Mettre fin à la pollution nécessite un changement d’attitude majeur

Partage international no 359juillet 2018

par Graham Peebles

La question de la pollution est devenue une affaire quotidienne ; un mode de vie meurtrier qui, selon un article publié dans The Lancet (19 octobre 2017), est responsable du décès d’au moins neuf millions de personnes chaque année. L’air que nous respirons est empoisonné, les ruisseaux, les rivières, les lacs et les océans sont dégoûtants ‑ certains plus que d’autres ‑ la terre est jonchée de déchets, le sol est toxique. La négligence, la complaisance et l’exploitation caractérisent l’attitude des gouvernements, des entreprises et de trop nombreuses personnes à l’égard de la vie de la planète et de ses riches systèmes écologiques interconnectés.

La Commission Lancet sur la pollution et la santé, qui n’est qu’un énième appel à l’action collective urgente, a constaté que la pollution est responsable d’un ensemble de maladies qui « tuent une personne sur six dans le monde entier ». Ce chiffre, bien que choquant, est probablement beaucoup plus élevé en réalité, parce que « l’impact de nombreux polluants est mal compris ». L’étude, historique, indique que nous avons atteint le point où « les décès attribués à la pollution sont trois fois plus nombreux que ceux dus au sida, au paludisme et à la tuberculose réunis ».

Notre style de vie matérialiste égoïste a un impact dévastateur sur toutes les formes de vie ; à moins d’un changement majeur dans les attitudes, le nombre de personnes qui meurent à cause des niveaux toxiques de pollution s’élèvera ; la contamination des océans augmentera, la déforestation et la désertification continueront, et la destruction constante de tout ce qui est beau et donné par la nature s’intensifiera, jusqu’à ce qu’un jour, toute couleur, diversité et lumière soient éradiquées de notre monde glorieux ; il sera alors trop tard.

Océans de plastique, air empoisonné

Même le négateur du changement climatique le plus endurci ne peut blâmer les cycles climatiques naturels pour les îles de plastique qui parsèment les océans, ou l’eau empoisonnée et l’air contaminé. La pollution est causée par l’activité humaine ; elle « met en danger la stabilité des systèmes vitaux de la Terre et menace la survie durable des sociétés humaines ». Il faut susciter un sentiment d’intense urgence et de menace vitale, en particulier auprès des gouvernements et des populations des pays qui sont, et ont été historiquement, les principaux pollueurs ‑ les nations industrialisées du monde. Bien que la Chine ait maintenant dépassé les Etats-Unis et soit désormais la première émettrice mondiale de gaz à effet de serre, comme l’a rapporté le New York Times (1er juin 2017), les Etats-Unis (qui comptent environ 5 % de la population mondiale mais produisent 30 % des déchets du monde), « avec leur attirance pour les grosses voitures, les grandes maisons et les climatiseurs, ont contribué plus que tout autre pays au dioxyde de carbone atmosphérique qui réchauffe la planète. En termes cumulatifs, nous [les Etats-Unis] sommes certainement responsables de ce problème plus que quiconque », a déclaré David G. Victor, spécialiste de longue date de la politique climatique, à l’Université de Californie.

La Russie et l’Inde suivent les Etats-Unis comme émetteurs de la plupart des gaz à effet de serre ; viennent ensuite le Japon, l’Allemagne, l’Iran et l’Arabie saoudite. L’Australie, le Canada et le Brésil devraient également faire partie des principaux pollueurs ; à mesure que l’économie brésilienne s’est développée, les quantités d’émissions de gaz toxiques ont augmenté, leur effet étant aggravé par la déforestation de vastes zones de forêt tropicale amazonienne.

L’Indonésie mérite également notre attention. Ce petit pays (3 % de la population mondiale) au milieu des mers du Sud est un grand pollueur : il possède la troisième plus grande étendue de forêt tropicale après les bassins de l’Amazone et du Congo, et abat des arbres au taux le plus élevé de la planète ; il produit environ 5 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, est le deuxième contributeur de la pollution plastique marine après la Chine et possède certaines des eaux les plus sales de l’Asie du Sud-Est ‑ seulement un tiers de la population ayant accès à de l’eau potable propre.

