L’histoire oubliée de l’homéopathie aux Etats-Unis

Partage international no 436décembre 2024

Interview de Jerry Kantor par Jason Francis

Jerry Kantor est acupuncteur et homéopathe spécialisé en pédiatrie, maladies mentales, troubles du spectre autistique, affections auto-immunes et infertilité. Il exerce près de Boston (Massachusetts). Diplômé du programme avancé d’acupuncture pour étudiants étrangers du Collège de médecine traditionnelle de Nanjing (Chine), il a été acupuncteur au Brigham and Women’s Hospital dans le Massachusetts. Il enseigne au Collège de médecine homéopathique de l’Ontario (Canada), et a été le premier acupuncteur à recevoir une nomination académique au département d’anesthésiologie de la faculté de médecine de Harvard. Jason Francis a interrogé Jerry Kantor pour Partage international.

Partage international : Pourriez-vous nous expliquer comment la médecine homéopathique est née et comment elle traite les patients ?
Jerry Kantor : Le philosophe grec Hippocrate (460-377 av. J.-C.), également connu comme le père de la médecine, a été le premier à exprimer la loi des similitudes en déclarant : « Par les semblables, la maladie se déclare, et par les semblables, administrés au malade, il guérira de sa maladie. » Samuel Hahnemann, médecin allemand, a développé cette idée à la fin du XVIIIsiècle. Selon son enseignement, des substances capables de produire un ensemble de symptômes à forte dose peuvent être diluées et devenir un médicament qui provoquera une condition similaire mais suffisamment atténuée pour que la force vitale du patient puisse la surmonter.
Les vaccins sont un peu les cousins de l’homéopathie. La différence réside dans le fait que tout le monde reçoit le même vaccin, sans personnalisation du médicament en fonction de la situation individuelle. De plus, la quantité de vaccin administrée est importante, ce qui est très éloigné des principes de l’homéopathie. Mais les vaccins ont bel et bien évolué à partir des principes homéopathiques. Il est regrettable que l’homéopathie soit méprisée, alors qu’elle partage cette origine commune avec les vaccins.

 

L’« épreuve »

PI. Pourriez-vous expliquer comment les médicaments homéopathiques sont élaborés, dans un processus appelé l’« épreuve » ?
JK. Le terme «épreuve» [en anglais « proving »] provient du mot allemand Prüfung, qui signifie « test » ou « examen ». Le concept d’« épreuve » fait référence à une méthode expérimentale utilisée pour déterminer les effets d’une substance sur un individu en bonne santé. On administre la substance (appelée remède) à des volontaires sains à des doses homéopathiques ou légèrement supérieures. L’objectif est d’observer les symptômes physiques, émotionnels et mentaux que cette substance induit chez les sujets. Ces symptômes sont ensuite consignés dans des ouvrages appelés Materia Medica pour aider les homéopathes à identifier et prescrire les substances correspondant à ces symptômes. Si une substance peut provoquer un ensemble de symptômes chez des sujets sains (qui ne savent pas quelle substance ils prennent), elle aura un effet curatif lorsqu’elle sera prescrite à des personnes malades présentant des symptômes semblables.
On peut dire que l’épreuve produit l’inverse de la loi des semblables dans le sens où au lieu de soigner un malade, l’épreuve provoque les symptômes de la maladie chez des individus sains. Mais une fois la substance diluée et dynamisée par succussion (agitation vigoureuse), elle peut être utilisée pour traiter le même profil symptomatique chez des malades.

