Partage international no 125 – février 1999
par Eduardo Galeano
Montevideo, Uruguay
Tout au long de l’année 1998, les grands médias du monde, praticiens accomplis des arts magiques, ont de nouveau démontré leur maîtrise de la prestidigitation. En octobre, un grand quotidien a publié, tout en bas de l’une des nombreuses pages consacrées aux aventures de Monica Lewinsky à la Maison Blanche, une histoire en apparence sans importance:
« Une étude scientifique, réalisée par trois organisations internationales spécialistes de l’environnement, a conclu que la planète avait perdu le tiers de ses richesses naturelles au cours du dernier quart de siècle. Selon les estimations, il faudrait cinq à dix millions d’années pour restaurer les espèces animales et végétales qui ont disparu pendant cette période. »
Je n’ai entendu cette information ni à la radio, ni à la télévision.
Le boulet de canon humain
Une autre nouvelle insignifiante, dont on n’a entendu parlé nulle part dans les médias, concerne la confession de l’ex président Georges Bush, selon laquelle le pétrole fut le motif réel de la guerre contre l’Irak. Dans son livre autobiographique, A World Transformed (Un monde transformé), écrit en collaboration avec Brent Scowcroft, M. Bush reconnaît ce qu’il avait toujours nié: l’opération Tempête du désert ne fut pas entreprise pour défendre la liberté du Koweït, mais parce que les Etats-Unis ne pouvait pas permettre qu’ « un pouvoir hostile dans cette région contrôle la majeure partie des réserves mondiales de pétrole ».
La déclaration de M. Bush ne pouvait être plus claire.
Le gorille
L’actualité concernant un autre ex-chef d’Etat a, par contre, fait grand bruit. L’affaire de l’ex-dictateur Augusto Pinochet, pris au piège à Londres à la requête de la justice espagnole, a entraîné de vastes débats juridiques à travers le monde.
Après avoir renversé le gouvernement chilien en 1973, Pinochet viola toutes les lois de son pays, de la planète et du cosmos. Néanmoins, de prestigieux juristes et des présidents démocrates ont accepté que ses crimes soient jugés par la loi chilienne. Cela ressemble à un numéro de cirque. La loi chilienne interdit explicitement que ses crimes soient jugés. C’est l’autorité de la loi, dictée par nul autre que Pinochet.
D’autres stars du cirque
Peu de temps avant cet événement, les Archives de la Sécurité nationale, à Washington, ont publié certains documents de la C.I.A. datant du putsch organisé par Pinochet pour évincer le président Salvador Allende, élu démocratiquement.
Il s’agit d’ordres transmis en 1970 par le président Richard Nixon et par son secrétaire d’Etat Henry Kissinger au directeur de la C.I.A. : « Sauvez le Chil i! Utilisez nos meilleurs hommes ! Peu importe le coût ! Que l’économie chilienne fleurisse ! »
Quelque temps plus tard, des instructions venant de la C.I.A. parvinrent au chef de mission à Santiago : « Allende doit être démis par un coup d’Etat. Nous maintenons notre position. »
Et, en 1973, on peut lire dans le rapport d’un officier de la C.I.A. : « Le coup a été presque parfait .»
Des nains
En dépit de la crise financière internationale, les informations nous annoncent que d’autres marchés se portent bien. Par exemple, celui des enfants, professionnels de football.
Le club de Barcelone vient juste de débourser 5,3 millions de dollars pour Hauruna Babangida, jeune joueur nigérian à peine âgé de quinze ans. Il faut dire que le jeune Babangida fait figure d’adulte comparé à certaines étoiles montantes du football argentin. Un imprésario sportif a payé 25 000 dollars pour Gerardo Castro, âgé de neuf ans seulement, qui jouera pour River Plate, tandis qu’un autre homme d’affaires du monde du sport a annoncé qu’il paierait le double de cette somme pour Ariel Huguetti, un dribbler accompli de juste douze ans.
Le père d’Ariel a déclaré : « Si nous n’avions pas eu des problèmes économiques, je n’aurais pas accepté ces 50 000 dollars. »
Le jongleur
La guerre est bonne pour les affaires. Les chiffres publiés par l’Institut international des études stratégiques montrent que les Etats-Unis dominent les ventes d’armes, avec 45 % du marché.
« Gagner la paix est le grand défi auquel l’humanité est confrontée », a déclaré le président Clinton, après avoir lâché pour 75 millions de dollars de bombes sur des cibles civiles au Soudan et en Afghanistan.
Défilé de monstres
De nos jours, la thérapie par les armes semble salutaire aux yeux de bon nombre de citoyens. A la veille des récentes élections brésiliennes, des affiches gigantesques montrant le canon d’un pistolet ont recouvert les murs de Rio de Janeiro avec l’indication suivante : « Oui à la peine de mort ! