Nagez à contre-courant, car même un poisson mort peut suivre le courant

Un livre de Jim Hightower avec Susan DeMarco

Partage international no 245février 2009

par Cher Gilmore

Devant l’ampleur de la crise mondiale dans toutes ses dimensions (politique, économique, environnementale, sociale…), beaucoup se sentent désespérés et impuissants, d’autres ne savent tout simplement pas par où commencer. Quelques-uns, cependant, face à un problème qui les a touchés personnellement, parviennent à trouver une solution inédite.

Si vous avez l’impression d’être dans l’impasse, lisez Nagez à contre-courant, car même un poisson mort peut suivre le courant, le dernier livre de Jim Hightower. Vous y trouverez une foule d’histoires de gens ordinaires qui ont tourné le dos à leur vie d’employés de (grandes) entreprises pour ouvrir des pistes nouvelles et plus humaines dans le monde des affaires ou de la politique, ou tout simplement dans leur vie, personnelle ou sociale. Pour l’auteur, le combat pour faire prévaloir les aspirations de l’homme sur la cupidité dominante est aussi important que le fut celui pour les droits de l’homme dans les années 1960-70, et les luttes syndicales dans les années 1920-30. Ceux dont ils racontent ainsi le parcours ont pour point commun de participer à la création d’un modèle authentiquement démocratique et égalitaire, pour les Etats-Unis, mais aussi, sans doute, pour d’autres pays.

Une partie consacrée au business décrit le fonctionnement des grandes entreprises. « Une multinationale n’existe que pour elle-même, écrit J. Hightower, elle n’a d’autre finalité que d’augmenter ses bénéfices et d’enrichir les élites richissimes qui la dirigent. C’est une pure fiction juridique (un bout de papier), dont le seul but est de permettre à ses propriétaires d’engranger des profits tout en échappant à leurs responsabilités sur les nuisances qu’ils pourraient provoquer. » Les tentacules de ces mastodontes étouffent l’économie, le gouvernement, l’environnement et la culture du pays.

Il existe pourtant d’autres formes de sociétés : les coopératives, les entreprises familiales, les partenariats, les entreprises individuelles, les marchés locaux, le troc et les centrales d’achat, pour n’en citer que quelques-unes.

L’ouvrage donne des exemples détaillés. Ainsi, Peace Coffee, entreprise spécialisée dans le café biologique, entretient des rapports équitables avec ses fournisseurs, ses salariés et ses clients, et connaît pourtant une forte progression de ses résultats.

Autre exemple, la Union Cab Cooperative de Madison (Wisconsin) est une coopérative de taxis lancée par les salariés maltraités d’une société privée qui finit par mettre la clé sous la porte, au milieu des années 1970. Aujourd’hui, Union Cab Cooperative est la troisième compagnie de taxis de l’Etat, avec plus de 200 employés, qui prennent tous part aux décisions et lui conférent un pouvoir d’achat supérieur à la moyenne de la ville, sans mentionner bien d’autres avantages.

J. Hightower a répertorié plus de 250 coopératives de ce genre aux Etats-Unis, dans tous les secteurs de l’économie, de la haute-technologie à la restauration. Ce sont les pionniers de la transformation en cours dans le monde des affaires. Ce qui ressort de leurs caractéristiques communes : petite taille, simplicité de fonctionnement, rapports internes plus humains et recherche plus raisonnable du profit « gagner sa vie sans pour autant se transformer en tueur ».

La dernière partie du livre dresse un tableau de la montée en puissance de ces mouvements qui annoncent l’avenir de notre société. Elle la résume ainsi : « Tout changement important commence quand des citoyens s’interrogent à haute voix sur une situation donnée ; ils sont peu à peu rejoints par des gens qui sortent à leur tour de leur silence. Peu à peu, se répand alors une sorte de prise de conscience sociale, qui finit par modifier en profondeur les comportements, individuels aussi bien que collectifs. »

C’est ce qui s’est passé avec l’apparition de la mouvance « bio ». Elle a débouché, comme on peut le vérifier aujourd’hui, sur l’installation de plus en plus rapide dans la société d’une autre économie de l’alimentation – en révolte contre les produits de l’agro-business, avec leurs doses massives de pesticides et d’engrais artificiels ; avec la viande bourrée d’antibiotiques et d’hormones sexuelles ; avec des produits OGM à la maturation dopée par des gaz et rayonnements spécifiques, sans parler des divers additifs artificiels, des conservateurs et autres colorants systématiquement ajoutés aux aliments. Ce mouvement informel, qui réunit fermiers, cultivateurs, écologistes et consommateurs, a progressivement imposé un changement culturel en matière d’alimentation, plus en phase avec les valeurs qu’il défend. Il suffit de voir, pour s’en convaincre, la croissance de près de 20 % l’an du marché de l’alimentation biologique – un marché où l’on trouve des marchés fermiers, des coopératives alimentaires, des restaurants spécialisés dans les produits locaux et saisonniers ; même les supermarchés commencent à ouvrir des rayons bio.

L’environnement est, lui aussi, devenu un point de ralliement majeur dans ce vaste mouvement de transformation que mène la société civile, lasse d’attendre des signes concrets de prise de conscience de la part du monde de la politique, des affaires et des médias. La situation est d’une urgence telle qu’on a vu se former des alliances improbables. Des scientifiques de haut niveau et des chrétiens évangéliques, par exemple, ont lancé, en février 2007, un « Appel urgent à l’action », dans lequel ils déclarent que « nous sommes en train de détruire peu à peu la communauté durable de vie dont dépendent tous les êtres vivants de la Terre… » et qu’ils se sentent l’obligation morale de pousser leur pays et d’autres à engager le changement radical indispensable aujourd’hui.

Autre collaboration surprenante, celle du syndicat des ouvriers américains de la métallurgie et du Sierra Club (association de protection de la nature). La stratégie du « diviser pour régner » des élites des affaires, qui a tenté de faire des écologistes et des ouvriers d’irréconciliables ennemis, ne fonctionne plus.

« Quand les gens ont pris la mesure réelle des déprédations qui ont été commises, ils se transforment, explique J. Hightower, et répondent par un extraordinaire sursaut de détermination et de solidarité. Pour massive qu’elle soit, cette réaction échappe aux radars des médias, mais elle annonce l’aube d’une Terre verte. »

Auteur : Cher Gilmore, collaboratrice de Share International basée à Los Angeles (Californie).
Thématiques : Économie
Rubrique : Compte rendu de lecture ()