Partage international no 389 – février 2021
par Yanis Varoufakis
Un château de cartes. Un ensemble de mensonges inconsciemment acceptés. Ainsi apparaissent nos certitudes lorsque frappent de profondes crises. Ces crises nous forcent à reconnaître à quel point nos certitudes sont dangereuses. L’année 2020, telle une marée qui s’est rapidement retirée, nous oblige à affronter des vérités immergées.
Nous pensions, à juste titre, que la mondialisation avait déstabilisé les Etats. Les présidents se prosternaient devant les marchés boursiers. Les premiers ministres ignoraient les citoyens pauvres de leur pays, mais jamais Standard & Poor’s. Les ministres des Finances se comportaient comme les valets de Goldman Sachs et les satrapes du Fonds monétaire international. Les magnats de la presse, les pétroliers et les financiers, de même que les critiques de gauche du capitalisme mondialisé, estimaient que les gouvernements ne contrôlaient plus la situation.
Puis la pandémie a frappé. Du jour au lendemain, les gouvernements se sont mis à sortir leurs griffes et à montrer les dents. Ils ont fermé les frontières et cloué au sol les avions, imposé des couvre-feux draconiens dans nos villes, fermé nos théâtres et nos musées, et nous ont interdit de réconforter nos parents mourants. Ils ont même fait ce que personne ne croyait possible avant l’Apocalypse : ils ont annulé les manifestations sportives.
Le premier secret a ainsi été dévoilé : les gouvernements conservent un pouvoir absolu. Ce que nous avons découvert en 2020, c’est que les gouvernements avaient jusque-là choisi de ne pas exercer leur autorité afin que ceux que la mondialisation enrichit puissent exercer la leur.
Mais il est une deuxième vérité que beaucoup soupçonnaient sans oser la révéler : la planche à billets existe bel et bien. Les gouvernements qui prétendaient leurs caisses vides chaque fois qu’on leur demandait de financer un hôpital ici ou une école là ont soudain découvert des liquidités disponibles pour payer les salaires des employés au chômage partiel, nationaliser les chemins de fer, racheter les compagnies aériennes, soutenir les constructeurs automobiles, et même subventionner les salles de sport et les salons de coiffure.
Ceux qui affirment que l’argent ne pousse pas sur les arbres, et que les gouvernements font ce qu’ils peuvent, se sont tus. Loin de les dénoncer, les marchés ont applaudi les dépenses frénétiques de l’Etat. Ainsi, la Grèce est-elle un parfait exemple de la troisième vérité révélée en 2020 : la solvabilité relève du décret politique, du moins dans les pays occidentaux riches. En 2015, la dette publique de la Grèce s’élevait à 320 milliards d’euros pour un revenu national de seulement 176 milliards d’euros. Les difficultés du pays ont fait la une des journaux du monde entier et les dirigeants européens ont dénoncé notre insolvabilité. Aujourd’hui, alors que la pandémie a aggravé la situation économique, la Grèce ne pose plus de problème, même si notre dette publique s’est accrue de 33 milliards d’euros et que nos recettes sont en recul de 13 milliards d’euros par rapport à 2015. Les autorités européennes, qui ont décidé qu’une décennie de lutte contre la faillite de la Grèce était suffisante, ont donc choisi de déclarer la Grèce de nouveau solvable. Tant que les Grecs éliront des gouvernements qui reverseront systématiquement à l’oligarchie sans frontières les richesses (publiques ou privées) encore disponibles, la Banque centrale européenne fera tout ce qu’il faut – acheter autant d’obligations d’Etat grecques que nécessaire – pour éviter de déclarer l’insolvabilité du pays.
Le quatrième secret est que l’accumulation des fortunes privées n’a que très peu de rapport avec la création de richesses. Jeff Bezos, Elon Musk ou Warren Buffett ont sans nul doute le don de gagner de l’argent et de s’accaparer les marchés. Mais seul un infime pourcentage de leur butin amassé est le résultat d’une réelle création de plus-values.
Considérez l’augmentation prodigieuse depuis la mi-mars de la richesse des 614 milliardaires américains. Les 931 milliards de dollars supplémentaires qu’ils ont accumulés ne résultent d’aucune innovation ni d’aucune ingéniosité ayant généré des profits supplémentaires. Ils se sont enrichis dans leur sommeil, pour ainsi dire, alors que les banques centrales ont inondé le système financier de monnaie fiduciaire qui a fait monter en flèche le prix des actions, et donc la richesse des milliardaires.
Le développement, les tests, les autorisations et la fabrication en un temps record des vaccins contre la Covid, a révélé un cinquième secret : la science dépend des aides d’Etat et son efficacité est indépendante de ce que le public pense d’elle. De nombreux commentateurs ont tenu des propos lyriques sur la rapidité des marchés à répondre aux besoins de l’humanité – mais l’ironie ne devrait échapper à personne : l’Administration du président américain le plus anti-science de tous les temps – un président qui a ignoré, intimidé et raillé les experts même pendant la pire pandémie du siècle – a alloué dix milliards de dollars aux scientifiques pour s’assurer qu’ils disposent des ressources dont ils avaient besoin.
Mais il y a un secret plus vaste encore : alors que 2020 était une année record pour les capitalistes, le capitalisme n’est plus. Comment cela est-il possible ? Comment les capitalistes peuvent-ils prospérer alors que le capitalisme évolue vers une autre forme ? Tout simplement. Les plus grands apôtres du capitalisme, tels qu’Adam Smith, ont souligné ses conséquences non désirées : précisément parce que les individus à la recherche de profits n’ont aucun respect pour les autres, ils finissent par servir la société. La clé pour convertir le vice privé en vertu publique est la concurrence, qui pousse les capitalistes à poursuivre des activités qui maximisent leurs profits. Dans un marché concurrentiel, cela sert le bien commun en augmentant la gamme et la qualité des biens et services disponibles tout en faisant constamment baisser les prix.
Il n’est pas difficile de voir que les capitalistes peuvent faire beaucoup mieux avec moins de concurrence. C’est le sixième secret que l’année 2020 a révélé. Libérées de la concurrence, des entreprises de plate-forme gigantesques comme Amazon ont étonnamment bien résisté à la disparition du capitalisme et à son remplacement par un système qui ressemble à du techno-féodalisme.
Mais le septième secret révélé en 2020 est plus encourageant. S’il n’est jamais facile d’apporter un changement radical, il est désormais parfaitement clair que tout pourrait être différent. Il n’y a plus aucune raison d’accepter les choses telles qu’elles sont. Au contraire, la vérité la plus importante de 2020 est illustrée par l’aphorisme de Bertolt Brecht : « Parce que les choses sont comme elles sont, les choses ne resteront pas comme elles sont. »
Je ne peux imaginer de plus grande source d’espoir que ce que cette révélation a apporté en une année et que la plupart préféreraient oublier.
Auteur : Yanis Varoufakis, économiste et homme politique
Sources : Commondreams.org
Thématiques : politique, Économie
Rubrique : Point de vue ()
