Partage international no 379 – mars 2020
par David Korten
En 1962, avec la publication de Printemps silencieux, Rachael Carson nous a avertis que l’utilisation aveugle de pesticides perturbait des écosystèmes critiques et causait de graves dommages à la santé humaine. Son message a conduit à l’interdiction de l’utilisation du DDT aux Etats-Unis et à restreindre son utilisation dans une grande partie du monde. Son avertissement a également contribué à lancer le mouvement environnemental pour que l’humanité accepte la responsabilité des conséquences de son action sur la Terre.
Dix ans plus tard, en 1972, le livre Les limites à la croissance, écrit par une équipe de chercheurs du MIT dirigée par Donella et Dennis Meadows, a de nouveau attiré l’attention du monde entier sur la responsabilité environnementale de l’humanité. Présenté sous forme de rapport au Club de Rome, le livre a utilisé la modélisation informatique pour démontrer qu’une croissance économique continue sur une planète finie conduirait à un effondrement environnemental et économique entre le début et le milieu du XXIe siècle. Il s’est vendu à plus de trois millions d’exemplaires dans quelque 35 langues.

En 1962, avec la publication de Printemps silencieux, Rachael Carson nous a avertis que l’utilisation aveugle de pesticides perturbait des écosystèmes critiques et causait de graves dommages à la santé humaine.
Ce livre a suscité un important débat public à l’époque et a eu une influence déterminante sur la vie et la pensée de nombreux membres de ma génération. En revanche, il a été fort critiqué par les entreprises qui profitent de la croissance et par les économistes néolibéraux qui ont fourni une justification intellectuelle pour l’establishment. Contrairement au livre de R. Carson, Les limites à la croissance n’a pas eu d’impact perceptible sur la politique publique et ce, au détriment des populations et de la planète.
Cependant, au cours des vingt années suivantes, la préoccupation pour la menace croissante que fait peser l’humanité sur les systèmes vitaux de la Terre a acquis le statut de consensus scientifique dominant. En 1992, l’Union of concerned scientists (l’Union des scientifiques inquiets) a rendu public un appel intitulé Avertissement des scientifiques du monde à l’humanité, signé par plus de 1 700 scientifiques, dont une majorité des lauréats du prix Nobel de sciences de l’époque. Son message était clair et sans ambiguïté :
« La Terre n’est pas infinie […] Les pratiques économiques actuelles qui nuisent à l’environnement, tant dans les pays développés que dans les pays sous-développés, ne peuvent être maintenues sans risquer d’endommager de façon irréparable des systèmes mondiaux vitaux. »
En novembre 2017, 55 ans exactement après Printemps silencieux, 45 ans après Les limites à la croissance et 25 ans après l’Avertissement des scientifiques du monde à l’humanité, l’Alliance of World Scientists a publié une nouvelle proclamation : Avertissement des scientifiques du monde à l’humanité : second avis. Celui-ci a été signé par plus de 20 000 scientifiques dans 184 pays. Il conclut :
« Nous sommes confrontés à la déforestation, à l’acidification des océans, à la diminution des réserves d’eau douce, à la sixième extinction massive de la Terre, à la croissance exponentielle de la population humaine, à la surconsommation et à un système climatique qui s’écarte des conditions dans lesquelles la civilisation humaine s’est développée. »

