L’impersonnalité dans les relations de groupe

L’évolution des groupes dans l’ère du Verseau

Partage international no 357mai 2018

par Phyllis Creme

Dans cette série d’articles nous examinerons les conditions fondamentales qui gouvernent le travail des groupes ésotériques. Benjamin Creme et son Maître ont passé plus de quarante ans à informer le public de l’extériorisation de l’ashram des Maîtres. Comme ce travail est en bonne voie, il serait utile de revisiter les conditions présidant au bon fonctionnement des groupes de disciples, dont la vocation est de refléter une réalité intérieure dans le monde extérieur. Les auteurs de ces articles n’ont aucune expertise particulière : en compagnie du lecteur, ils explorent et examinent un ensemble d’idées et de comportements.
La
« Règle Onze », donnée par le Maître Djwhal Khul (DK) par l’entremise d’Alice Bailey et publiée dans les Rayons et les Initiations, est la onzième d’une série de règles destinées aux disciples et aux aspirants. DK y présente les quatre conditions auxquelles les disciples appartenant au groupe d’un Maître doivent satisfaire pour parvenir à la fusion et à l’unité de groupe, préalablement à une éventuelle initiation de groupe. Ces conditions sont étudiées en détail par Benjamin Creme dans la Mission de Maitreya, tome II.

Elles sont : a) l’établissement de relations non sentimentales ; b) l’utilisation constructive des forces de destruction ; c) la capacité à travailler en tant que hiérarchie miniature dans le respect du principe d’unité dans la diversité ; d) la culture de la puissance du silence occulte (les Rayons et les Initiations, p. 215)
Dans l’article ci-dessous, Phyllis Power explore le concept d’impersonnalité et met en lumière son rôle fondamental dans le travail de groupe. L’article suivant de la série (qui paraîtra dans notre numéro de juin) examinera l’intrigante notion d’« utilisation constructive des forces de destruction dans le travail de groupe » – seconde condition fondamentale à la cohésion et à l’initiation de groupe donnée par DK et BC.

« L’amour est un courant continu d’énergie divine qui réunit magnétiquement les minuscules briques de matière composant l’univers, ainsi que les blocs individuels qui constituent un groupe. » (Benjamin Creme)

Dans le numéro d’avril de Partage international, j’ai exploré la nécessité de « relations non sentimentales » dans les groupes ésotériques. Je me propose ici d’examiner ce point plus avant, et d’exposer dans ses grandes lignes la condition d’« impersonnalité » – « détachement » ou « divine indifférence » ‒ telle qu’elle apparaît dans certains passages des écrits du Maître Djwhal Khul (DK) dans les livres d’Alice Bailey, de Benjamin Creme (BC) et d’Aart Jurriaanse1. Cet article n’étant qu’une esquisse, je renvoie le lecteur aux écrits originaux et à tous les autres.

Ces enseignants mettent tous l’accent sur le caractère impérieux de la nécessité à laquelle doivent satisfaire les individus dans leurs relations à l’intérieur d’un groupe. Une fois réalisée, cette impersonnalité devient le fondement d’un amour profond et universel tout à fait différent de celui que l’on trouve dans les relations ordinaires : BC : « Nous devons comprendre que le véritable travail de groupe doit être fondé sur une divine indifférence. […] Quand on veut progresser individuellement et en formation de groupe, il faut une impersonnalité totale, tant dans la relation avec les membres du groupe que dans la relation au travail. Tôt ou tard, cette impersonnalité doit se développer. » (MM2, pp. 626 et 494)

DK souligne la nécessité de l’impersonnalité dans toutes les relations d’un disciple : avec son Maître, avec un compagnon de travail et aussi avec lui-même : « Le Maître attend de la part du disciple un effort d’impersonnalité dans ses relations avec lui et avec ses co-disciples ; l’impersonnalité est la première étape sur la route de l’amour et de la compréhension spirituels. [Et] un sens des proportions qui lui permette de considérer ses petites affaires personnelles – physiques, émotionnelles et mentales – dans la perspective du plus grand tout. Nous revenons donc à l’impersonnalité – cette fois, à l’impersonnalité d’un homme par rapport à ses propres réactions. » (l’État de disciple dans le nouvel âge, vol. 1 (DINA), pp. 737-738)

