L’héritage collectif de l’humanité (troisième partie)

Partager nos biens communs :

Partage international no 291novembre 2012

Interview de James Quilligan par Jason Francis

Les première et deuxième parties de cet article sont parues dans les numéros de septembre et octobre de Partage international.

Coopératives et entreprises autogérées

Partage international : On voit de plus en plus de coopératives. Peuvent-elles contribuer à assainir le système économique, préserver les biens communs et développer la démocratie ?
James Quilligan : Les coopératives sont un excellent moyen pour apprendre à partager. Lorsque les ressources sont gérées par un large groupe de personnes plutôt que par une seule personne ou un petit groupe, on a fait un pas dans la bonne direction. Mais il faut reconnaître que les coopératives sont généralement axées sur la copropriété. Et la copropriété, c’est toujours de la propriété. Même s’il y a plus de propriétaires qui ont droit à la parole, au final c’est toujours un petit groupe qui a le dernier mot. Je préférerais voir émerger un modèle qui transcende complètement la propriété et se rapproche de la tutelle collective, avec des mécanismes qui permettent la responsabilisation mutuelle. La propriété est un modèle directif – du haut vers le bas. La tutelle est un modèle participatif et communautaire – du bas vers le haut – qui respecte l’équilibre des pouvoirs. La tutelle crée un environnement beaucoup plus démocratique que la propriété ou la copropriété.

PI. Que pensez-vous des entreprises autogérées ?
JQ. J’ai toujours encouragé l’actionnariat salarié. Avec mon ami le Dr John Logue, j’ai créé en 1983-84 un centre pour développer la propriété des entreprises par les salariés (voir http : //dept.kent.edu/oeoc). Ce centre est devenu un modèle qui a inspiré des initiatives comme les coopératives Evergreen à Cleveland, dans l’Ohio (http : //evergreen cooperatives.com). Il est devenu une référence pour obtenir toutes sortes d’informations sur le sujet. Mais je pense aujourd’hui qu’il faut aller plus loin.
Dans le passé, on pensait que la propriété était la voie à suivre, car elle produisait de l’efficacité économique, améliorait la productivité et la qualité et réduisait en même temps le coût des biens et des services. Mais en fait, la propriété est moins efficace, moins productive et plus coûteuse que les gens sont disposés à l’admettre. Les tutelles citoyennes montrent qu’on peut gérer et produire d’une autre façon, qui ne résulte ni de la liberté spontanée et autorégulatrice du marché, ni d’une égalité qui serait imposée par la force de la loi. Les biens communs nous inspirent une voie nouvelle qui implique directement les utilisateurs des ressources dans le processus de production. C’est très excitant. Lorsqu’on y parvient, comme on peut le voir avec Internet, la collaboration entre les gens permet l’émergence de nouvelles idées en stimulant l’imagination, et elle facilite l’apprentissage et l’autocontrôle. On voit ça très bien sur les réseaux sociaux aujourd’hui.
Contrairement aux structures basées sur la propriété, qui impliquent la mise à disposition de biens et services par des entreprises ou par le gouvernement, la tutelle citoyenne supprime les intermédiaires, et donc souvent aussi la séparation entre producteur et consommateur. Les consommateurs deviennent aussi producteurs ! C’est une révolution. Que cela concerne les biens communs traditionnels ou de nouveaux biens communs comme Internet, on voit se dessiner une approche plus décentralisée pour produire et gérer nos ressources. L’accès à celles-ci devient beaucoup plus direct que s’il fallait passer par des entreprises – qui jouissent parfois de monopoles –, ou par les hiérarchies bureaucratiques de nos administrations. Les gens adorent ça parce qu’ils se sentent partie prenante. Les tutelles citoyennes sont en voie de devenir une véritable alternative au contrôle d’un bien commun particulier, que ce soit par le secteur privé ou par le gouvernement. La tutelle répartit les moyens de production et de décision beaucoup plus largement que les systèmes hiérarchisés de la propriété. Elle permet beaucoup plus de justice que les coopératives traditionnelles ou les modèles d’autogestion ou de copropriété.