PI. Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à l’homéopathie ?
JK. Je pratiquais déjà l’acupuncture depuis de nombreuses années et j’ai toujours eu une certaine connexion avec l’homéopathie. Un jour, je me suis retrouvé dans une situation où je maîtrisais bien l’acupuncture mais je voulais aller plus loin, amplifier ma pratique et aussi avoir la possibilité de travailler à distance. J’ai envisagé d’étudier les herbes, mais quelque chose dans la médecine chinoise ne me parlait pas vraiment. J’ai alors commencé à explorer l’homéopathie et ça m’a captivé.
J’ai découvert que chaque remède possède une dimension fascinante qui va beaucoup plus loin que ce que je trouvais dans la médecine chinoise. La façon dont les remèdes peuvent résoudre des problèmes mentaux ou émotionnels qui dépassent largement le champ d’action de l’acupuncture, m’a littéralement stupéfié. Et bien sûr, cela m’a permis de travailler à distance, alors que mes aiguilles d’acupuncture ne sont pas assez longues pour atteindre des patients dans d’autres villes ou pays!
Je suis tombé amoureux de l’homéopathie, simplement en étudiant les livres de Materia Medica.
Mon dernier livreexplore en profondeur les problématiques existentielles qui sont inscrites dans les remèdes homéopathiques. A chaque fois que je traite quelqu’un, non seulement j’apprends quelque chose de nouveau sur la personne, mais aussi sur le remède lui-même. Ce qui est fascinant, en tant qu’homéopathe, c’est de réaliser que chaque substance est dotée d’une forme de conscience. Et ce n’est pas juste une expression poétique.
Dans la recherche en homéopathie, on peut induire un état de conscience clairement observable chez des sujets volontaires. En fait, on pourrait dire qu’on sait à quoi pense le cristal de quartz, ou ce qu’est la conscience du fer ou du potassium, parce qu’on sait quels états mentaux ces substances suscitent de manière objective, chez les sujets des expériences.
On pourrait parler d’une forme d’animisme : pour un homéopathe, tout est vivant. Et ça, c’est fascinant. Cette perspective ouvre une connexion unique avec le monde, où chaque substance a une histoire, une énergie, et une conscience qui peuvent entrer en résonance avec celle de l’être humain.
Dans la médecine conventionnelle, la dimension de conscience chez le patient est largement ignorée. Je pense que les médecins seraient plus heureux si leurs patients étaient simplement des corps animés sans conscience : cela leur éviterait d’avoir à gérer ce facteur à la fois complexe et subtil. Et ils pourraient se contenter d’administrer mécaniquement des remèdes correspondant aux symptômes physiques observés.
En homéopathie, au contraire, l’individualité de la personne compte bien plus que les catégories de diagnostic. Chaque patient est vu comme un être unique, et c’est cet aspect profondément humain qui rend l’approche si différente et, pour moi, tellement plus enrichissante.

 

L’âge d’or de l’homéopathie aux Etats-Unis

PI. Quel a été selon vous l’âge d’or de l’homéopathie aux Etats-Unis ?
JK. C’est précisément le sujet d’un autre de mes livres2. L’âge d’or de l’homéopathie s’étend du milieu du XIXsiècle au début du XXsiècle, une période qui inclut la guerre de Sécession. A cette époque, l’homéopathie jouissait d’une immense popularité.
J’ai ressenti la nécessité d’écrire ce livre car il n’aurait jamais été écrit par un historien conventionnel. Les intérêts de l’industrie pharmaceutique sont en totale opposition à ceux de l’homéopathie. Et le lobby de la médecine officielle a fait taire certaines vérités qui dérangent.
A cette époque, il y avait des centaines d’hôpitaux homéopathiques. Environ 25 % des hôpitaux psychiatriques fonctionnaient uniquement avec l’homéopathie, et beaucoup d’autres avaient des homéopathes dans leur équipe médicale. Ces institutions étaient très populaires, bien plus que les autres asiles, où les patients étaient traités de façon cruelle, punis et torturés.
Les asiles homéopathiques étaient de véritables havres. Ils disposaient de fermes autosuffisantes, proposaient de nombreuses activités aux patients et bénéficiaient de soins infirmiers de grande qualité.
Dans mon livre, j’ai consacré un chapitre à Mary Todd Lincoln, la veuve d’Abraham Lincoln, qui semble avoir été guérie grâce à l’homéopathie – une histoire qui n’a jamais été racontée– dans ce que j’appelle un « asile de santé ». Le cabinet de M. Lincoln était rempli d’homéopathes, et Lincoln lui-même, en tant qu’avocat, a rédigé la charte d’une école d’homéopathie dans l’Illinois. L’homéopathie a connu un gros essor dans toute la seconde moitié du XIXsiècle et a laissé une empreinte profonde dans l’histoire de la médecine américaine.
On comptait à l’époque plus de mille pharmacies homéopathiques. Un pharmacien pouvait exercer la médecine, ce qui est illégal aujourd’hui. Vingt-deux écoles enseignaient l’homéopathie. Une grande partie de la population utilisait l’homéopathie en toute satisfaction. Il y avait dans beaucoup de foyers un ouvrage de Materia Medica homéopathique. Frederick Humphreys, médecin et fondateur de la Humphrey’s Homeopathic Medicine Company (l’entreprise de remèdes homéopatiques Humphrey), a créé des remèdes combinés qui ont connu un immense succès et lui ont rapporté beaucoup d’argent.
Le déclin de l’homéopathie et sa marginalisation ont été scellés par le rapport Flexner de 19102. Ce fut un désastre, non seulement pour l’homéopathie, mais aussi pour les médecines alternatives en général. Ce rapport, financé par J. Rockefeller – magnat du pétrole, philanthrope et l’un des hommes les plus riches de l’histoire – visait à éliminer toute concurrence aux médicaments dérivés des sous-produits de l’industrie pétrolière, brevetés et beaucoup plus rentables que les remèdes homéopathiques qui eux, n’étaient pas brevetables.