Pour A. Jurriaanse également, l’impersonnalité est une qualité de l’âme qui transcende les préoccupations de la personnalité : « L’acquisition de l’impersonnalité et du détachement n’est qu’une autre manière de dire que le disciple a réussi à s’élever au-dessus des problèmes de la personnalité, et est désormais capable de travailler depuis le plan de l’âme. Il a appris l’acceptation, et peut donc aborder chaque situation dans un esprit d’amour, en refusant de se précipiter dans toute action qui risque de permettre à la moindre forme de séparation de s’immiscer dans ses relations avec ses frères humains. » A. Jurriaanse fait une distinction pertinente entre l’amour impersonnel et cette forme spéciale d’impersonnalité ou de détachement qui consiste à opérer un retrait psychologique et une distanciation de l’autre ‑ une forme « d’indifférence ou de préoccupation ». Pour certaines personnes se trouvant sur certains rayons, cette attitude est relativement facile à prendre, mais il lui manque l’amour qui reste fondamental pour parvenir à l’impersonnalité provenant de l’âme. « Le disciple finit par découvrir que l’impersonnalité n’est pas fondée sur l’indifférence ou la préoccupation, mais sur une compréhension profonde, une focalisation dynamique sur le service du monde, un sens des proportions et un détachement qui lui permettront d’aider véritablement ses frères humains. » (Partage international, mai 1993)

Pour tous ces auteurs, l’impersonnalité est le premier pas sur le chemin des relations de groupe qui doit précéder et supplanter les relations « aimantes » que tous les groupes s’efforcent de construire.

DK : « L’essentiel de l’effort des disciples les plus sincères consiste d’ordinaire à s’aimer les uns les autres, et, ce faisant, pour utiliser une vieille image, ils « mettent la charrue avant les bœufs ». Ils devraient d’abord faire tous leurs efforts pour parvenir à l’impersonnalité dans leurs rapports, car, une fois que cela a été réalisé, la critique cesse et l’amour afflue. » (DINA, p. 737)

BC distingue soigneusement l’amour impersonnel des relations ordinaires :

« La règle la plus difficile de toutes, semble-t-il, est celle qui oblige les gens à affronter leurs mirages, c’est-à-dire l’exigence de relations de groupe impersonnelles. Cela semble être difficile pour tous les groupes, en raison des préférences de la personnalité qui relèvent du mirage. L’exigence requise pour parvenir à des relations de groupe impersonnelles est que ces relations ne devraient tenir aucun compte des préférences et des aversions de chacun. Aimer ou détester sont des opposés et vous devez aller au-delà des paires d’opposés, même si ces préférences s’expriment d’elles-mêmes. Nous pouvons travailler avec les personnes que nous aimons, mais il nous est impossible de le faire avec celles que nous n’aimons pas. Ce sont là des réactions de la personnalité qui n’ont pas leur place dans un groupe occulte.

Les groupes occultes n’ont rien à voir avec les personnalités. […] Nous ne parlons pas d’un groupe de personnes composant une équipe de football, ni d’un groupe d’hommes d’affaires créant une nouvelle société. C’est quelque chose de complètement différent. Il s’agit d’un groupe d’âmes, venant en incarnation en même temps suivant la nécessité ashramique. » (L’Art de la coopération, p. 170)

Cependant, d’un point de vue humain non dénué de bon sens, BC, qui ne manque jamais une occasion de souligner l’utilité du bon sens, n’exclut pas la possibilité d’étroites relations personnelles au sein d’un groupe. Elles ne sont pas interdites : « [Les gens] s’imaginent qu’ils ne doivent pas avoir de relations personnelles. Mais cela ne veut pas dire que l’on ne peut pas avoir de relations personnelles. Cela veut dire que les choses doivent se construire autour du travail, et non autour des relations personnelles. » (PI, juillet-août 2002)