PI. Est-ce que ces initiatives locales, qui encouragent le partage, la gestion durable et la démocratie participative, peuvent faire évoluer la situation à l’échelle nationale puis mondiale, ou bien notre forte résistance au changement nous obligera-t-elle à trouver autre chose ?
JQ. Non, on ne peut espérer changer le système global en se contentant d’attendre que les choses évoluent du bas vers le haut, et ce, même si toutes les populations locales partagent leurs biens communs et se relient entre elles. Il faudra créer des lois et des institutions qui encadreront la mise en place de nouvelles structures de responsabilisation collective à tous les niveaux.
C’est la clé. Les citoyens doivent pouvoir participer à la prise de décision touchant à la production des ressources aux niveaux local, régional, interrégional et mondial. Pour l’instant, les tutelles citoyennes ne sont pas encore organisées à tous ces niveaux. Il faut nous attaquer à la question de la législation et de la création des institutions adéquates aux différents niveaux, sans quoi on ne pourra pas inciter efficacement au partage global des biens communs. Je suis convaincu qu’un jour, la gestion des biens communs sera organisée dans le cadre d’un système démocratique mondial de type fédéral. Nos arrière-petits-enfants auront du mal à croire que l’humanité a pu fonctionner aussi mal aussi longtemps.

PI. Compte tenu du nombre considérable de problèmes qui assaillent l’économie mondiale aujourd’hui, pensez-vous que nous sommes en train d’assister à la fin du système basé sur la centralisation et la propriété ?
JQ. Je crois que nous sommes en train d’assister au début de sa désintégration. L’économie de marché va se dégrader peu à peu, en tentant désespérément d’évoluer. En fait, elle est profondément réticente au changement. Cela va donner aux citoyens du monde un peu de temps pour mieux se former et s’organiser. Mais il n’y a pas de temps à perdre. La situation mondiale actuelle n’a pas d’équivalent dans le passé. Il va donc falloir trouver des solutions entièrement nouvelles, élaborer une nouvelle épistémologie et une nouvelle éthique du partage et de la durabilité à l’échelle globale. On va aussi devoir trouver de nouvelles formes de militantisme politique.
Dans Extériorisation de la Hiérarchie, Alice Bailey écrit que, à l’avenir : « Les ressources matérielles majeures et les sources de richesses planétaires […] seront, tout d’abord, possédées par un groupe international qui gouvernera et contrôlera ;  elles seront, néanmoins, préparées pour la consommation internationale, par des groupes nationaux choisis par le peuple sous direction internationale. » Je crois par là que les gens vont demander la création d’une tutelle populaire pour chaque ressource afin d’assurer une meilleure répartition des richesses et du pouvoir dans l’intérêt de tous. On n’en est pas encore là aujourd’hui mais nous sommes sur la bonne voie et on voit émerger de véritables pionniers. Mais je ne vois toujours pas un seul penseur, homme politique, décideur, banquier ou financier qui ait réellement pris la mesure du problème. Aucun plan n’a encore vu le jour, du moins pas de façon publique. Une multitude de choses opposent les divers groupes de la société civile qui sont impliqués dans les négociations internationales ;  ils sont issus de cultures, de sociétés, de systèmes politiques trop différents. Comment réconcilier des modèles aussi différents que le système économique américain, le système économique chinois, le système économique européen et le système brésilien ?
Nous nous trouvons dans une période de transition durant laquelle le monde ne fait que commencer à réfléchir à la création d’un nouveau système économique. Il nous reste un long chemin à parcourir avant de pouvoir développer une forme solide de gouvernance mondiale. La crise actuelle en Europe montre que nous ne pouvons pas précipiter les choses et créer un nouvel ordre monétaire sans une union budgétaire, une union bancaire et une union politique qui soient à l’écoute des peuples. Si le G20 cherche à remplacer le système monétaire de Bretton Woods sans parvenir à un nouveau degré de coopération internationale impliquant tous les secteurs de la société, ce sera une énorme erreur. La solution ne viendra pas du club des nations souveraines ou du club de l’élite mondiale des banques et des entreprises, mais du peuple et de notre capacité à créer de la responsabilité politique dans la gestion et la production de notre patrimoine commun, ainsi qu’à créer de nouvelles structures qui favorisent la durabilité et de partage.

