Partage international no 91 – mars 1996
par Bette Stockbauer
Jiddu Krishnamurti (1895-1986) fut l'un des instructeurs spirituels les plus influents du XXe siècle. Grâce à ses livres, ses écoles et les conférences qu'il a données dans le monde entier, il a fait connaître sa vision unique de la libération intérieure. Selon Benjamin Creme, Krishnamurti était à la naissance un initié de troisième degré qui, dans sa jeunesse, fut préparé par adombrement à servir de véhicule éventuel pour Maitreya. Lorsque Maitreya décida de se manifester au moyen d'un corps qu'il aurait lui-même créé, Krishnamurti commença à enseigner. Toujours selon Benjamin Creme, Krishnamurti passa la quatrième initiation à l'âge de 49 ans.
Par l'intermédiaire de l'un de ses collaborateurs, Maitreya a dit de K (Krishnamurti) : « C'était un vrai disciple de Maitreya. Les enseignements de Krishnamurti sont ceux de Maitreya. » (Partage international, sept. 1988, p. 10).
On a fait beaucoup de commentaires sur le caractère unique des enseignements de Maitreya et de Krishnamurti. Ils sont subtils et insaisissables, mais d'une simplicité qui va directement au cœur des problèmes actuels de l'humanité. Ils encouragent l'étudiant à chercher en lui-même les réponses qui ne peuvent être trouvées qu'au plus profond de l'âme de chacun.
Bien qu'ils puissent être abordés de bien des manières différentes, un trait frappant est qu'ils préparent le terrain pour les transformations dont nous sommes témoins, au fur et à mesure que nous quittons l'ère des Poissons et entrons dans celle du Verseau. Nous constatons aujourd'hui l'affaiblissement relatif des énergies d'idéalisme et de dévotion du 6e rayon, qui ont dominé l'ère des Poissons. Ceci est illustré par les paroles de Maitreya : « Si vous voulez que s'établisse une coexistence pacifique sur la planète Terre, n'introduisez pas d'idéologies. » (PI, nov. 1988, page 9). Ces deux instructeurs ont également répété : « Ne me suivez pas. »
En outre, nous constatons la grande importance qu'ils accordent dans leur pensée aux énergies du Verseau, énergies du 7e rayon d'Ordre cérémoniel. Ce rayon a trait aux forces constructives de la nature et permet de trouver des solutions pratiques aux problèmes humains. Maitreya ne cesse d'attirer l'attention sur les problèmes fondamentaux que l'humanité s'obstine à ignorer : la nourriture, le logement, les soins médicaux et l'éducation pour tous. K trouvait que les rêveries philosophiques concernant un monde idéal étaient inutiles, et déclarait : « … tout cela n'a guère de sens si vous ne savez pas comment vivre1. »
Maitreya répand un enseignement triple sur l'honnêteté du mental, la sincérité de l'esprit et le détachement. On retrouve des idées semblables sous des noms différents dans la pensée essentielle de K. Quand ces deux enseignements sont étudiés côte à côte, ils s'éclairent mutuellement.
Les réflexions suivantes ont pour but de les mettre en parallèle. Sauf précision contraire, la pensée de Maitreya est étudiée d'abord, suivie de celle de K. Les enseignements de Maitreya sont transcrits en italique pour faciliter la comparaison.
Le silence
Toute action commence au centre – dans le silence, l'endroit sacré où l'on découvre la vérité.
