L’histoire oubliée de l’homéopathie aux Etats-Unis (deuxième partie)

Partage international no 437février 2025

Interview de Jerry Kantor par Jason Francis

Jerry Kantor est acupuncteur et homéopathe, spécialisé en pédiatrie, maladies mentales, troubles du spectre autistique, affections auto-immunes et infertilité. Il vit près de Boston, dans le Massachusetts, aux Etats-Unis. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Pour un asile différent – les succès de l’homéopathie avant que la psychiatrie perde la tête(2022) et Les racines émotionnelles des maladies chroniques : l’homéopathie face au stress existentiel 2 (2023).

Dans la première partie de son entretien avec Jason Francis, pour Partage international, J. Kantor a évoqué les fondements de l’homéopathie, à savoir la loi des « similitudes », la manière dont les remèdes homéopathiques sont élaborés, l’âge d’or de l’homéopathie aux Etats-Unis du milieu des années 1800 au début des années 1900, les raisons de son déclin et la raison pour laquelle l’homéopathie prospère encore aujourd’hui dans ce pays malgré les nombreuses attaques dont elle est l’objet.

Dans cette deuxième partie, J. Kantor explique comment les personnes atteintes de maladies mentales étaient traitées par l’homéopathie aux Etats-Unis dans des asiles spécialisés, et comment nous pourrions avantageusement associer l’homéopathie à la médecine conventionnelle dans le champ de la science officielle.

 

Les asiles homéopathiques aux E.-U.

Partage international : Comment les médecins homéopathes traitaient-ils leurs patients dans les asiles de l’époque ?
Jerry Kantor : A l’hôpital, les médecins prescrivaient couramment divers remèdes homéopathiques. A cette époque, les troubles mentaux n’étaient pas catégorisés comme aujourd’hui. On parlait par exemple de dementia precox pour la schizophrénie. Il y a également eu une période où, malheureusement, l’eugénisme [une approche raciste largement condamnée visant à favoriser certaines caractéristiques génétiques d’une population] a influencé les pratiques médicales. Beaucoup de patients étaient aussi alcooliques ou atteints de sénilité. De nombreux remèdes étaient utilisés dans ce contexte. Ces hôpitaux fonctionnaient en réalité comme des asiles.
L’objectif n’était pas de droguer les patients puis de les renvoyer chez eux. Un asile était un lieu de repos, où l’on pouvait se nourrir convenablement, s’éloigner d’un environnement familial toxique et se remettre lentement du stress, notamment celui causé par la guerre. Il n’y avait pas de méthode thérapeutique spécifique. Je pourrais vous fournir des pages entières sur les remèdes utilisés en fonction des symptômes, mais cela ne vous apprendrait pas grand-chose. Vous trouverez ces informations dans mon livre Sane Asylums[1].

PI. Pouvez-vous nous relater comment est née la psychiatrie homéopathique ? Son développement a-t-il été concomitant à celui de la médecine homéopathique dans son ensemble ?
JK. Oui, tout est lié. Dans la médecine conventionnelle, on crée des cases séparées bien distinctes. Samuel Hahnemann (fondateur de l’homéopathie moderne) ne considérait pas la psychiatrie comme une discipline à part entière. Il pratiquait juste l’homéopathie. Même dans l’acupuncture, qui est une médecine totalement holistique, il n’y a pas de catégorie distincte pour les maladies mentales.
L’acupuncture est une méthode holistique qui consiste à examiner la langue, à prendre le pouls et à poser toutes sortes de questions. Le diagnostic repose sur un déséquilibre du chi (énergie vitale), du sang ou de l’accumulation de flegme, qui englobe les symptômes mentaux ou émotionnels. Tout cela est associé dans un même tableau pathologique.
Dans mon livre Sane Asylums, j’ai créé un répertoire des perspectives sur la folie, qui est une sorte de contrepoint au DSM-5 [dernière édition de l’ouvrage de référence de l’Association américaine de psychiatrie sur la santé mentale et les troubles liés au cerveau]. J’ai tenté d’établir une liste encyclopédique des diverses perceptions de la folie. Beaucoup sont contradictoires. Nombre d’entre elles reflètent les préjugés religieux et la peur des « fous », ainsi que les diagnostics farfelus qui ont été utilisés.
C’est pourquoi les infirmières de ces asiles ne se limitaient pas à diagnostiquer une maladie et à administrer des médicaments. Elles pratiquaient également à l’époque ce que l’on appelle « l’hygiène morale ». Elles dialoguaient avec les patients pour essayer de les raisonner sur leurs croyances bien ancrées, alors qu’ils se remettaient de leur stress.
La folie résulte d’une combinaison de choc, d’épuisement et d’une croyance qui évolue en une opinion forte, puis en une conviction rigide et obsessionnelle. Avec cette définition, on n’a plus besoin d’inventer des termes comme la schizophrénie et de leur accorder une grande importance. Il est possible de ramener quelqu’un à la raison en travaillant sur ses obsessions et croyances et sur le niveau d’énergie afin qu’il puisse retrouver un type de comportement qu’il avait perdu depuis longtemps. C’est un avantage considérable, beaucoup plus humain et efficace à long terme que d’affirmer : « Vous avez cette maladie et vous êtes coincé dedans pour toujours. »
Le mouvement des « soins moraux » propose divers modèles. Il s’est inspiré d’une ville belge, Geel, où les fous étaient placés dans des familles d’accueil. Personne n’essayait de les soigner. Ils étaient tolérés et traités avec affection. Ce mode de fonctionnement a inspiré de nombreux asiles.