Une chute du système monétaire

PI. Le système monétaire va-t-il s’effondrer  ?
JQ. Bien sûr, il s’effondrera. Aucun système monétaire n’a jamais perduré éternellement. Il est facile de voir pourquoi : la société et l’économie sont constamment à l’étroit dans leurs structures anciennes. La crise économique que nous avons connue en 2008 a été une crise financière. La prochaine crise sera monétaire. Elle sera consécutive à la révélation que les réserves des banques – les actifs que les banques prétendent avoir en réserve – sont loin d’atteindre ce que les banques prétendent dans leurs rapports publics. Elles utilisent un effet de levier très élevé et leur fonctionnement manque totalement de transparence. Avec le récent scandale du Libor [London Interbank Offered Rate (taux d’intérêt interbancaire)] en Grande-Bretagne, on a vu que les banques ont longtemps jonglé avec les taux d’intérêt. Et ceci n’est que la pointe de l’iceberg.
Les taux d’intérêt ne fluctuent pas avec le marché comme on le prétendait ;  ils sont fixés par les banques centrales. En d’autres termes, c’est le système bancaire international qui détient le pouvoir de créer de la valeur artificiellement, alors que la monnaie a une valeur et une signification collective objective que le système actuel ne permet pas d’exprimer.
Il faut changer ce système en profondeur. Nous devons utiliser notre intelligence collective avec volontarisme pour concevoir un mode de fonctionnement planétaire entièrement nouveau, plutôt que de prolonger un système obsolète ou essayer de l’amender en permettant par exemple que quelques nations s’arrogent la responsabilité de créer un nouveau système monétaire qui utiliserait une ressource unique telle que l’or ou le pétrole comme réserve de base.
Dans de nombreux endroits du monde aujourd’hui, il y a une acceptation croissante du fait que la valeur de toute chose est une expression culturelle, et que le droit de fixer la valeur d’une monnaie doit revenir au peuple. Lorsque le système actuel s’effondrera et qu’un nouveau système sera créé, tout va changer : la politique, l’économie, la culture, tous les aspects de la vie. Ce sera notre grande chance de créer des monnaies qui ne génèrent ni intérêt ni dette.
Ce n’est donc pas seulement une question politique. La monnaie doit être le reflet de ce que vivent les peuples, et les prix du marché ne peuvent mesurer ça. Les tutelles citoyennes permettront à la communauté internationale de gérer et préserver les ressources naturelles, d’assurer un accès universel à l’énergie, d’encourager l’innovation sociale, la culture, les relations humaines et le bien-être des gens directement au travers de la valeur de leur monnaie, plutôt que par la soumission aux prix.
Les monnaies doivent être l’expression de valeurs humaines et non de prix artificiellement fixés par des économistes. Il faut remettre l’homme au centre des sujets économiques, pour briser l’illusion d’une croissance infinie dans un monde fini, et ainsi stopper les ravages catastrophiques du système économique actuel sur le climat et l’environnement.
Oui, je pense qu’un crash monétaire mondial suivi d’un réajustement global sera la meilleure chose qui puisse nous arriver. Mais on ne sait pas si le monde est prêt à créer ce genre de système inclusif. Pour moi, la question cruciale est : serons-nous capables de définir nos priorités et de créer les conditions du partage ?