« La Terre n’est pas infinie. […] Les pratiques économiques actuelles nuisent à l’environnement. »
Moins d’un an plus tard, en octobre 2018, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat des Nations unies a publié un rapport appelant à des mesures draconiennes en matière de changement climatique, ainsi qu’à des objectifs précis nécessaires pour éviter des conséquences catastrophiques et irréparables. Le New York Times en a résumé les principales conclusions et recommandations :
« Pour éviter un réchauffement de 1,5° C, dit le rapport, les émissions des gaz à effet de serre doivent être réduites de 45 % par rapport aux niveaux de 2010 d’ici 2030, et de 100 % d’ici 2050. Il a également constaté que, d’ici 2050, l’utilisation du charbon comme source d’électricité devrait passer de 40 % aujourd’hui à entre 1 et 7 %. Les énergies renouvelables telles que l’éolien et le solaire, qui représentent environ 20 % de la production d’électricité aujourd’hui, devraient augmenter jusqu’à 67 %. »
Le correspondant environnemental de la BBC, Matt McGrath, a souligné en juillet 2019 que pour atteindre l’objectif initial de l’Onu, à savoir une réduction de 45 % des émissions de carbone d’ici 2030, il faudra une action mondiale forte d’ici la fin de cette année 2020. Son point de vue est que pour atteindre cet objectif initial en seulement dix ans, des changements massifs seront nécessaires. Donc, si nous n’agissons pas immédiatement, nous n’y arriverons pas.
L’humanité redécouvre une vérité fondamentale comprise par les humains d’autrefois, par de nombreux peuples indigènes aujourd’hui, et maintenant confirmée par les plus grands scientifiques : Nous sommes nés d’une communauté terrestre vivante et en sommes membres.
Nous prenons maintenant conscience des responsabilités qui découlent de notre capacité à créer consciemment notre avenir. Les conséquences environnementales de notre négligence de ces responsabilités sont connues depuis plus d’un demi-siècle, mais pour beaucoup de gens, l’urgence à agir commence tout juste à être comprise. La science fait progresser de manière significative la compréhension du fonctionnement de la planète. Nous savons maintenant, par exemple, que les premiers micro-organismes de la Terre ont séquestré l’excès de carbone et de composés toxiques dans le sous-sol pour créer des conditions de surface qui, plus tard, ont permis de nourrir des formes de vie plus complexes, y compris les humains.
Dans l’arrogance de notre quête pour plier la Terre vivante à notre volonté, nous avons organisé une grande partie de notre économie autour de l’extraction de ce carbone et de composés toxiques et de leur rejet dans l’air, les eaux et les sols de la Terre. Cette situation, ainsi que de nombreuses autres agressions humaines envers les systèmes de régénération de la planète, exigent des mesures correctives immédiates.
Alors que nous nous éveillons aux conséquences de notre relation autodestructrice avec la Terre, nous sommes confrontés à une vérité fondamentale concernant nos 5 000 dernières années : les civilisations passées que nous avons célébrées comme des affirmations de la grandeur de l’accomplissement humain ont centralisé le pouvoir d’exploiter les peuples et la nature au profit des dirigeants et aux dépens de tous les autres hommes. Chacune de ces civilisations s’est effondrée et notre civilisation actuelle va également dans cette direction, imposant encore plus de souffrances à un grand nombre de personnes.

Les événements actuels ne sont qu’un avant-goût de ce qui nous attend si nous continuons sur notre voie actuelle.
Aujourd’hui, pour la première fois dans l’expérience humaine, nous sommes une espèce mondiale avec une civilisation mondiale interdépendante. Mais le schéma de base se poursuit : les institutions dominantes sont désormais des entreprises plutôt que des gouvernements et les dirigeants sont les financiers et les PDG des entreprises plutôt que les rois et les empereurs.
La dynamique de base reste cependant sensiblement la même, et les conséquences se font sentir à une échelle sans précédent, rendant toujours plus de lieux invivables et chassant des millions de personnes de leur foyer. Les événements actuels ne sont qu’un avant-goût de ce qui nous attend si nous continuons sur notre voie actuelle.
Avec de la chance et une détermination collective, nous pourrons peut-être éviter l’auto-extinction et même de créer un monde de joie et de sens. Mais cela n’arrivera que si nous donnons la priorité à la guérison plutôt qu’à la consommation, et à la coopération plutôt qu’à la compétition ; si nous assumons nos responsabilités individuelles et collectives les uns envers les autres et envers la Terre ; et si nous remodelons notre culture, nos institutions, notre technologie et nos infrastructures en reconnaissant que nous faisons partie d’une communauté terrestre vivante. Nous venons d’entrer dans la décennie décisive pour l’humanité. Il est temps pour nous de relever le défi de notre époque et de créer un avenir conforme à notre réalité d’êtres vivants nés d’une Terre vivante et nourris par elle.
Auteur : David Korten, cofondateur de Yes! Media, président du Forum des économies vivantes, membre du Club de Rome, et auteur d’ouvrages majeurs, notamment Quand les multinationales gouvernent le monde (Ed. Yves Michel) et Change the story, change the future : A living economy for a living Earth (non traduit).
Thématiques : environnement
Rubrique : Divers ()
