Partage international no 145 – septembre 2000
par Helena Katz
Quebec, Canada
Vêtu des traditionnels manteau et pantalon blancs des Inuit, Mariano Aupilardjuk joue doucement du tambour tout en interprétant en inuktitut une chanson de sa composition. Afin de préparer la célébration du premier anniversaire du territoire canadien de Nunavut, Blancs et Inuit, jeunes et moins jeunes, se sont rassemblés pour une conférence tenue à l’Université Laval à Québec.
Leur attention est focalisée sur cet aîné à la barbe grise, portant des lunettes, âgé de 75 ans et originaire de Rankin Inlet, et qui ne parle que l’inuit. Il a connu de nombreux changements au cours de sa vie et a été notamment témoin de l’influence croissante des lois et des méthodes des Blancs au Canada du Nord.
Mais rien ne fut jamais aussi important que la revendication de son peuple pour l’attribution d’un territoire, ce qui eut pour effet de redessiner la carte du Canada pour la première fois en l’espace de cinquante ans et donna naissance au Nunavut dans la partie Est de l’Arctique canadien, le 1er avril 1999. Couvrant un cinquième du territoire canadien, ce qui représente une surface de 1 976 300 kilomètres carrés, le Nunavut a une population composée à 85 % d’Inuit. L’accord du Nunavut pour l’attribution de terres, passé en 1993 entre les Inuit, le gouvernement canadien et les Territoires du Nord-Ouest, fut le plus important accord de ce genre dans l’histoire canadienne.
En 1963, une première proposition pour le partage des Territoires du Nord-Ouest échoua mais l’idée ne fut jamais abandonnée. D’après John Amagoatik, qui préside la Commission d’exécution du Nunavut, il paraissait évident que l’exploration pétrolière sur les terres inuit allait obliger les dirigeants locaux à organiser et à contrôler leurs propres ressources.
« Les Inuit commencèrent à prendre conscience de leur impuissance, dit-il. La plupart d’entre nous étions de petits esquimaux timides, effrayés d’offenser quiconque. Mais à une époque de victoires des droits civiques et de gains politiques obtenus ailleurs par des minorités, une nouvelle génération de leaders inuit émergea, des leaders qui ne craignaient pas d’affronter les gouvernements et les compagnies pétrolières. Ils constatèrent également un manque de respect envers les droits des Inuit et ils furent tous d’accord sur la nécessité d’un changement. Nous fûmes inspirés par Martin Luther King ainsi que par Nelson Mandela. »
L’apprentissage de la responsabilité politique
Les Territoires du Nord-Ouest étaient également trop vastes et la population trop diverse pour répondre aux besoins des Inuit. « Avant leur division, les Territoires du Nord-Ouest couvraient une superficie de plus de 2,8 millions de kilomètres carrés sur quatre à cinq fuseaux horaires différents, explique-t-il. Les cultures impliquées étaient également très variées et étaient représentées par des Européens, des Inuit et par cinq à six tribus indiennes. » Les Inuit sentaient qu’ils avaient des difficultés à se faire entendre. « A Yellowknife, le gouvernement ne protégeait pas nos intérêts. Il ne respectait pas nos droits à la terre et n’offrait pas le genre de système éducatif que nous voulions pour nos enfants, ajoute J. Amagoatik. Il devint évident pour nous que si nous voulions faire avancer nos revendications et préserver notre culture et notre langue, il nous faudrait mettre en place un nouveau gouvernement. »
Ainsi débuta l’aventure vers le Nunavut. Au cours d’un plébiscite tenu en 1982, 53 % des résidents votèrent en faveur de la division des Territoires du Nord-Ouest. La définition des frontières de ce territoire nécessita encore dix années de négociation.
L’accord pour la division du territoire fut finalement signé en 1993, trente ans après l’échec du premier accord. Les Inuit choisirent comme capitale Iqaluit située à la pointe sud des îles Baffin. L’inuktitut fut choisie comme langue de travail du gouvernement.
Le Nunavut célébra son premier anniversaire le 1er avril 2000. Peter Ittinuar, ministre assistant délégué au Département du développement, sait qu’il reste encore un long chemin à parcourir : « Nous tentons de démontrer que nous sommes capables de faire fonctionner un gouvernement et que nous intégrons ce qu’il y a de meilleur chez les Occidentaux et les Inuit, » a-t-il déclaré.