 

Le déclin

PI. En dehors du rapport Flexner, y a-t-il eu d’autres facteurs qui ont contribué au déclin de l’homéopathie ?
JK. Oui, plusieurs. D’abord, certains homéopathes ont trahi la cause, attirés par l’argent offert à ceux qui acceptaient de se rallier à la recherche scientifique biomédicale. L’homéopathie, ne nécessitant pratiquement aucun investissement financier, ne génère pas tous ces profits. Les médecins ont subi d’énormes pressions pour abandonner l’homéopathie, et beaucoup ont succombé.
Ensuite, l’homéopathie a aussi été victime de son succès : les grands asiles, financés par les Etats, étaient initialement conçus pour accueillir 500 patients, mais ils ont fini par en accueillir jusqu’à 2 000. Les médecins n’étaient plus en mesure de traiter efficacement un si grand nombre de patients, ni de financer le personnel compétent nécessaire. Ces facteurs ont contribué au déclin de la médecine homéopathique. Tout a reposé de plus en plus sur la promotion des médicaments brevetés. L’ombre de Rockefeller a plané sur les conseils d’administration des écoles de médecine qu’il finançait et il en a exclu l’homéopathie. Rapidement, les gens ont commencé à adopter les nouveaux médicaments allopathiques.
Mais on ne peut éliminer ce qui a réellement de la valeur. L’homéopathie a tenu bon, car le principe du « semblable qui guérit le semblable » fait partie intégrante de la nature. Aujourd’hui, elle prospère discrètement, en partie parce que rien d’autre ne peut traiter, des affections comme l’autisme ou l’immense liste des maladies auto-immunes auxquelles nous sommes confrontés. L’homéopathie a également toujours excellé face aux grandes épidémies.
Malgré cela, elle représente une telle menace pour la médecine conventionnelle qu’elle est constamment attaquée. L’industrie pharmaceutique, avec ses ressources financières colossales, a les moyens de lancer des campagnes d’envergure contre l’homéopathie, qui laissent des traces dans les esprits. Quoi qu’il en soit, cette histoire est fascinante, et j’essaie de l’explorer du mieux que je peux dans mon dernier livre intitulé Concession to the Spirit of the Times (Concession à l’esprit du temps, non traduit).

Dans la deuxième partie de cet entretien, J. Kantor évoquera la façon dont les malades mentaux étaient pris en charge dans les asiles homéopathiques, ainsi que les moyens de réintégrer l’homéopathie dans les soins de santé conventionnels et dans la science d’aujourd’hui.

1 – The Emotional Roots of Chronic Illness: Homeopathy for Existential Stress (2023) (Les racines émotionnelles des maladies chroniques : l’homéopathie face au stress existentiel, non traduit)
2 – Sane Asylum: the Success of Homeopathy before Psychiatry Lost Its Mind. [Pour un asile différent – les succès de l’homéopathie avant que la psychiatrie ne perde la raison – non traduit]
3 – Medical Education in the United States and Canada

Etats-Unis Auteur : Jason Francis, collaborateur de Share International basé dans le Massachusetts (Etats-Unis).
Thématiques : Sciences et santé
Rubrique : Entretien ()