Les sauvetages des migrants à Lesbos

Partage international no 356avril 2018

Interview de Lance Bushie par Shereen Abdel-Hadi Tayles

Alors que les migrations internationales sont inhérentes à un monde globalisé, leur impact positif sur le développement mondial est souvent éclipsé par des idées fausses, des chiffres erronés et des propos haineux dans les forums politiques et publics.

L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) estime à environ 250 millions le nombre des migrants dans le monde aujourd’hui, dont la grande majorité sont entrés et vivent dans leurs pays d’accueil de manière totalement légale. L’idée fausse du public selon laquelle les migrants ont un impact économique et social négatif sur leurs communautés d’accueil est déplacée. Suivant ce mythe, les migrants décident de quitter leur pays d’origine afin de s’installer dans un endroit plus favorable et, ce faisant, ils prennent les emplois des locaux et grèvent les ressources des communautés d’accueil. Rien ne peut être plus éloigné de la vérité. Selon l’OIM, les données montrent que les migrants à tous les niveaux de qualification, y compris les migrants illégaux, contribuent pour environ 85 % de leurs revenus à l’économie de leurs pays d’accueil et versent plus d’impôts que les services qu’ils reçoivent en retour. En outre, ils continuent à contribuer à l’économie de leurs pays d’origine en y transférant environ 15 % de leurs revenus. Il est indispensable que les politiques migratoires se fondent sur des faits plutôt que sur des craintes et les contributions sociales, économiques et culturelles substantielles que les migrants apportent à leurs sociétés doivent être soulignées et encouragées.

Les migrants risquent leur vie, celle de leurs enfants et de leurs familles pour fuir la seule patrie qu’ils ont connue, non pour s’épanouir, mais pour survivre. Ils laissent tout ce qu’ils ont derrière eux, leurs coutumes, leur langue, leurs biens, leurs amis et souvent leurs familles, et donnent tout ce qu’il leur reste aux contrebandiers qui promettent de les aider à arriver en sécurité dans un nouveau pays. S’ils parviennent à survivre à leur périlleux voyage, ils sont placés dans des camps surpeuplés aux conditions de vie déplorables et dangereuses.

La Grèce a connu une augmentation brutale du nombre de migrants entrant sur son territoire depuis 2016, avec plus de 200 personnes chaque jour, dont 40 % sont des enfants. En février 2018, les avocats des associations du barreau de plusieurs îles de la mer Egée ont exprimé leur opposition à la détention forcée des réfugiés et des migrants arrivant en Grèce depuis la Turquie voisine.

Lance Bushie a passé près de deux décennies avec les Forces armées canadiennes et près de trois décennies avec le corps des pompiers de la Peace River en Alberta (Canada). En 2016, il a organisé et dirigé une équipe de professionnels canadiens du sauvetage lors d’une intervention de sept semaines à Lesbos pour aider une ONG grecque à secourir des migrants arrivant de Turquie. En 2017, le groupe est de nouveau intervenu et une organisation dédiée a été créée, l’Assistance maritime internationale canadienne de sauvetage (CMRAI), qui apporte une réponse humanitaire à la protection des immigrants. La CMRAI est l’une des 63 organisations nominées pour le prix Nobel de la paix en 2018. Shereen Abdel-Hadi Tayles a interviewé Lance Bushie pour Partage international.

Partage international : Comment vous y prenez-vous pour recherchez et identifiez les bateaux de migrants et que faites-vous quand vous en trouvez ?
Lance Bushie : Pendant la journée, nous faisons des exercices et l’entretien du bateau. La nuit, de minuit au lever du soleil, notre bateau part en patrouille à la recherche des bateaux de migrants. Nous détectons les bateaux des migrants soit grâce a une équipe basée à terre avec des jumelles et un équipement de vision nocturne qui scrute l’eau dans les zones où les migrants arrivent généralement ; soit grâce à l’équipement infrarouge ainsi que de jumelles et aux jumelles dont le bateau est équipé ; soit grâce aux moyens de communications radio/téléphone portable entre la côte, le bateau et les gardes côtes grecs (HCG). Mais la détection se fait principalement en restant tranquillement assis, moteur éteint, en écoutant les voix des gens et/ou le bruit d’un moteur hors-bord.
Lorsque nous détectons un bateau de migrants, la Garde côtière doit nous donner l’autorisation d’approcher et d’assister une embarcation qui n’est pas en détresse ou s’il y a des gens à terre dans des zones dangereuses, telles que les falaises et les gros rochers.

