Maladie de la vache folle : et maintenant ?

Partage international no 93mai 1996

par Idina Le Geyt

La crainte soulevée par l'encéphalopathie spongiforme bovine (ESB) au Royaume-Uni a provoqué un débat national, non seulement sur la consommation de viande, mais sur la société de consommation en général, la recherche du profit et la demande d'une nourriture toujours meilleur marché.

A Londres, la vente des livres de cuisine végétarienne s'est accrue de 300 pour cent, et les associations de végétariens et d'écologistes reçoivent un nombre record de demandes de renseignements. En l'espace d'une nuit, le bœuf a disparu des menus des restaurants, et McDonald's, la première chaîne de restaurants à bannir le bœuf britannique, a lancé une campagne d'affichage présentant des burgers végétariens, accompagnés d'une énorme et appétissante carotte. Un changement profond d'attitude s'est produit parmi la population, impensable une semaine auparavant.

Pourtant, l'horreur initiale, provoquée par le fait que chaque mangeur de viande ait potentiellement pu contracter une maladie mortelle, a vite été remplacée par le fatalisme. Les coupes de premier choix se vendant à très bas prix, les opportunistes ont rempli leurs congélateurs de viande à prix réduit, alléguant que l'alerte venait trop tard. Les marchés de bovins désertés, quelques fermiers gallois se sont accusés mutuellement d'administrer des doses de whisky à leurs vaches pour percevoir les compensations promises par le gouvernement pour l'ESB. Le gouvernement britannique est largement et sévèrement critiqué pour son laxisme et pour son manque d'autorité durant la fin des années 1980.

On assiste maintenant à un regain d'intérêt pour l'agriculture biologique, dont les coûts auraient été largement inférieurs aux milliards de dollars qu'il va maintenant falloir dépenser pour l'abattage des animaux, la restauration de la confiance, et les compensations à verser. Selon le professeur Colin Tudge : « Le désastre de l'ESB est la rançon d'une production uniquement axée sur le profit et non sur le bien-être des gens. » Pourquoi, se demande-t-il, nous fallait-il manger autant de viande, et à un aussi bas prix ? Si les gens n'ont pas les moyens, ajoute-t-il, la solution est de s'attaquer aux causes de la pauvreté, plutôt que de produire une viande bon marché.

« Prétendre qu'il faille produire de la viande bon marché pour nourrir les pauvres est faire preuve d'un mépris incommensurable », affirme-t-il. « Si les gens sont pauvres, cela tient à la façon dont nous avons choisi d'organiser notre économie ; et c'est nous qui avons élu ceux qui perpétuent ces conditions. » D'autres personnes font ressortir les pressions qui ont conduit les fermiers à abandonner les méthodes traditionnelles pour s'orienter vers la production de masse. Bien que certains aient éprouvé une répulsion instinctive à transformer les bovins non seulement en carnivores, mais en cannibales, cette pratique se poursuivait néanmoins à petite échelle depuis cent ans. Rudolph Steiner, lors d'une conférence donnée en Suisse en 1923, demandait déjà : « Qu'adviendrait-il si les bœufs en venaient à manger de la viande plutôt que des plantes ? » Il émit l'hypothèse que l'accumulation, dans le corps de l'animal, d'énergie non utilisée à la digestion créerait une accumulation d'acides nocifs qui attaqueraient le système nerveux et le cerveau. « Si un bœuf, prévenait-il, en venait à consommer directement de la viande, il en deviendrait fou. » Le docteur Harash Narang, un des scientifiques qui a tiré la sonnette d'alarme quant aux dangers de l'ESB, rappelle que c'est au moment de la Seconde Guerre mondiale que s'est intensifiée la pratique consistant à nourrir les bovins des restes d'abattoirs, bon marché et riches en protéines.

Le Royaume-Uni paye maintenant les conséquences de cette pulsion sans fin à réduire les coûts, ayant conduit à diminuer les contrôles sanitaires, à assouplir les normes et à s'abstenir de faire chauffer les abats à des températures suffisantes, sans mentionner l'immense cruauté consistant à traiter les animaux comme des produits, plutôt que comme des êtres doués de sensibilité.

L'ESB fit sa première apparition en 1986, et on l'attribua alors à la maladie endémique des moutons, la tremblante, dont l'agent pathogène survivait dans la nourriture pour bovins préparée à partir de cerveaux de moutons, et sautait la barrière des espèces. Des changements survenus dans le milieu des années 1980 visant à réduire les coûts de production avaient fait qu'on ne portait plus les abats à une température suffisamment élevée pour détruire l'agent pathogène.

Les compensations offertes aux fermiers pour les animaux infectés furent à l'origine insuffisantes, et firent que de nombreuses bêtes contaminées échappèrent à la destruction. Les abats de ces animaux servirent alors à nourrir et à contaminer d'autres bestiaux. On croyait au départ que l'ESB ne se trouvait que dans les abats et non dans la carcasse, mais cette croyance est maintenant mise en doute. Les mesures prises en 1988 et 1989 pour détruire les abats infectés furent insuffisamment contrôlées, et l'épidémie continua donc. L'ESB se mit dès lors à infecter d'autres espèces nourries avec des préparations contaminées, et on se mit à craindre de plus en plus que la maladie puisse sauter la barrière des espèces et infecter les humains. Mais les quelques voix isolées au sein de la communauté scientifique qui tentèrent de nous prévenir furent ignorées, et les fonds consacrés à la recherche restèrent insuffisants.