Photo : Librairie du Congrès National Photo Company Collection, Public domain, via Wikimedia Common
Un hôpital homéopathique à Washington DC (Etats-Unis). La photo est datée entre 1910 et 1926.

 

Le mouvement des soins moraux

PI. Pourriez-vous nous en dire plus sur le « mouvement des soins moraux » et sur la manière dont il a influencé les soins offerts dans les hôpitaux homéopathiques ?
JK. Le mouvement des soins moraux est un courant apparu à la fin du XVIIIsiècle et au début du XIXsiècle, en réaction aux traitements brutaux infligés aux personnes atteintes de troubles mentaux. Il prônait une approche plus humaine, respectueuse et compatissante envers les patients.
L’idée de traiter les « fous » avec respect, sans les stigmatiser ni les maltraiter, est naturellement liée à l’homéopathie. A cette époque, les soins moraux étaient même pratiqués dans certains hôpitaux psychiatriques qui n’étaient pas spécifiquement homéopathiques.
Ce mouvement est né d’une prise de conscience, notamment à Bedlam en Angleterre, qu’il était erroné de considérer les personnes atteintes de troubles mentaux comme des animaux, des âmes tourmentées ou des êtres sans espoir. En Angleterre, il était courant que les gens visitent les asiles le dimanche après-midi pour observer les « fous », comme s’ils allaient au zoo. Ces personnes subissaient toutes sortes de traitements horribles, contre lesquels le mouvement des soins moraux a vigoureusement lutté.
Les Quakers, en particulier, ont affirmé que les personnes qualifiées de « folles » devaient être traitées avec respect. Ce sont des êtres humains, et chacun de nous peut sombrer dans cet état. Comme je l’ai déjà mentionné, je soutiens que c’est la combinaison d’un épuisement, d’un choc et de la fixation d’une croyance spécifique qui engendre la plupart des maladies mentales. Ces trois facteurs peuvent être surmontés grâce à l’attention, au respect et à la création d’opportunités de développement personnel. L’homéopathie s’inscrit parfaitement dans cette dynamique, car elle agit en profondeur sur le subconscient, libérant ainsi le patient.
Malheureusement, le mouvement des soins moraux a régressé dans les années 1920 et 1930, avec l’émergence de l’eugénisme, de la médecine allopathique, et la surcharge des hôpitaux. Le niveau des soins a décliné, et l’homéopathie a été attaquée. Aujourd’hui, les traitements psycho-pharmaceutiques destinés aux malades mentaux produisent des effets déplorables.

 

Homéopathie et nanomédecine

PI. Dans votre livre Sane Asylums, vous parlez du Dr Iris Bell. Elle est psychiatre, docteure en sciences neurologiques et bio comportementales. Elle est également une chercheuse de premier plan dans le domaine des médecines complémentaires et alternatives depuis une trentaine d’années. Pourriez-vous parler de son travail et de la manière dont il pourrait contribuer à réintégrer l’homéopathie dans les soins de santé conventionnels et la science reconnue ?
JK. Le Dr Bell a joué un rôle déterminant dans une action en justice d’une importance capitale. En 2015, des plaignants ont réclamé 250 millions de dollars de dommages et intérêts à Hylands Inc. et à sa maison-mère, la Standard Homeopathic Company, les accusant de commercialiser leurs produits homéopathiques comme bénéfiques pour la santé, tout en sachant que ces produits ne contenaient pas d’ingrédients actifs en quantités suffisantes pour produire un effet thérapeutique, en violation présumée des lois sur la protection des consommateurs.
Après une brève délibération de la Cour fédérale, les défendeurs ont été acquittés et déclarés non coupables. C’est un exemple typique de tentative visant à discréditer l’homéopathie devant les tribunaux, mais cette attaque a été repoussée de manière spectaculaire. Le Dr Iris Bell a joué un rôle clé en tant qu’experte dans cette affaire.
Il faudrait davantage de victoires en justice de ce type, même si elles sont coûteuses, car l’industrie pharmaceutique dispose de ressources quasi illimitées pour lancer des attaques répétées. En Angleterre, trois grandes maisons d’édition réputées – Elsevier, Thieme et Springer – publiaient des manuels d’homéopathie depuis des décennies. Elles ont finalement choisi de se désengager et d’abandonner la promotion de l’homéopathie. C’est regrettable et profondément dommage.
Le Dr Bell a publié un article intitulé Les réseaux adaptatifs en nano médecine : un modèle intégré pour expliquer la médecine homéopathique, dans lequel elle propose une explication du fonctionnement de l’homéopathie fondée sur les nanoparticules et la réponse hormétique du corps. L’hormèse est un concept en toxicologie qui décrit l’adaptation de l’organisme à de faibles doses de substances potentiellement nuisibles.
En résumé, Iris Bell soutient que les remèdes homéopathiques contiennent des nanoparticules formées lors du processus de fabrication (broyage, succussion) et que ces particules possèdent des propriétés uniques : meilleure biodisponibilité, capacité d’adsorption accrue, ainsi que des caractéristiques électromagnétiques et quantiques spécifiques. A faibles doses, ces nanoparticules agiraient comme des signaux d’alerte pour l’organisme, déclenchant une réponse de stress bénéfique, connue sous le nom d’hormèse. L’effet thérapeutique viendrait donc d’une stimulation de la capacité d’adaptation du corps plutôt que d’une action pharmacologique directe.
Ses détracteurs ont tenté de soutenir que ce travail manquait de fondement scientifique. Pourtant, lorsque le Dr Bell a témoigné devant le tribunal, elle a brillamment démontré que ses recherches relevaient bel et bien de la science.

