Partage international no 373 – septembre 2019
par Celina della Croce
Entre l’automne 1999 et avril 2000, des centaines de milliers d’ouvriers, de paysans, de retraités, d’étudiants, de professionnels en tous domaines et de gens ordinaires sont descendus dans les rues de Cochabamba, en Bolivie, pour se battre contre la privatisation de leur eau. Un consortium d’entreprises privées dirigées par des étrangers avait pris le contrôle des réserves d’eau de la ville, allant jusqu’à multiplier par trois son prix de vente. Avec le savoir-faire et l’expérience de mouvements organisés comme la Fédération des travailleurs d’usines, ces gens réussirent à vaincre une multinationale riche de plusieurs milliards de dollars autour d’un intérêt partagé : le droit à l’eau.
Face à une élite mondiale bien organisée qui est parvenue à miner la capacité d’organisation des syndicats de travailleurs, l’exemple de Cochabamba montre qu’un rassemblement autour d’un intérêt commun, en dépassant les limites du lieu de travail, permet d’amener et de gagner un avenir où les gens seraient placés au-dessus du profit.
La géographie du présent
Le capitalisme a commencé à prendre une nouvelle forme dans les années 1970 avec l’arrivée de nouvelles technologies qui permettaient le transport rapide des biens et une meilleure communication sur les procédés de production. Le néolibéralisme, un ensemble de politiques qui enrichit les riches (en supprimant les taxes) pèse sur les travailleurs (en réduisant les opportunités et l’accès aux prestations sociales), s’est imposé à l’échelle mondiale.
Le monde s’est connecté d’une façon qui a permis au capitalisme de disséminer le processus de fabrication, rendant encore plus difficile pour les masses organisées des travailleurs de bloquer la production et de bénéficier ainsi d’un réel pouvoir face aux élites dirigeantes. Maintenant que la fabrication des pièces entrant dans le produit final est répartie dans le monde entier, la fermeture d’une usine de moteurs automobiles en Chine pourrait facilement être compensée par une autre usine située au Mexique ou à Taiwan.
Vihay Prashad, directeur de Tricontinental, Institut de recherches sociales, explique que les nouvelles technologies (comme la communication par satellite, l’informatisation et les porte-conteneurs) fournissent aux firmes la possibilité de gérer des bases de données mondiales en temps réel et de déplacer les biens très rapidement. Les firmes peuvent démanteler et reconstruire des usines dans plusieurs pays simultanément (un procédé appelé la désarticulation de la production). Les progrès dans le domaine des transports ont contribué à ce processus, de sorte que « ceux qui détiennent le capital peuvent déplacer les pièces rapidement et à un coût relativement faible, et déplacer les marchandises vers les marchés avec une relative facilité ».
Ce scénario est très différent de celui qui existait du temps des usines automobiles de Détroit, au milieu du XXe siècle, où les travailleurs pouvaient bloquer l’intégralité du processus de production par des grèves et des ralentissements. Le pouvoir qui était le leur est à la mesure des avantages qu’ils obtenaient de la part de leurs employeurs. Les usines qui furent le cœur de l’industrie automobile et le lieu de puissantes organisations de travailleurs sont maintenant totalement abandonnées. Leurs vitres cassées et leurs murs décrépis témoignent du changement du paysage de la production et montrent la nécessité d’adopter des stratégies d’organisation différentes.
Dans le contexte actuel, l’organisation pour les travailleurs doit tenir compte de la décentralisation des procédés de production et du fait que la classe dirigeante est bien organisée. On peut considérer notre époque comme une sorte de rupture (permettant de comprendre la montée globale du fascisme). Employant une stratégie bien rodée visant à diviser les classes laborieuses, le capitalisme désigne des boucs émissaires, ce qui comble un vide idéologique et présente une solution à la colère alimentée par les réalités quotidiennes de la classe ouvrière confrontée aux inégalités massives et à la paupérisation. C’est à cette colère que la gauche doit répondre : fournir une idéologie qui en dévoile les origines, façonner des mécanismes culturels et répandre les idées permettant d’imaginer une autre voie.