Le partage est inévitable

PI. Comment cette vision d’un monde où les gens partagent équitablement les biens communs peut-elle devenir réalité ?
JQ. Dans la ligne des livres d’Alice Bailey, je pense au livre Un Maître parle, dans lequel le Maître de Benjamin Creme dit ce qui suit : « Il existe un groupe entraîné par les aînés de la Hiérarchie ésotérique qui est constitué d’hommes et de femmes spirituellement orientés et équipés pour s’attaquer avec efficacité aux problèmes du moment.
Lorsque l’appel retentira, ce qui ne saurait tarder, ils entreprendront la tâche pour laquelle ils ont été préparés – la reconstruction de notre vie planétaire selon une ligne totalement nouvelle. Actif dans tous les domaines, ce groupe de disciples dévoués montrera le chemin à suivre à l’humanité. Venant de tous les pays, ils seront en mesure de focaliser et de canaliser les aspirations de tous les peuples à un monde de justice et de paix. Bien qu’ils soient actuellement pour la plupart inconnus, leurs noms et leur travail ne tarderont pas à attirer l’attention des hommes et à susciter l’espoir d’un avenir meilleur.
Ils travaillent aujourd’hui dans l’ombre, mais sont prêts à mettre leurs compétences et leur expérience au service de la race humaine. Ils seront reconnus à leur amour altruiste et à la sagesse de leur jugement, ainsi qu’à leur sens du devoir et leur dévouement dans leur mission. Formés par les Maîtres, ils refléteront dans une certaine mesure le détachement et les connaissances de ceux-ci, apportant ainsi un rythme et un ordre nouveaux dans notre monde chaotique.
Bientôt, conformément au plan prévu pour l’avenir et aujourd’hui sur le point de se manifester, la nouvelle civilisation commencera à prendre forme. Chaque nation a son rôle à jouer, en apportant à la structure de l’ensemble sa note spécifique. En cela, les Nations unies joueront un rôle capital en coordonnant les divers projets de reconstruction et de redistribution. Déjà, en dépit des limitations imposées par les grandes puissances, la contribution de cet organisme à la paix mondiale est considérable. Ses agences apportent éducation et secours à des millions d’hommes dans divers pays. En tant que forum des débats mondiaux, sa position est unique et inestimable. Triste serait le jour et grande la perte pour l’humanité si les nations perdaient confiance en cette institution qui occupe une place centrale pour la mise en œuvre du Plan divin.
Nombreux sont ceux qui attendent de Maitreya et des Maîtres qu’ils réparent tous les torts et transforment le monde. Il est indéniable qu’ils montreront la voie, guideront et inspireront. Il est certain également que leur lumière et leur sagesse seront mises au service de l’humanité. Mais le travail de transformation doit être entrepris par l’humanité elle-même, qui devra accepter de bon gré les changements et les sacrifices qui s’ensuivront. Ce n’est que grâce à cette acceptation volontaire que les changements pourront être effectifs et créer les conditions d’une vie nouvelle et meilleure.
Pour ouvrir la voie et poser les fondations des structures du nouvel âge apparaissent maintenant les experts architectes de la civilisation naissante. Vous les reconnaîtrez à leur désir de servir, à leur sagesse et à leur amour manifeste.

(Extrait de l’article : L’Emergence de grands serviteurs)

PI. Le Plan paraît en voie de réalisation depuis les plans supérieurs ?
JQ. En effet. Voilà quarante ans que je rencontre les dirigeants du monde économique. Le nouveau système économique mondial que j’appelle de mes vœux n’est pas enfermé au fond de quelque tiroir ou chambre-forte obscure ;  il est d’ores et déjà dans l’esprit de beaucoup de gens. Certains de ses aspects sont bien connus de tous. Il s’agit maintenant de les relier et de rendre possible la mise en pratique concrète de ce modèle global par l’intermédiaire de nos lois et de nos institutions. Les tutelles citoyennes sont la matérialisation de cette forme pensée, mais celle-ci ne deviendra réalité que par la pleine expression du libre arbitre humain, inspiré spirituellement.
Je ne dis pas que ce sera facile ; certains milieux s’opposeront à ce nouveau modèle économique. Mais la Hiérarchie a prévu cette évolution depuis des milliers d’années et elle sait que la réponse se trouve déjà dans le cœur des hommes : le partage de nos ressources communes est inévitable.

Information : www.globalcommonstrust.org et www.global-negotiations.org

Auteur : Jason Francis, collaborateur de Share International basé dans le Massachusetts (Etats-Unis).
Thématiques : Société, politique
Rubrique : Entretien ()