Nous voyons donc que l’impersonnalité au sens ésotérique du terme n’est pas une attitude émotionnelle, mais un attribut intrinsèque de l’âme de facto imprégné d’amour : « Bien entendu, pareil détachement spirituel doit être fondé au départ sur un amour fondamental profond, non verbalisé, mais inébranlable. L’amour doit souder le groupe. Mais cet amour ne doit pas s’exprimer sous forme d’attirance personnelle, ni d’antipathie, qui sont des manifestations de la personnalité. Un amour profond et sous-jacent entre les membres rend possible le travail commun et harmonieux du groupe à l’unisson. Il est le reflet d’une relation ashramique intérieure, car l’âme possède déjà cette divine indifférence. » (MM2, 626-627)

Le mirage

L’impersonnalité est essentielle, mais difficile à réaliser. Dans le cas de ce groupe, le sentier menant à sa réalisation est celui de l’Émergence elle‑même, mais il implique une lutte constante pour s’élever au-dessus de nos nombreux problèmes personnels. Du fait de nos mirages, nous sommes persuadés de la réalité de nos désirs, préjugés et partis pris, et n’avons pas conscience de notre motivation sous-jacente. L’ennui avec le mirage est bien sûr qu’il nous est plus facile de voir celui du voisin que le nôtre.

BC, qui nous met souvent en face de nos mirages, suggère que nos motivations de service sont imprégnées des désirs de notre personnalité, qui militent contre des relations d’amour impersonnel : « Les motivations de tout le monde sont pour le moins variées. […] Je me demande combien de gens peuvent affirmer que la motivation qui les a attirés vers ce travail est un désir pur et simple de servir le monde au mieux de leurs possibilités. » (Share International, août 1988). DK développe le même thème avec humour : « Il est difficile pour un disciple, pendant le processus de son entraînement initial, de rester fidèle à ses idéaux personnels et d’avancer énergiquement sur le chemin de son intégration spirituelle, tout en restant impersonnel à l’égard des autres. Il cherche la reconnaissance de ses efforts et de ses réalisations ; il brûle de voir la lumière qu’il a stimulée provoquer une réaction de la part des autres ; il veut être connu en tant que disciple ; il meurt d’envie de manifester son pouvoir et la nature hautement avancée de son amour, et de susciter enfin l’admiration, ou, au moins, de pouvoir relever des défis. Mais il ne se passe rien. On ne le remarque pas plus que ses frères. Il n’est donc pas satisfait de sa vie. » (DINA, p. 48). Comme BC l’a souvent rappelé, un disciple ne doit attendre aucune reconnaissance, ni de ses collègues co‑workers, ni du Maître.

Développer l’impersonnalité

Pour parvenir à l’impersonnalité, la route royale consiste à se focaliser de manière détachée sur le travail de groupe. Selon A. Jurriaanse, la personne, par la pratique du détachement, « se rend compte que l’âme est le vrai Soi et que le corps matériel n’est qu’un simple instrument par l’intermédiaire duquel elle fonctionne de façon temporaire ; quand elle devient consciente du fait que, depuis sa position d’observateur, elle peut, dans un détachement serein, agir en tant que directeur des forces au nom de l’humanité, elle comprend qu’en fait elle est l’Âme. » Néanmoins, comme BC le fait remarquer : « Tout effort excessif pour corriger une faiblesse, pour dissoudre un mirage, ne fait qu’aggraver le problème. » (SI, juillet-août 1988). En créant une résistance, la personne demeure dans le même état d’esprit. Pour remédier à cela, il conseille : « Essayez de dépasser le stade de la préférence et de l’aversion, et essayez de voir dans les co‑workers des âmes en incarnation comme vous, qui font de leur mieux pour la même cause. En d’autres termes, essayez d’être plus tolérants, plus détachés, plus impersonnels dans les relations de groupe. Examinez-vous, et demandez-vous pourquoi vous n’aimez pas les autres membres ou leur façon de travailler. » (PI, novembre 2000). Krishnamurti suit la même voie, par la recherche d’un éveil de la conscience qui est à l’opposé de l’effort, par l’attention et l’acceptation ‑ sans résistance, sans tentative de changement ‑ de nos pensées, émotions et réactions, qui amène ces dernières à sortir tranquillement de notre conscience. Comme les adeptes de la Mindfulness le proclament, il s’agit pour moi de commencer à prendre conscience que je ne suis pas mes émotions. Il appartient à chacun de faire cet effort vers l’impersonnalité dans chaque groupe. Ce sont toujours l’aspiration au service et le travail lui-même qui doivent guider notre action et nos relations ‑ mais c’est bien entendu plus facile à dire qu’à faire.