Graines de résistance
Le Center of Indian Trade Unions (Centre des syndicats indiens) (CITU) propose une de ces voies. Dans une entrevue récente K. Hemalata, présidente du CITU, parle à la fois du défi qui se pose au mouvement des travailleurs et des stratégies utilisées pour le combattre. K. Hemalata confirme cette tendance à la désarticulation de la production : « Les travailleurs ne produisent pas l’intégralité des produits, souvent ils n’en produisent qu’une partie, géographiquement séparés des autres travailleurs, et n’ont plus guère de pouvoir. »
Un autre problème majeur, explique-t-elle, est l’introduction de travailleurs migrants pour ouvrir « des fissures sociales » entre les travailleurs et les communautés locales. Les travailleurs sont emmenés en bus vers une usine au loin, où ils n’ont aucun lien avec les communautés locales et souvent ne parlent pas la même langue. Cette tendance se reflète dans la migration forcée des personnes fuyant la violence en Amérique centrale à la recherche de sécurité et d’opportunités économiques aux Etats-Unis. Les migrants qui réussissent leur passage aux Etats-Unis sont souvent accusés des malheurs de la classe ouvrière : on leur reproche de « voler des emplois », détournant le blâme qui devrait revenir à la classe capitaliste pour avoir maintenu les salaires si bas et avoir créé des conditions instables dans leurs pays d’origine par des interventions impérialistes. En dépit des intérêts partagés des communautés et des travailleurs et entre les secteurs divisés de la classe ouvrière, ces divisions provoquées réussissent souvent à créer des fractures sociales qui renforcent les intérêts de la classe dominante.
Une des stratégies utilisées par le CITU pour combattre ces fractures sociales est « d’organiser les gens dans leur lieu de résidence et pas seulement sur leur lieu de production », explique K. Hemalata. Ainsi, au Kérala, un Etat au sud de l’Inde, le front démocratique de gauche offre des cours de langue malayalam aux travailleurs migrants, ce qui « leur permet de développer des liens plus proches avec les gens qui vivent autour de leurs lieux de travail et dans leur voisinage. Si vous donnez aux travailleurs les moyens d’entrer dans la société où ils travaillent, les divisions ne peuvent plus être aussi facilement exploitées par les employeurs. »
Résoudre les défis engendrés par le capitalisme mondialisé requiert de la créativité. Il convient de rebâtir l’imaginaire des classes travailleuses et de combattre la narration du capitalisme qui rend plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. Avant qu’un nouveau système ne voit le jour ces graines doivent être plantées et nourries dans la réalité actuelle. Il nous faut définir et répandre une idéologie et une culture offrant une autre solution que la haine et le bouc émissaire aux malheurs des pauvres et des dépossédés. De même faut-il amplifier les théories et les stratégies qui existent parmi les mouvements populaires de nos jours. Cela signifie s’opposer à la culture de consommation et à l’isolement social favorisés par le capitalisme, et construire une société qui redonne vie à la communauté et à l’humanité. Cela placera le bien-être de l’humanité au-dessus de l’accumulation de biens dans les mains de quelques-uns.
Les graines du futur existent dans les stratégies du CITU en Inde ; dans les coopératives de travailleurs au Brésil ; dans les luttes pour le logement en Afrique du Sud ; et dans d’innombrables autres mouvements populaires à travers le monde. Ce sont les clés qui peuvent arrêter les roues de la machine bien huilée du capital.
Auteur : Celina della Croce, coordinatrice à Tricontinental : Institut de recherche sociale, elle est organisatrice, militante et défenseur de la justice sociale.
Sources : commondreams.org. Licensed under a Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 License.
Thématiques : Société
Rubrique : Divers ()