Maitreya : « Les hommes vont se rendre compte, pour la première fois, que le divin n'est pas à l'« extérieur » mais qu'il se trouve à la fois dans le cœur de chacun et dans l'univers, dans toute création […]. Le Seigneur véritable est dans le cœur. Si vous voulez le connaître, essayez de comprendre la voix du silence […]. Le silence est cet espace libre de tout conditionnement […]. Le jour où le Soi intérieur est libéré des tensions et des contraintes inhérentes au processus d'être et de devenir, mais remplit cependant son devoir de manière détachée, le Royaume du Seigneur est expérimenté par le Soi dans le cœur. » (PI, nov. 1988, p. 11)
K : Les écrits de K sont remplis de références au silence – celui des arbres, des rivières profondes et des montagnes anciennes, celui de l'âme perdue dans la méditation : « Le silence croissait et devenait plus intense, plus vaste et plus profond. Le cerveau qui avait écouté le silence – celui des collines, des champs et des bois – était lui-même silencieux maintenant […]. Il était calme, profondément tourné vers lui-même ; comme un oiseau qui a replié ses ailes, il était replié sur lui-même. Il avait pénétré dans des profondeurs qui le dépassait. Il s'agissait d'une dimension que le cerveau ne pouvait ni saisir ni comprendre1. »
Espace intérieur • esprit vacant
Lorsque Maitreya parle d'« espace intérieur » et K d'« esprit vacant », ils esquissent un nouveau paradigme pour la vie humaine : quelque chose qui va au-delà de la pensée, de l'espace et du temps, pour atteindre l'universel – le centre de l'intelligence, de la compassion et de l'amour.
M : « Chacun a besoin d'un « espace intérieur » où personne ne le dirige, ne lui dise où aller et quoi faire. Cet espace vous a été donné pour que la confusion et le chaos autour de vous se dissipent. Vous ne devez jamais céder cet espace à personne, si ce n'est à votre soi véritable. La méditation est en fait un voyage de retour vers cet espace pour trouver la paix et le bonheur. » (PI, juin 1989, p. 15)
Un leitmotiv des enseignements de K est l'accent qu'il met sur le mauvais usage de la pensée. En tant qu'initié du quatrième degré, vraisemblablement au-delà de l'illusion du plan mental, il pouvait, à sa manière unique, éclairer d'une vive lumière les machinations et les inventions de la pensée courante. L'humanité, déclare-t-il, est toujours attachée au temps et à la pensée. Les peurs et les souvenirs du passé inhibent constamment la liberté d'action dans le présent, tandis que la projection dans un futur imaginaire nous empêche d'expérimenter vraiment les réalités d'aujourd'hui. Tout cela nous éloigne du « présent » et nous plonge dans une constante détresse. La liberté ne peut se trouver que lorsque le soi personnel s'efface.
K : « Les racines du ciel sont d'une grande vacuité, car dans la vacuité se trouve une énergie incalculable, vaste et profonde2. »
Conscience de soi • conscience sans préférence
M : « La conscience est la mère de la création. […] La conscience ne peut être divisée ni imposée. […] La conscience peut seulement être expérimentée. » (PI, juin 1989, p. 10)
« La conscience seule est plus puissante que les bombes nucléaires, plus puissante que n'importe quoi d'autre dans l'univers. La conscience est même au-delà de la lumière. » (PI, déc. 1988, p. 10)
« Le Soi est infini. La conscience est infinie. Le mental, l'esprit et le corps ont un commencement et une fin. […] La destinée de chacun de vous est d'être un jour libéré du mental, de l'esprit et du corps. Là est le salut. » (PI, sept. 1989, p. 13)
« La seule manière de régler n'importe quel problème dans la vie est de comprendre quelle en est l'origine. A partir du moment où vous savez d'où il vient, vous pouvez inverser le processus. » (PI, sept 1988, p. 8)
Lorsqu'il était enfant, K passait des heures parfaitement immobile, à observer les minuscules insectes, les feuilles ou les mouvements du vent. Adulte, ses écrits sont remplis de descriptions sur la beauté naturelle des lieux qu'il connaissait. Toute sa pensée est imprégnée de la tranquillité qui était la sienne lorsqu'il contemplait le monde. Regarder la vie sans réagir ni juger, sans manifester de préférence ni de projection, c'est ce qu'il appelle la conscience sans préférence. Dans cette action même, disait-il, naît une nouvelle manière d'être.