Pour les co-workers travaillant en vue de l’Émergence, la pratique de la méditation de transmission offre aussi un espace de service impersonnel. En restant assis, dans le meilleur alignement possible, sans chercher à diriger les énergies puissantes qui nous sont envoyées, dans un groupe de personnes unies dans la même tâche silencieuse, où la parole n’a pas sa place et où chacun sait que le but est de servir le monde ‑ nous pouvons sans aucun doute faire l’expérience du service qui nous unit à un niveau profond.

Pour finir, nous pouvons simplement réfléchir au besoin d’impersonnalité dans notre travail de groupe quotidien et essayer de nous examiner en pleine conscience et dans le détachement et l’acceptation ‑ avec légèreté, et même avec humour. En acceptant que nous sommes loin d’être parfaits, nous pouvons pratiquer une attitude d’absence de critique envers nous-mêmes comme envers les autres. Nous pouvons garder présent à l’esprit que nous faisons partie d’un groupe mondial, que nous sommes rassemblés par un Maître de Sagesse dans un seul et unique but qui nous unit les uns aux autres ; que le travail de service que nous faisons pour Maitreya et les Maîtres de Sagesse, quelle qu’en soit la nature, doit être plus important que nos petites préoccupations ; et que l’unité de groupe est toujours plus importante que nos personnes individuelles. Comme toujours, BC nous montre le chemin :

« Visez d’abord et avant tout à travailler dans l’impersonnalité, à établir des relations de groupe impersonnelles. Ce que vous prenez pour de l’amour n’est en fait qu’un désir de la personnalité. Devenez impersonnels, et l’amour coulera constamment et instinctivement. Il pourra alors s’exprimer pour ce qu’il est, c’est-à-dire en tant que qualité de l’âme, et non en tant que lien entre personnalités ou groupes de personnalités, comme dans les clans qui se forment au sein de nombreux groupes. Ceci est très important. » (MM2, p. 691)

« … Cela n’a rien à voir avec la personnalité, les besoins ou les habitudes de la personnalité. Il s’agit de reconnaître la réponse de l’âme d’une autre personne à cette idée extraordinaire. Il n’existe aucune idée plus importante dans la totalité du monde. Je ne le dirai jamais assez. Ce qui se passe aujourd’hui est l’événement le plus important depuis 98 000 ans. C’est extraordinaire. Le Christ est dans le monde – pas seulement quelqu’un dont on parle dans les livres. C’est le retour dans le monde du Christ, en compagnie de Jésus, en compagnie des autres Maîtres de Sagesse.  (PI, juillet-août 2002)

1. Aart Jurriaanse (1907-2002), écrivain ésotériste, a longtemps contribué à Partage international. Il est l’auteur de compilations des livres d’Alice Bailey et de commentaires sur les enseignements, dont : Of Life and Other Worlds (A propos de la vie et des autres mondes) ; Prophecies (Prophéties) ; Réfléchissez-y ; Servir l’humanité.

Références :
Alice A. Bailey (DK), L’État de disciple dans le nouvel âge, Volume I, 1944, Lucis Press. (DINA)
Benjamin Creme, La Mission de Maitreya, tome II, Ed.2017, Partage Publication. (MM2)
Benjamin Creme, L’Art de la coopération, 2002, Partage Publication.
Aart Jurriaanse, Les qualités du disciple (4) : le détachement, l’impersonnalité et l’acceptation, Partage international, mai 1993.
Revue Partage international (PI)
Revue Share International (SI)

Auteur : Phyllis Creme, collaboratrice de Share International qui vit à Londres (Royaume-Uni). Elle était l’épouse de Benjamin Creme.
Thématiques : sagesse éternelle, spiritualité
Rubrique : Divers ()