La Chine a également un problème d’eau polluée ; l’International Business Times (22 mars 2017) a rapporté qu’une analyse faite à la demande du gouvernement chinois « a constaté que plus de 80 % de l’eau des puits n’est pas potable […] alors qu’environ 60 % de l’eau souterraine est de mauvaise ou extrêmement mauvaise qualité ». La pollution de l’eau a également atteint des niveaux graves aux Etats-Unis : selon Water Benefits Health, 32 % des baies, 40 % des rivières et 46 % des lacs du pays sont « trop pollués pour la pêche, la natation ou la vie aquatique ». Le fleuve Mississippi, qui est l’un des fleuves les plus pollués du monde, « charrie chaque année environ 1,5 million de tonnes de pollution azotée dans le Golfe du Mexique. La pollution qui en résulte est la cause d’une zone morte côtière (dans l’océan) de la taille de la Bretagne chaque été. »

La pollution des cours d’eau et des rivières entraîne la contamination des océans ; les engrais chimiques, les détergents, le pétrole, les eaux usées, les pesticides et les déchets plastiques se déversent dans la mer à partir des voies navigables intérieures. Des recherches récentes ont identifié dix fleuves comme étant la source de 90 % des plastiques dans les océans. Deutsche Welle (30 novembre 2017) a signalé qu’ils traversent tous des zones densément peuplées où les infrastructures de collecte ou de recyclage des déchets sont inadéquates. Trois de ces fleuves de saleté se trouvent en Chine, quatre autres traversent la Chine, deux ‑ le Nil et le Niger (régulièrement le théâtre de pollutions pétrolières) ‑ se trouvent en Afrique. La liste est complétée par le Gange en Inde, qui sert de décharge (près de 80 % des déchets urbains sont jetés dans le fleuve), de buanderie, de salle de bains, de chambre funéraire et de temple.

Si certains polluants restent à la surface de l’océan, beaucoup s’accumulent sur les fonds marins où ils sont ingérés par de petits organismes et introduits dans la chaîne alimentaire (voir The Guardian, 14 février 2017). L’état choquant des mers a été mis en évidence récemment dans la production de la BBC, Planète bleue II. Dans une séquence émouvante, un albatros, en mer depuis des semaines à la recherche de nourriture, a été filmé en train de nourrir ses poussins avec des morceaux de plastique recueillis à la surface de l’océan.

Les déchets plastiques sont produits partout, mais cinq pays asiatiques produisent 60 % du total mondial qui s’élève à 300 millions de tonnes (dont seulement 10 % sont recyclés) : la Chine, l’Indonésie, les Philippines, la Thaïlande et le Vietnam. Si rien ne change, on prévoit que d’ici 2025, la consommation de plastique en Asie pourrait augmenter de 80 % pour atteindre plus de 200 millions de tonnes, et la consommation mondiale pourrait atteindre 400 millions de tonnes. Greenpeace estime qu’environ 10 % de tout le plastique se retrouve dans les océans du monde, où l’on estime qu’il tue jusqu’à un million d’oiseaux de mer et 100 000 mammifères marins par an.

Les statistiques sur la pollution sont nombreuses, choquantes et trop déprimantes. En voici un avant-goût :

– 5 000 personnes meurent chaque jour en buvant de l’eau insalubre.

– Environ 80 % des déchets dans les décharges pourraient être recyclés.

– 65 % des décès en Asie et 25 % en Inde sont liés à la pollution atmosphérique.

– La bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO, souvent causée par pollution de l’air à l’intérieur) est responsable de la mort de plus d’un million de personnes chaque année.

– Plus de 3 millions d’enfants de moins de cinq ans meurent chaque année de facteurs environnementaux.

– Dans le monde entier, 13 000 à 15 000 morceaux de plastique sont déversés chaque jour dans l’océan.

– Au moins deux tiers des stocks de poissons du monde souffrent de l’ingestion de plastique.

– Pour chaque million de tonnes de pétrole transportées par bateau, environ une tonne est perdue en marée noire.