K : « Lorsque l'on est attentif [de cette manière], alors vient l'intuition […]. L'intuition est semblable à un éclair de lumière. Vous voyez, avec une absolue clarté, toutes les complications, les conséquences, les complexités. Cette intuition même est alors action2. »
Honnêteté du mental • libération de tout conditionnement
Benjamin Creme explique que pour Maitreya l'« honnêteté du mental » signifie beaucoup plus que le simple fait de ne pas mentir ni voler : « Maitreya entend un mental qui n'est pas conditionné par les idéologies et les « ismes », un mental honnête envers lui-même, libre et ouvert à chaque instant à l'expérience de la vie, s'exprimant de façon parfaite, pure, spontanée, sans conditionnement […] Seul un mental non conditionné peut concevoir ce qu'est la liberté3. »
M : « Soyez vous-même. N'abandonnez pas le respect de vous-même, votre dignité, aux autres. A partir du moment où vous vous soumettez à quelqu'un d'autre, vous devenez un zombie. Ne laissez pas même une ombre vous posséder. Votre destinée est d'être libre. » (PI, oct. 1988, page 7)
« Vous devez vous libérer de tous les « ismes », car il s'agit de la plus mortelle des drogues. C'est comme une éponge qui absorbe les illusions comme de l'eau et engloutit le Soi. » (PI, janv/fév. 1990, page 10)
Bien qu'il ait été révéré par des millions de personnes, K renonça à la position de guru. Son seul souci fut de « rendre les hommes totalement, inconditionnellement libres », pour aider l'humanité à ouvrir les cages qu'elle a elle-même construites. La vraie révolution commence lorsque l'individu est capable de dépasser les limitations de la race, de la religion et de la nationalité créées par la société. A ce moment-là, il peut goûter le suprême bonheur de la vérité.
K : « C'est à vous de choisir. Aucun leader, aucun instructeur, personne ne peut vous dire ce que vous devez faire. Vous êtes seul dans ce monde brutal et fou5. »
Sincérité de l'esprit • perception de « ce qui est »
Pour Benjamin Creme, par la « sincérité de l'esprit », Maitreya entend la nécessité de « voir la réalité sans altération, […] être libéré des mirages du plan émotionnel, de sorte que vous expérimentez la vie sur ce plan, telle qu'elle est […]. La sincérité de l'esprit, c'est lorsque votre discours provient du cœur, que vous êtes absolument sincère et en accord avec qui vous êtes et ce que vous êtes, sans prétention ni mirage […] mais en étant droit, pur et vrai avec vous-même4. »
M : « Si vous suivez les autres au lieu d'être vous-mêmes, vous perdez votre éclat ; vous ne pouvez refléter la lumière de l'individualité. » (PI, déc. 1988, p.16)
Pendant des siècles, affirmait K, le monde a édifié des idéaux de perfection : des idéaux de non violence pour masquer sa violence, d'amour pour masquer sa haine, d'état parfait, de communauté parfaite pour masquer le chaos régnant. Ces idéaux sont une excuse, et ne servent qu'à fuir le réel. C'est seulement en percevant la réalité concrète, et en acceptant « ce qui est », que vient l'intuition.
K : « Il est apparemment extrêmement difficile de ne pas avoir d'idéaux [mais] les concepts idéaux n'ont aucune valeur car ils éloignent de « ce qui est ». Ce que nous répétons depuis des années [c'est que] le réel est plus important que l'idéal. Les faits en eux-mêmes apportent un changement6. »
Détachement • capacité de mourir à chaque instant
La pensée de Maitreya en ce qui concerne le détachement a trait surtout à la personnification – ou à l'attachement à des pouvoirs spirituels. Par ces enseignements, il est peut-être en train de préparer le monde à utiliser correctement les pouvoirs croissants de l'énergie qui nous entoure.