Cette année 1996 vient de voir apparaître chez des humains dix cas de la maladie de Creutzfeldt-Jakob (MCJ), qui seraient dus à une nouvelle souche affectant des personnes de plus en plus jeunes. Un comité consultatif d'experts indépendants a annoncé le 20 mars 1996 que l'explication la plus probable à cette nouvelle souche de MCJ était l'ESB. L'industrie du bœuf britannique s'est alors effondrée, suite à la réaction rapide de l'Europe qui bannissait les importations de bœuf britannique.

La période d'incubation de cette nouvelle souche étant de 5 à 30 ans, la Grande-Bretagne prit alors conscience de la possibilité d'une épidémie à venir au cours du prochain siècle. En l'absence de statistiques sur cette nouvelle maladie, les scientifiques sont de leur côté impuissants à rassurer la population. On pense même que la maladie pourrait se transmettre en inhalant la poussière des abats infectés, plutôt qu'en ingérant les abats eux-mêmes.

Un fermier biologique, Marc Purdey, accuse les organo-phosphates contenus à haute dose dans les pesticides destinés à exterminer la mouche responsable du varron. Il prétend que ces produits chimiques pénètrent le système nerveux, et mettent hors de combat le mécanisme de défense de l'organisme contre l'agent infectieux contenu dans la nourriture.

Dans un récent article du New Scientist, un expert américain, Robert Rohwer, accuse le recyclage des vaches d'être la cause de l'épidémie : un cercle absolument infernal. Les carcasses des bovins étant transformées en nourriture animale, l'agent infectieux aura été recyclé de façon répétitive à travers les vaches, avance-t-il, s'accumulant depuis des années à des taux trop faibles pour produire des symptômes, jusqu'au jour où l'épidémie s'est déclarée.

Les conséquences les plus désastreuses de la « culture du bœuf » sont décrites par Jeremy Rifkin dans son livre Beyond Beef (Au-delà du bœuf). Pour J. Rifkin, la consommation de bovins est un « système diabolique », une machination ordonnancée à distance et tenue secrète. Il énumère une série de maux découlant de cette industrie de masse : l'emprise des forces du marché et le matérialisme ; la cruauté et la désensibilisation des travailleurs ; et le mythe pernicieux voulant que la viande rouge procure de la force.

« Ce système diabolique est perpétuée par des institutions et des individus liés par des principes d'organisation rationnels, guidés dans leurs choix et leurs décisions uniquement par les forces du marché et des buts utilitaires. Un tel monde laisse peu de place à la glorification de la création, à l'identification avec nos semblables, à la gestion de l'environnement, et à la protection des droits des générations futures. » (p. 285)

Par-dessus tout, Jeremy Rifkin considère que le commerce du bœuf est la première cause de la destruction de l'environnement, facteur de famine dans le tiers-monde. En effet, l'utilisation des terres comme pâturages, et pour la production de nourriture pour les animaux plutôt que pour les humains, a conduit aux déforestations tropicales, au déplacement originel des Amérindiens, et à la désertification de grandes étendues d'Afrique.

« Alors que les riches meurent des maladies des nantis, les pauvres de la planète aspirent ardemment à disposer du strict nécessaire pour vivre. L'injustice imposée à l'humanité par la chaîne des protéines du 20e siècle est sans précédent : un milliard de personnes se gavant et se purgeant, engluées dans un excès de graisse, alors qu'un milliard d'autres dépérissent, incapables de fournir à leurs corps le minimum de nourriture indispensable à l'alimenter suffisamment. Le reste de l'humanité, quelque 3 milliards et demi d'individus, se tient en équilibre précaire entre le salut et le désespoir, espérant gravir l'échelle des protéines, avec pour résultat certain que pour chaque personne qui réussit à atteindre les échelons supérieurs, une autre se verra refoulée vers le bas, où la malnutrition et la famine la guettent. » (p. 176)

« Dans un monde régi par l'électronique, où le temps a été comprimé jusqu'à la presque simultanéité et l'espace réduit à la « réalité virtuelle », où les frontières ont été éliminées pour faire place au marché mondial, un supermarché planétaire, l'humanité n'a pas réussi à faire disparaître la plus importante frontière qui soit : celle qui sépare les riches des pauvres, ceux qui ont à manger de ceux qui meurent de faim. » (p. 179-180)


Sources :
Jeremy Rifkin, Beyond Beef ; The rise and fall of the cattle culture, Plume, New York, 1993 et Thorsons, Londres, 1994.
New Scientist, 13 avril 1996.
The Indépendant et Indépendant on Sunday.
La citation de Rudolf Steiner est parue  dans The Indépendant on Sunday, le 31 mars 1996.

Royaume Uni Auteur : Idina Le Geyt, collaboratrice de Share International basée à Londres, au Royaume-Uni.
Sources : Voir à la fin de l'article
Thématiques : Sciences et santé
Rubrique : Divers ()