Partage international no 430 – juin 2024
Un demi-siècle après que les campus des Etats-Unis ont été pris d’assaut par des étudiants protestant contre la guerre du Vietnam, les dirigeants d’université tentent à nouveau aujourd’hui de trouver un équilibre entre la nécessité de maintenir l’ordre et leur devoir de permettre aux étudiants de développer leur propre réflexion, de les protéger et de garantir leurs droits à la liberté d’expression.
Le 4 mai est l’anniversaire de la fusillade de l’université de Kent State où, en 1970, des soldats de la garde nationale de l’Ohio ont tiré sur une foule d’étudiants non armés qui protestaient contre la guerre du Vietnam, tuant quatre d’entre eux et en blessant neuf autres. Cet événement a déclenché des manifestations sur les campus des Etats-Unis et a entraîné la fermeture temporaire de centaines d’établissements d’enseignement supérieur et d’universités.
La guerre qui mobilise les étudiants aujourd’hui est le conflit entre Israël et le Hamas, qui s’est aggravé le 7 octobre lorsque des militants du Hamas ont tué plus de 1 200 personnes dans le sud d’Israël et ont pris 250 otages. La riposte d’Israël, qui bombarde Gaza, a fait plus de 34 600 morts en sept mois et affame la population au point que plus d’un million de personnes souffrent de la famine.
Aux Etats-Unis, les principaux foyers de manifestations pro-palestiniennes actuelles ont été l’Université de Columbia à New York, où les manifestations ont débuté le 17 avril, et l’Université de Californie à Los Angeles (Ucla). Des confrontations actives avec la police ont eu lieu dans ces deux universités : les manifestants ont été attaqués par des contre-manifestants qui les ont affrontés pendant deux à trois heures, jusqu’à ce que la police intervienne enfin.
Les manifestations pro-palestiniennes ont attiré des étudiants, des professeurs et des militants de l’extérieur, y compris des personnes de confession juive ou musulmane. Parmi les groupes qui organisent ces manifestations se trouvent Students for Justice in Palestine (Étudiants pour la justice en Palestine) et Jewish Voice for Peace (Voix juive pour la paix). Certaines contre-manifestations ont été organisées par des groupes israélo-américains et sionistes, tels que le Conseil israélo-américain, ainsi que par des membres de la communauté juive américaine.
Les manifestations et les rassemblements pro-palestiniens se sont ensuite étendus aux campus de tout le pays. Le 2 mai, plus de 2 000 personnes avaient été arrêtées sur une quarantaine de campus. L’action de la police a été particulièrement agressive à Austin (Texas), et à l’université Emory, près d’Atlanta (Géorgie), où les policiers ont utilisé des balles au poivre, des pistolets paralysants et des balles en caoutchouc. Ce recours excessif à la force pourrait être le reflet du racisme bien connu qui caractérise de larges fractions du sud-est des Etats-Unis.
Sur les différents campus, les revendications des étudiants ont été variées, mais ont toujours comporté un cessez-le-feu permanent à Gaza, la fin de l’aide militaire des Etats-Unis à Israël, le désinvestissement des universités des fournisseurs d’armes et autres entreprises qui profitent de la guerre, et l’amnistie pour les étudiants et les membres du corps enseignant qui ont été sanctionnés ou licenciés pour avoir manifesté.

Manifestation pro-palestinienne. Sur la pancarte il est écrit : « Tuer des enfants n’est pas de la légitime défense. »
La jeunesse aux avant-postes
par le Maître —, par l’entremise de Benjamin Creme, avril 2012
[…] La voix du peuple, désormais si vigoureuse et sûre d’elle, doit continuer à se faire entendre partout dans le monde pour proclamer que seuls le partage et la justice permettront d’engendrer la confiance et de construire un monde plus sûr pour tous. Le remède à apporter aux maux des hommes est des plus simples, des plus faciles à mettre en œuvre, mais des plus difficiles à appréhender pour beaucoup d’entre eux. Il leur faut comprendre que toutes les autres méthodes ont été employées en vain, et ont inévitablement conduit à la guerre.