 

Investir dans la santé mentale

PI. Pourriez-vous nous expliquer ce que vous entendez par « investir dans la santé mentale » ?
JK. C’est peut-être un fantasme, mais j’aimerais que l’on recrée les asiles homéopathiques d’autrefois et que l’on cesse de classer les patients selon des diagnostics rigides. Traitons-les simplement avec respect et considération. Le problème, c’est que ce type d’approche exige beaucoup de personnel qualifié.
Mais les valeurs qui prévalaient au milieu du XIXsiècle et au début du XXsiècle, lorsque l’homéopathie était en plein essor, étaient admirables. Les gens prenaient le temps de s’entraider, d’approfondir les problèmes et de prendre soin les uns des autres.
Beaucoup de ces pratiques relèvent du simple bon sens. Aujourd’hui, nous accablons les personnes souffrant de troubles mentaux avec des traitements médicamenteux lourds qui engendrent de nouveaux problèmes. Il est nécessaire de renouer avec les soins moraux, en les enrichissant de l’homéopathie.
Dans les asiles, les patients pouvaient s’adonner à la menuiserie, au jardinage, à la lecture, ou encore écrire des poèmes. On leur confiait des tâches et on les encourageait à explorer ce qui les passionnait et à guérir de leurs blessures, même si cela demandait du temps. Les remèdes homéopathiques ont été extrêmement précieux dans ce processus, mais ils n’agissaient pas seuls. Les soins empreints de compassion et de bon sens jouaient également un rôle essentiel. C’est cela, pour moi, « investir dans la santé mentale ». Mais cela nécessiterait de déconstruire une grande partie du système actuel.

 

Un avenir radieux

PI. Quel est, selon vous, l’avenir de l’homéopathie dans le système de santé américain ?
JK. Je veux être optimiste. Je pense que les soins conventionnels sont en train de s’autodétruire, malgré les efforts de l’industrie pharmaceutique pour prouver le contraire. En dépit des nombreuses attaques, l’homéopathie continue de prospérer. Les pharmacies rapportent une nette progression des ventes. Un jour ou l’autre, quelque chose changera.
Nous avons besoin de plus d’écoles d’homéopathie et d’une évolution de l’enseignement médical. J’ai écrit Sane Asylums. C’est absolument honteux qu’un amateur comme moi ait dû écrire ce livre faute d’universitaires prêts à aborder le sujet. J’ai consulté les programmes d’histoire de la médecine : personne ne s’intéresse à l’homéopathie, c’est un sujet totalement tabou. Cela dérange inévitablement les intérêts du lobby pharmaceutique, qui domine aujourd’hui le monde médical. Il faut que cela change.
Comme pour l’acupuncture, quelque chose d’aussi populaire et efficace ne peut pas disparaître. L’acupuncture était autrefois illégale dans ce pays. Il était interdit de planter une aiguille sans être médecin. On nous qualifiait de guérisseurs vaudous et de bien d’autres termes péjoratifs. Aujourd’hui, je vois des diplômés des plus grandes universités américaines affirmer qu’ils vont devenir acupuncteur. C’est désormais autorisé dans tous les Etats de l’Union. Et cela n’a rien à voir avec une validation scientifique de l’acupuncture. C’est simplement la volonté du peuple.
Il en ira de même pour l’homéopathie, qui est bien moins ésotérique et plus accessible que l’acupuncture. Bien sûr, elle continuera de susciter l’opposition des investisseurs, car elle ne génère pas autant de profits que la recherche biomédicale conventionnelle, motivée avant tout par le gain financier plutôt que par la santé des individus. Mais tant que les gens chercheront à se sentir mieux et comprendront que cela dépasse les enjeux économiques, ils seront attirés par l’homéopathie et en demanderont davantage. J’ai confiance en l’avenir.

1 – Sane Asylums: The Success of Homeopathy before Psychiatry Lost Its Mind (non traduit).
2 – The Emotional Roots of Chronic Illness: Homeopathy for Existential Stress (non traduit).

Auteur : Jason Francis, collaborateur de Share International basé dans le Massachusetts (Etats-Unis).
Thématiques : Sciences et santé
Rubrique : Entretien ()