M : « Il y a des moments où vous prenez conscience du fait qu'il existe quelqu'un derrière vous, en vous, au-dessus de vous, autour de vous – que quelque chose est présent. Ce « quelque chose » est le Tout Puissant. Il ne participe pas. Il observe […]. Alors, au fur et à mesure que votre conscience croît, si vous pratiquez la discipline du détachement, vous Me connaîtrez dans Ma totalité. Au moment où vous pensez à Moi, Je suis avec vous. » (PI. sept. 1989, p. 14)
« Le détachement est la plus puissante des « drogues ». Il devient si efficace qu'il immunise le Soi contre les actions et les réactions du mental, de l'esprit et du corps […]. Apprendre le détachement est un art. Un scientifique, grâce au détachement, apprendra les lois de la physique et de la chimie […]. L'artiste, grâce au détachement, sera capable de décrire Dieu à travers ses propres expériences. » (PI, sept. 1989, p. 13)
Les biographes de K ont exprimé les difficultés qu'ils ont rencontrées au cours de leurs recherches, étant donné l'absence de mémoire presque totale de K en ce qui concerne ses jeunes années. Il a toujours été orienté vers le présent, jamais vers les souvenirs d'un passé mort. Partir du souvenir d'une expérience pénible, ou attendre désespérément une expérience heureuse, peuvent seulement semer les graines d'un conflit. Ses propres méditations étaient remplies de l'émerveillement d'un enfant. Il n'a jamais essayé de capturer l'énergie qui se manifestait, ni de lui donner un nom, ni de la faire revenir.
K : « Nous devons mourir chaque jour à tous nos souvenirs, nos expériences, notre connaissance et nos espoirs… ne rien rassembler, mais mourir chaque jour, à chaque minute, c'est exister en dehors du temps […] Il ne s'agit pas simplement de mots, mais de quelque chose de bien réel7. »
Etre et devenir
Même lorsqu'il n'était qu'un jeune instructeur, K inculquait à ses auditeurs la nécessité impérative d'un changement radical. Peut-être était-ce l'urgence qu'il ressentait, parce que le monde était arrivé à un point de crise, qui lui faisait rejeter l'idée de devenir, d'évolution graduelle. Il considérait que cette idée était une illusion de plus de la pensée : un moyen de gagner du temps pour éviter de regarder la réalité en face. Au cours de discussions avec le physicien David Bohm, il explora l'idée d'une complète mutation des cellules du cerveau, quelque chose qui arriverait instantanément, permettant un contact direct avec le Mental universel. En rejetant complètement la validité de l'évolution de la conscience au cours du temps, il ne laissait à son interlocuteur aucune possibilité d'échapper au présent.
Maitreya est plus patient. Il déclare : « Les « ismes », les idéologies et les croyances sont des étapes importantes dans la vie de tout être humain, [ …] l'évolution ne peut se faire qu'à travers eux. » Il recommande de « ne pas dire aux gens d'abandonner leurs croyances et leurs philosophies, parce qu'elles sont importantes pour survivre dans le monde actuel […]. Elles nous donnent le courage de nous lever le matin et d'aller travailler de manière à pouvoir payer les factures et subvenir aux besoins de notre famille. » (PI, mars 1990, p. 7)
Néanmoins, sur le sentier de l'évolution, « dès le moment où une personne renonce à l'isme qui la distinguait, elle devient libre. Elle me trouve alors au fond d'elle-même car Je suis libre de toute idéologie. » (PI, janv/fév. 1990, p. 9)
Les idées exprimées ici ne sont qu'une petite partie de ce qu'ont partagé Maitreya et Krishnamurti. Le lecteur intéressé qui explorera plus avant ces domaines trouvera bien d'autres parallèles et pourra, de plus, faire l'expérience de l'émerveillement et de la bénédiction de côtoyer une telle pensée.
1. Mystic Fire Vidéo/With a Silent Mind
2. Krishnamurti to Himself, Krishnamurti
3. La Mission de Maitreya, tome II, Benjamin Creme, p 285
4. Idem, p 287
5. On Nature and the Environment, Krishnamurti.
6. Krishnamurti, a Biography, by Pupul Jayakar
7. Commentaries on Living II, Krishnamurti
Les différences de formulation pouvant apparaître entre les extraits de PI cités dans cet article et leur version publiée à l'origine, relèvent seulement de la traduction française. NdT
Auteur : Bette Stockbauer, journaliste freelance associée avec Share International, basée à Red Rock, Texas (Etats-Unis).
Thématiques : sagesse éternelle
Rubrique : Divers ()