– Un million de bouteilles en plastique sont vendues dans le monde chaque minute et ceci devrait augmenter de 20 % d’ici 2021.

– Environ 1 000 enfants meurent chaque année en Inde à cause de maladies causées par la pollution de l’eau.

– Il y a plus de 500 millions de voitures dans le monde ; il pourrait y en avoir un milliard d’ici 2030.

– Les consommateurs du monde entier utilisent environ 500 milliards de sacs en plastique à usage unique chaque année. Cela représente environ un million de sacs par minute et ce nombre augmente.

Une négligence criminelle

La pollution, et plus largement la catastrophe environnementale est le résultat d’une société de consommation insatiable, de l’égoïsme, et de l’irresponsabilité individuelle et collective. Elle découle d’une approche matérialiste de la vie, enracinée dans le désir et dans un système économique injuste qui exige un consumérisme débridé pour sa survie. L’excès et la cupidité sont encouragés, la sobriété rejetée. Les gouvernements affairistes, emprisonnés dans le nationalisme et obsédés par la croissance économique à court terme alimentent le système, et le problème le plus important est relégué au second plan, rarement abordé par des politiciens irresponsables et ambitieux qui semblent croire que la croissance illimitée et le consumérisme de masse importent plus que la santé de la planète.

L’établissement de politiques qui assainiront l’air, les mers et les rivières, et qui préserveront les forêts et les terres agricoles, devrait être la priorité numéro un de tous les gouvernements du monde, en particulier les nations industrialisées, responsables de la majorité de la pollution produite et de la culture de consommation qui perpétue la crise. Mais si les gouvernements doivent jouer un rôle de premier plan pour mettre fin à la pollution, nous, les individus, devons changer notre façon de penser et notre mode de vie. Il est impératif que nous consommions moins et que les décisions d’achat soient prises avant tout en fonction des considérations environnementales. La sobriété et une vie simple doivent remplacer l’abondance, la complaisance et l’habitude de céder à ses penchants.

Cela exige un changement majeur dans les attitudes, ni dans 25 ans, ni dans un an, mais maintenant. Comme l’affirme à juste titre le pape François dans son encyclique révolutionnaire Laudato Si : Sur la sauvegarde de la maison commune (publiée le 24 mai 2015) : « L’éducation sera inefficace, et ses efforts seront vains, si elle n’essaie pas de répandre un nouveau paradigme concernant l’être humain, la vie, la société et la relation avec la nature. Sinon, le paradigme consumériste, transmis par les moyens de communication sociale et les engrenages efficaces du marché, continuera de progresser. » (Cf. § 215) Le marché, assisté par les médias, n’est pas concerné par les considérations « progressistes (de gauche) » comme le bien-être de la planète et la santé des êtres humains ; c’est un monstre aveugle déchaîné par le père de la division et de l’injustice sociale : le néolibéralisme, un modèle socio-économique qui se trouve au cœur non seulement du problème environnemental, mais aussi de beaucoup de nos crises interdépendantes. Pour que les réseaux écologiques au sein desquels nous vivons soient purifiés et que la guérison ait lieu, cette idéologie injuste et les soi-disant valeurs qu’elle promeut doivent être totalement rejetées et une nouvelle façon de penser doit être inculquée. L’égoïsme et la cupidité doivent céder la place à un comportement inclusif, socialement et écologiquement responsable, fondé sur la reconnaissance du fait que le monde naturel n’est pas séparé de nous et que nous avons le devoir d’en prendre soin. Nous sommes tous responsables du monde dans lequel nous vivons ; c’est à nous, chacun d’entre nous, de vivre consciemment d’une manière écologiquement responsable, peu importe le coût et le désagrément, et de commencer à réparer les terribles dommages que nous avons produits et que nous continuons de causer au monde naturel.

Auteur : Graham Peebles, écrivain indépendant britannique et travailleur caritatif, il a créé l’ONG The Create Trust en 2005 et a mené des projets éducatifs en Inde, au Sri Lanka, en Palestine et en Ethiopie.
Thématiques : environnement
Rubrique : Divers ()