Partage international no 46 – juin 1992
La cinquième Conférence internationale anti-corruption qui s’est tenue en mars a tristement conclu que la fraude à grande échelle était étroitement liée au poids de la dette qui submerge le tiers monde.
Le professeur Pino Arlacchi, sociologue italien, a présenté les faits étayant cette thèse. Ce n’est pas dans le secret des comptes bancaires des trafiquants d’armes et des mafiosi de la drogue qu’il faut chercher les fortunes illégales (bien que leurs affaires criminelles soient très lucratives). Non, les champions dans l’accumulation de fortunes illégales sont les chefs de gouvernements, les ministres, les militaires hauts gradés et les hauts fonctionnaires.
La corruption remplit leurs poches et des sommes invraisemblables sont déposées sur des comptes bancaires privés.
Selon P. Arlacchi, cet argent est en grande partie prélevé sur les prêts accordés par les nations occidentales aux pays en voie de développement. P. Arlacchi dénonce ce qu’il appelle « le plus grand vol de l’histoire », dont il rend responsables non seulement ceux qui sont au pouvoir, mais aussi la mentalité des banquiers qui accordent les prêts. Avides d’engranger des intérêts, les banques ont avec enthousiasme avancé des sommes gigantesques, jusqu’à ce qu’éclate la crise de la dette, lorsque des dizaines de pays parmi les plus pauvres du tiers monde se sont vus forcés de reverser annuellement à l’Occident plus qu’ils ne reçoivent.
Une très grande partie des capitaux prêtés n’a jamais été utilisée pour améliorer la structure économique de ces pays, mais pour aller remplir les coffres de ceux qui sont au pouvoir. Ces coffres se trouvent surtout à l’étranger. Selon le professeur P. Arlacchi, il n’était pas rare qu’une banque accorde des prêts d’une main tandis qu’elle récupérait les capitaux de l’autre, mais en les enregistrant cette fois comme la propriété privée d’une autorité corrompue. Arlacchi insiste sur le fait qu’il s’agit de montants astronomiques. Il estime qu’entre 1976 et 1985, quelque 200 milliards de dollars ont été détournés par des fonctionnaires corrompus. Sa proposition de confisquer cet argent et de le consacrer à réduire la dette du tiers monde a probablement peu de chances de succès — mettre à jour de telles caisses noires ne serait pas chose facile.
Ce qui va suivre peut apparaître sans rapport avec ce qui précède, et c’est un sujet qui, du fait de son caractère sensationnel, ne reçoit généralement aucune couverture dans ce magazine : le meurtre.
L’année dernière, un adolescent italien de 18 ans a assassiné ses parents avec l’aide de trois amis. Nous laisserons de côté les détails sordides pour tourner notre attention sur le motif d’un tel acte. Comme c’est souvent le cas dans les affaires de meurtre, il apparut que le motif était « l’argent ». Pourtant, ce qui fut inhabituel, ce fut la vague de sympathie que les meurtriers éveillèrent auprès de la jeunesse italienne. Les criminels furent inondés de courrier et quelques jeunes gens décidèrent d’imiter leurs « héros » en adoptant leur style d’habillement et de coiffure.
Face à de telles informations, les parents ont souvent tendance à hocher gravement la tête, demandant plus de « loi et d’ordre », en critiquant la jeune génération. Le psychiatre chargé par la cour de justice de décider si le crime avait pu être commis dans un état de responsabilité réduite, n’a toutefois pas limité son analyse à un examen aussi superficiel. Avec la collaboration de cinq assistants, il a entrepris une étude en évitant sagement d’envisager le meurtre comme un fait purement individuel, mais en le considérant comme un problème social. Ce n’étaient pas les criminels qui étaient malades, conclut le Dr. Vittorio Andreoli, mais plutôt la société dans laquelle les jeunes gens avaient grandi. L’argent n’était pas le seul motif du meurtre, mais il constitue en quelque sorte le seul critère de bien et de mal dans une société où prime l’apparence. « L’argent, » affirme le Dr. Andreoli, « est devenu le seul dieu ». Un fonctionnaire de la cour de justice s’exprima dans le même sens. Lui aussi considérait « le désir d’argent pour se payer une vie de plaisirs » comme le grand responsable du drame. Cet incident est, à l’échelle réduite, le reflet de l’avidité dont parlait le Dr. Arlacchi lors de la Conférence Anti-Corruption.
Il va sans dire que ces caractéristiques ne sont pas propres aux Italiens ou aux chefs des pays en voie de développement. Ces exemples servent simplement à illustrer l’assertion selon laquelle la déification de la possession a un effet maléfique et contagieux. Dans le système capitaliste, que le monde actuel considère comme le seul apte à engendrer le succès, la liberté de créer la richesse est encouragée comme la plus haute valeur de la vie. On inculque aux jeunes qui grandissent dans les pays industrialisés l’idée que les voitures rapides, les vêtements de marque, les vacances exotiques et les équipements audio-visuels haut de gamme sont la véritable source du bonheur éternel, et que la croissance continue — des revenus toujours plus gros, une production accrue, plus de consommation — en est le facteur indispensable. De la même manière, cette illusion (car c’est de cela qu’il s’agit) est imposé au reste du monde : partout se répand l’idée que seule la super-abondance de biens matériels, à acquérir grâce à la compétition, rend la vie digne d’être vécue.
Il faut espérer que cette idée ne continuera pas à prévaloir. La liberté qui semble récompenser la recherche effrénée des plaisirs matériels n’est en réalité qu’un mirage. La consommation à outrance ne peut guère être considérée comme une religion libératrice, car elle enferme ses adeptes dans la recherche permanente de toujours davantage d’abondance. Notre point de vue ne signifie pas que nous sommes antimatérialistes ou que nous rejetons le progrès technique, et encore moins que nous sommes pour l’acceptation passive de la pauvreté à l’échelon mondial. Les affamés ne peuvent pas vivre d’air pur et l’ascétisme fanatique se fonde souvent sur un désir aussi extrême que l’avidité, orienté bien entendu dans un sens différent. Gautama Bouddha a déclaré jadis que le fait de priver son corps de nourriture ne conduisait pas à l’élévation spirituelle, et à l’instar du Bouddha, de nombreux maîtres ont répété en d’autres termes la même chose : la clé, c’est la modération en toute chose.
Le monde d’aujourd’hui est au contraire voué aux extrêmes. Des millions de gens, aux prises avec la misère, doivent lutter désespérément pour survivre. Dans le même temps, il y a ceux qui semblent jouir d’une abondance qui leur assure une vie où rien ne leur manque, mais qui font tout ce qu’ils peuvent pour multiplier leurs avoirs, rendant leur vie encore plus luxueuse. C’est cette situation et cette mentalité qui font que dans ce monde « chaque homme est l’ennemi de son voisin », pour citer les mots de Maitreya. Cet antagonisme, qui signifie que les citoyens ne sont pas à l’abri de leurs leaders et que les parents ne sont pas à l’abri de leurs enfants (et vice-versa), existera aussi longtemps que nous continuerons à penser que la valeur d’un individu est déterminée par l’importance de son compte bancaire ou, comme le dit le Dr. Andreoli, « aussi longtemps que l’argent restera notre seul dieu ».