PI. Quelles difficultés rencontrez-vous ?
LB. Il est difficile d’obtenir la confiance du HCG et de l’Agence européenne des garde-frontières et des garde-côtes, Frontex. Ils considèrent que la plupart des ONG de sauvetage ne sont pas professionnelles et font double emploi. Cependant, après que les équipes de HCG et de Frontex ont travaillé avec nous, leur niveau de confiance a augmenté et ils ont fait appel à nous. Nous étions également en relation avec les navires de guerre de l’Otan qui travaillaient dans la région et nous appelaient pour partager les informations.

PI. Quelles sont les conditions des demandeurs d’asile une fois arrivés en Grèce ?
LB. Les camps sont surpeuplés et il n’y a pas de visibilité sur la durée de la procédure d’asile. L’un des camps de réfugiés en Grèce, Moria, a connu un incendie et de nombreuses manifestations pendant notre séjour sur l’île en 2017. Une fois que le HCG a décidé comment les réfugiés rejoignent la côte, ils sont emmenés au port pour ce que l’on appelle l’étape 2. C’est un camp provisoire géré par les ONG où les migrants bénéficient d’un bilan médical, peuvent se laver et recevoir des vêtements. Ils restent au plus 24 heures à l’étape 2 avant d’être emmenés à Moria, où commencent les formalités administratives.

PI. Pensez-vous que la situation des migrants qui arrivent à Lesbos empire ?
LB. La situation dans les camps s’aggrave. Les dispositifs sont surpeuplés et la situation des migrants n’évolue pas. L’arrivée de bateaux s’est réduite par rapport à la crise de 2015, mais les arrivées d’embarcations pneumatiques surchargées transportant plus de 70 personnes restent courantes. En outre, les trafiquants franchissent la frontière avec des bateaux rapides et déposent des migrants dans les pires sites possibles afin de ne pas être détectés. Les migrants sont laissés sur le rivage au milieu de la nuit jusqu’à ce que quelqu’un les trouve. C’est le travail des ONG de sauvetage de patrouiller le long de la côte nord chaque lever de soleil pour aider les personnes bloquées. Ni le HCG ni Frontex ne le font. L’Otan patrouille le long de la frontière, sur la ligne de démarcation.

PI. Y a-t-il un sauvetage qui vous a particulièrement marqué ?
LB. Lors de ma présence là-bas en juillet 2017, nous avons réalisé un grand nombre de sauvetages. Celui qui m’a le plus marqué a impliqué deux jeunes enfants du même âge que les miens. A 3 heures du matin, nous avons été appelés par un navire de l’Otan pour assister des migrants qui venaient de mettre le pied sur la côte. L’équipe à terre est intervenue et a réussi à sortir presque tous les migrants des rochers dangereux, à l’exception de deux hommes adultes, deux femmes plus âgées dont une blessée à la jambe et deux enfants d’environ six ans. Après avoir attendu environ une heure pour obtenir du HCG la permission d’approcher, nous avons manœuvré le bateau de sauvetage entre les rochers jusqu’à la côte. Deux volontaires ont fait monter à bord avec précaution les hommes et les enfants, qui étaient trempés et glacés. Ils ont ensuite fait monter la femme et, finalement, pris en charge la femme blessée. C’est le regard des enfants que je n’oublierai jamais. Ils exprimaient une peur absolue et je reste persuadé qu’ils ne comprenaient pas complètement ce qui se passait et pourquoi. J’ai essayé de les rassurer, je les ai enveloppés dans des couvertures et les ai assis sur les sièges derrière moi pendant que j’étais à la barre du bateau.
En pleine nuit, nous avons transporté ces migrants vers un navire Frontex en attente, au large des côtes, où l’ambiance était très différente. Les agents de Frontex n’étaient pas aussi apaisants ou rassurants pour ces enfants et je voyais leur niveau de stress augmenter. C’était très attristant, mais nous n’avions pas d’autre choix que de remettre ceux que nous venions de sauver, calmes et rassurés d’être arrivés en Europe.

PI. Voudriez-vous ajouter quelque chose ?
LB. CMRAI est une organisation composée de professionnels du sauvetage provenant de tout le Canada. Nous souhaitons intervenir de nouveau pour aider les ONG en manque d’effectifs et qui ont besoin d’une formation, d’une aide pour utiliser des bateaux de sauvetage ou de fonds pour intervenir. Nous sommes à la recherche de financements ou d’un bailleur de fonds afin que nous puissions continuer notre mission, sauver directement des vies et faire bouger les choses dans la crise des migrants. Les fonds alloués vont à l’assurance, à l’hébergement, à l’équipement et aux besoins des ONG que nous aidons.

Auteur : Shereen Abdel-Hadi Tayles, collaboratrice de Share International basée à Edmonton au Canada.
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