Les ministères mettent en place des groupes de travail afin de s’assurer que les structures et les services sont adaptés à la culture inuit. Dans un souci de maintien des traditions, les dix-neuf membres élus de l’Assemblée législative choisissent le chef du gouvernement et les ministres par consensus plutôt que par un vote majoritaire. L’accord pour l’attribution de terres entraîna également la création de postes de fonctionnaires. Ceci impliqua le recrutement et la formation, parmi une population dont plus de la moitié est âgée de moins de 25 ans et dont seulement environ le quart est diplômée de l’enseignement secondaire. Jusqu’ici, cette société n’a jamais rien connu de tel.
« Je suis un bureaucrate fraîchement nommé et je ne pensais pas que les fonctionnaires étaient aussi malins ! » plaisante P. Ittinuar. En 1995, le gouvernement canadien débloqua près de 40 millions de dollars pour le recrutement et la formation. « Mais jusqu’à ce qu’un gouvernement territorial ou des descriptions de postes aient été mis en place, cette initiative se révéla être un véritable challenge, a déclaré Marcel Fortier, conseiller en développement des ressources humaines au Département des affaires indiennes et du développement pour le Nord. Il fallait préparer des gens pour des fonctions qui n’avaient pas encore été définies. »
A la recherche d’un équilibre entre traditions et progrès
La formation se poursuit en partie grâce à un programme sur trois ans organisé par le Collège arctique, à Rankin Inlet, et une variété de mesures qui encouragent les étudiants à poursuivre leurs études.
Au fur et à mesure que le nouveau territoire deviendra autonome, des emplois se créeront en dehors du secteur public. D’après J. Amagoatik, bien que les Inuit reprennent possession de leurs terres, il leur faudra exercer un plus grand contrôle sur leur économie. « Celle-ci est encore aux mains des gens du Sud. » Des secteurs actuellement en développement tels que le tourisme amèneront une stabilité et des avantages à long terme alors que le nouveau territoire diversifie son économie sur le chemin qui mène à l’autonomie. « Nous ne pouvons nous contenter de chasser, de tendre des pièges et d’exploiter la terre, comme nous le faisions jusqu’à présent, remarque J. Amagoatik. Nous devons également donner la priorité à des actions telles que la réforme du Droit et du système éducatif afin de répondre aux besoins spécifiques des Inuit et faire face à la crise du logement qui touche en particulier Iqualit. »
Mais le gouvernement territorial doit également relever un challenge moins tangible : sauvegarder une ancienne culture et assurer sa survie. « N’hésitez pas à poser des questions sur ce qui se fait au Nunavut ou pour le Nunavut, a déclaré Peter Irniq, conseiller spécial aux Affaires culturelles à l’Assemblée législative, devant plus de 60 jeunes qui prenaient part à la conférence de Québec. Un jour, vous aurez à prendre ces responsabilités. »
Dans une présentation où se mélangeaient l’anglais et l’inuktitut, P. Irniq souligna que la préservation de la langue et de la culture des Inuit serait une mission importante pour le gouvernement. « Lors de la constitution du gouvernement, on nous fit savoir que nous étions les gardiens de la culture et de la langue traditionnelle des Inuit. Les prochaines années seront déterminantes en ce qui concerne la sauvegarde de ces valeurs. »
Cela est possible en encourageant les Inuit à écrire sur leur propre culture, plutôt que de continuer à confier cette tâche aux gens du Sud. « Nous devons documenter avec précision notre propre histoire et l’écrire nous-mêmes, déclara-t-il sous les applaudissements de l’audience. Nous devrions consigner notre tradition orale ainsi que nos chansons. Elles témoignent de notre passé, éclairent notre situation actuelle et nous aident à comprendre où nous allons. »
Pour les aînés comme J. Aupilardjuk qui connurent de nombreux changements depuis leur enfance, il en existe d’autres à venir, étant donné la croissance du Nunavut et le fait que ses habitants continuent à réclamer le contrôle de leurs terres, de leurs ressources, de leur culture et de leur identité. Mais pour J. Aupilardjuk et d’autres tels que lui, ces changements seraient seulement de nature à rendre au Nunavut sa place d’antan.
Pour information : geocities.com/Athens/9479/inuit.htlm
Canada
Auteur : Helena Katz, journaliste freelance basée à Montréal, travaille pour des magazines et des journaux américains et canadiens.
Sources : American News Service
Thématiques : peuples et traditions
Rubrique : Divers ()
