Prix Goldman 2018
Partage international no 358 – juin 2018
Souvent qualifié de Nobel vert, le prix Goldman pour l’environnement est le plus prestigieux des prix récompensant les militants écologistes de terrain. Depuis 1990, il est décerné chaque année à sept héros de l’environnement issus chacun de l’un des six continents habités du monde. Les courageux gagnants – venus cette année d’Afrique du Sud, de France, de Colombie, du Vietnam, des Philippines et des États-Unis – reçoivent chacun un soutien financier afin de poursuivre leur action.
Blocage d’un accord nucléaire secret
Makoma Lekalakala et Liz McDaid, Afrique du Sud – En 2014, le gouvernement sud-africain a conclu un accord secret avec la Russie pour produire 9,6 gigawatts d’énergie nucléaire en construisant huit à dix centrales nucléaires en Afrique du Sud.
L’accord de 76 milliards de dollars, sans précédent en portée et en coût, prévoyait l’entière responsabilité de l’Afrique du Sud en cas d’accident nucléaire. Le site proposé pour la première centrale nucléaire se trouvait sur la côte de Port Elizabeth où l’eau chaude rejetée par le système de refroidissement de la centrale aurait fait monter la température de l’océan, nuisant à la vie marine et menaçant les moyens de subsistance des petits pêcheurs de la région. L’emplacement était également dangereux en raison de l’activité sismique, entraînant un risque d’accident comparable à celui de la centrale japonaise de Fukushima.
Makoma Lekalakala a grandi à Soweto (près de Johannesburg). Elle est directrice d’Earthlife Africa, association majoritairement composée de bénévoles qui mobilise les Sud-Africains autour des questions environnementales. Elle a commencé comme jeune militante dans son église, est passée par les syndicats, puis les droits des femmes, la justice sociale et économique, et enfin la justice environnementale.
Liz McDaid a grandi au Cap. Elle est coordinatrice des changements climatiques pour l’Institut environnemental sud-africain des communautés religieuses, organisation environnementale interconfessionnelle dédiée à la lutte contre l’injustice environnementale. Après des débuts dans l’enseignement, Liz McDaid devint défenseur de l’éducation et militante anti-apartheid avant de se tourner vers la justice environnementale basée sur la foi. Depuis des décennies, elle fait campagne contre l’énergie nucléaire, déjouant les précédentes tentatives de l’Afrique du Sud pour développer une industrie nucléaire.
En 2014, Earthlife Africa a obtenu une copie de l’accord nucléaire secret entre l’Afrique du Sud et la Russie. Lorsque le groupe a pris connaissance des implications financières et environnementales de l’accord, Makoma Lekalakala et Liz McDaid se sont réunies avec leurs collègues pour organiser l’opposition. Avec le soutien de leurs organisations, les deux femmes ont développé une stratégie de contestation du projet au motif que l’accord avait été tenu secret et avait contourné le processus légal, sans aucune consultation publique ou débat parlementaire.
L’Afrique du Sud dispose actuellement d’une centrale nucléaire, exploitée par la compagnie publique d’électricité. Les déchets nucléaires de haute activité sont conservés dans les piscines de stockage sur site ; l’entreprise n’a pas trouvé de solution à long terme pour leur traitement. Depuis les années 1980, les autres déchets radioactifs sont enterrés dans le désert du Namaqualand, où vit le peuple autochtone Nama, qui n’a pas été consulté quant à l’emplacement du site d’enfouissement.
Makoma Lekalakala et Liz McDaid étaient profondément préoccupées par les impacts environnementaux et sanitaires d’une augmentation massive de l’extraction d’uranium, de la production d’énergie nucléaire et de la production de déchets nucléaires en Afrique du Sud. Elles savaient qu’elles devraient se concentrer sur la corruption associée et le coût pharaonique de l’accord nucléaire – un sujet plus susceptible d’attirer l’attention du public.
Elles ont rencontré des communautés à travers le pays et leur ont expliqué les risques financiers et les impacts sur l’environnement et la santé humaine du projet. Liz McDaid a organisé des manifestations silencieuses anti-nucléaires hebdomadaires devant le Parlement, au Cap, afin de tenir les parlementaires responsables. Makoma Lekalakala et Liz McDaid ont également organisé des marches et des rassemblements publics contre le projet nucléaire dans toute l’Afrique du Sud.
Le 26 avril 2017, une haute cour de justice du Cap a jugé l’accord sur le nucléaire inconstitutionnel, l’invalidant et stoppant le projet de 76 milliards de dollars. Makoma Lekalakala et Liz McDaid ont remporté une victoire juridique historique protégeant l’Afrique du Sud du développement brutal de l’infrastructure nucléaire qui aurait eu des impacts dévastateurs sur l’environnement, la santé et les finances du pays pour les générations à venir. Comme elles l’ont noté : « Il n’était jamais question d’énergie. Il s’agissait de la cupidité de quelques individus. »
Leur réussite est immense : aujourd’hui, toute tentative de relance d’un accord nucléaire en Afrique du Sud ferait certainement face à une forte opposition publique et à un précédent juridique grâce l’action de Makoma Lekalakala et Liz McDaid.
Interdire la pêche destructrice en eaux profondes
Claire Nouvian, France – Défendant sans répit les océans et la vie marine, Claire Nouvian a mené une campagne de sensibilisation ciblée et scientifique contre la pêche destructrice au chalut en eaux profondes, faisant pression avec succès sur le groupe Intermarché, propriétaire d’une flotte de chalutiers, pour lui faire changer ses pratiques de pêche. Sa coalition de militants a finalement obtenu le soutien du gouvernement pour une interdiction du chalutage de fond, qui a conduit à une interdiction dans l’Union européenne.
Avec BLOOM, l’association à but non lucratif qu’elle a cofondée, C. Nouvian travaille maintenant à mettre fin aux subventions à la pêche qui encouragent la surpêche et les pratiques destructrices dans le monde.
« Il est maintenant temps de se réveiller, a déclaré C. Nouvian lors de la remise du prix Goldman. Il est maintenant temps de croire à la catastrophe [environnementale] car sinon, nous ne pourrons pas l’éviter. Il est temps de se mobiliser comme si c’était la guerre parce que c’est la guerre.
Nous tous, ce soir, allons vous montrer qu’en tant qu’individus, nous pouvons gagner des batailles. Mais gagner la guerre est une toute autre histoire. Pour gagner la guerre, nous avons besoin de tout le monde. Il faudra que les entreprises et le secteur financier prennent leurs responsabilités, agissent avec dignité et moralité, cessent de financer la destruction de notre monde et cessent d’échapper à la responsabilité fiscale.
Il faudra donner beaucoup plus, de l’ordre de 20 % de nos revenus, car c’est ce qu’il faudra pour réparer la planète avant qu’il ne soit trop tard. Alors mettons-nous au travail ensemble dès maintenant ! »
Arrêter l’exploitation illégale de l’or
Francia Márquez, Colombie – F. Márquez est une formidable cheffe de la communauté afro-colombienne, une population d’esclaves amenés d’Afrique pour travailler dans les mines coloniales et les haciendas colombiennes. F. Márquez a coordonné les femmes de La Toma, une ville dans les montagnes de Cauca, dans le sud-ouest de la Colombie, et a fait cesser l’exploitation illégale de l’or sur leurs terres ancestrales. Elle a exercé une pression constante sur le gouvernement colombien et a mené une marche de 10 jours, 560 km et 80 femmes vers la capitale. Cela a mis fin à l’exploitation minière illégale dans sa région.
« Quand je parle, c’est du point de vue de la justice – pas seulement pour les personnes noires dont les droits ont été violés – mais aussi pour les communautés indigènes, les femmes et la nature elle-même », a-t-elle déclaré.
Travailler pour l’énergie propre
Khanh Nguy Thi, Vietnam – En se basant sur la recherche scientifique, cette héroïne a amené des organismes publics vietnamiens à promouvoir des prévisions énergétiques durables pour le pays. Soulignant les coûts et les impacts environnementaux du charbon, elle s’est associée à des responsables publics pour réduire la dépendance au charbon et s’orienter vers un avenir énergétique plus vert.
« L’avenir énergétique du Vietnam est à la croisée des chemins. Chaque décision et chaque dollar investi aujourd’hui auront des effets au Vietnam et sur le climat de notre planète pendant les décennies à venir », a-t-elle déclaré.
Eliminer la peinture au plomb
Manny Calonzo, Philippines – Ce héros a mené une campagne de sensibilisation qui a persuadé le gouvernement de son pays d’adopter une interdiction nationale sur la production, l’utilisation et la vente de peinture au plomb.
Il a ensuite conduit le développement d’un programme de certification indépendant afin de garantir que les fabricants de peinture respectent cette norme. En 2017, 85 % du marché de la peinture aux Philippines a été certifié comme étant sans plomb.
« Notre devoir envers nos enfants et leurs enfants est d’éliminer les peintures au plomb et les autres sources de pollution toxique avec davantage de détermination », a-t-il déclaré.
Révéler la contamination de l’eau
LeeAnne Walters, Etats-Unis – LeeAnne Walters a dirigé un mouvement citoyen qui analysait l’eau du robinet à Flint (Michigan). Cela a abouti à la crise de l’eau de Flint. Les résultats ont montré que l’eau d’une maison sur six avait des niveaux de plomb qui dépassaient le seuil fixé par l’agence de protection de l’Environnement des États-Unis. La persévérance de LeeAnne Walters a contraint les autorités locales, étatiques et fédérales à prendre des mesures afin de garantir un accès à de l’eau potable aux habitants de Flint.
« L’eau est une nécessité et l’on ne s’attend pas à avoir de l’eau empoisonnée dans un pays comme les États-Unis. Malheureusement, c’est une réalité non seulement à Flint, mais dans de nombreuses communes du pays », a-t-elle affirmé.
Sources : goldmanprize.org
Thématiques : environnement
Rubrique : Divers ()