Aujourd’hui, il faut le savoir, une guerre de grande envergure ne pourrait être que nucléaire, et elle détruirait intégralement toute vie sur la Terre. Il y a même d’ores et déjà des forces qui cherchent à se doter des moyens de survivre à pareil anéantissement, ce qui de toute façon serait impossible. Que peut donc faire l’humanité — que doit-elle faire ?
Dans l’ensemble, les gouvernements actuels sont composés d’hommes d’un certain âge pour qui l’exercice du pouvoir se résume à ce qu’ils ont connu dans leur jeunesse. Leurs méthodes sont celles du passé, et ils ne comprennent pas pourquoi elles sont aujourd’hui inefficaces. Ils ignorent tout des nouveaux flux énergétiques qui submergent aujourd’hui le monde ; déconcertés, ils se sentent impuissants face à des événements qu’ils ne contrôlent plus.
Dans une large mesure, la voix du peuple est aujourd’hui celle de la jeunesse. Les gouvernements, et les médias qu’ils contrôlent, tendent à ignorer ou à discréditer les jeunes et les aspirations qu’ils expriment. Pourtant, ce sont les jeunes qui ont les solutions, qui comprennent que l’humanité est une, qui revendiquent l’équité, la justice et le partage pour en finir avec la guerre. Jamais on ne pourra réduire cette jeunesse au silence, et on ne pourra longtemps ignorer sa voix. La voix du peuple, tous âges confondus, finira par couvrir les lamentations des hommes d’argent, et conduira l’humanité vers une nouvelle aurore. Ainsi en sera-t-il.

La pancarte indique : « La Palestine sera libre. »
Réaction variable des autorités
La réaction des autorités a été variable. Certains responsables d’établissements scolaires ont fait appel à la police pour évacuer les lieux et arrêter les manifestants. D’autres ont négocié des accords – stipulant d’envisager le désinvestissement – pour mettre fin aux manifestations. D’autres encore autorisent les rassemblements tant qu’ils ne perturbent pas le campus ou qu’ils ne suscitent pas de violences.
Les manifestations sur les campus ne se limitent toutefois pas aux Etats-Unis. Des rassemblements pro-palestiniens ont eu lieu dans au moins sept universités australiennes, dans des universités britanniques et européennes, à Sciences Po et à la Sorbonne à Paris, à l’université Jawaharlal Nehru à New Delhi, dans de nombreuses universités canadiennes – dont McGill, l’université de Toronto et l’université de Colombie-Britannique – et au Liban, à l’université américaine de Beyrouth, à l’université Thamar au Yémen, à l’université du Koweït, à l’université de Tokyo, dans des universités à Bagdad (Irak), et à l’université nationale autonome du Mexique.
Aux Etats-Unis, si certains campus ont été en proie à la violence, d’autres ont été remarquablement calmes, et la réaction de leurs responsables a certainement fait la différence. A Kent State, où l’on commémore chaque année le massacre du 4 mai 1970, les étudiants se sont concentrés sur les débats concernant la guerre à Gaza, invitant des étudiants de camps opposés à partager leurs points de vue. Les manifestations y ont été pacifiques, bien que marquées par une certaine tension.
Todd Diacon, président de l’université, explique : « Nous sommes toujours et systématiquement attachés à deux choses. D’une part, nous défendons la liberté d’expression. D’autre part, nous comprenons ce qui se passe lorsque les conversations et les attitudes se polarisent au point de diaboliser ceux qui ne sont pas d’accord avec vous, et que cela peut conduire à la violence. »
Chic Canfora, qui a manifesté le 4 mai 1970 et qui est aujourd’hui professeure de journalisme à Kent State, s’inquiète du fait que les responsables de campus, ailleurs, prennent prétexte des actions violentes de quelques-uns pour condamner tous les manifestants. Elle déclare : « Je pense que tous les campus universitaires devraient se réunir et trouver un moyen de permettre aux étudiants d’être ce qu’ils ont toujours été : la conscience de l’Amérique. »
Le 8 mai, le secrétaire américain à la Défense, Lloyd Austin, a annoncé : « Les Etats-Unis ont suspendu l’envoi d’armes à Israël. Nous examinons le soutien sécuritaire à court terme dans le contexte des événements de Rafah, nous n’avons pas encore décidé de la suite à donner à cette décision de suspension. »
