des activités régulières, on ne sentait pas trop le froid. C’est quand le doute et la paresse vous prennent qu’on sent le froid. Cette expérience m’a rendue beaucoup plus positive.
PI. Vous êtes convaincue qu’il est important de mettre vos études entre parenthèses pour essayer de changer le monde ?
R. Les ressources globales s’épuisent, et il se pourrait que bientôt nous devions même fonctionner sans argent, faire du troc et partager. Alors quel est le plan d’urgence pour nourrir les 12 millions d’habitants du grand Londres ? Voilà la question à laquelle nous aurons peut-être à répondre, plus tôt que nous croyons. La quantité d’argent dépensée pour faire vivre le campement est infime. Expérimenter ainsi un système dans lequel les gens peuvent survivre et s’épanouir est un message fort, si jamais une situation d’urgence devait un jour se présenter pour le pays, comme l’effondrement du système financier.
PI. Pensez-vous que les jeunes s’éveillent partout dans le monde comme en Espagne et dans les pays arabes ?
R. Les jeunes ont été marginalisés et victimisés de façon croissante ces dernières années. Ils ont de moins en moins d’opportunités par rapport aux générations précédentes. Par exemple, il est aujourd’hui plus difficile d’obtenir un diplôme supérieur qu’il y a 20 ans. Et avec les salaires à la baisse, la situation est devenue insoutenable pour beaucoup. C’est ça qui a fini par réveiller les gens et leur faire prendre conscience des vraies valeurs.
PI. Avez-vous des contacts avec les autres mouvements Occupy à l’étranger ?
R. Oui, nous avons une table ronde internationale chaque semaine sur Internet rassemblant les groupes du monde entier. Le mouvement est en pleine expansion.
Plus d’information sur www.occupytogether.org interoccupy.org/globalspring
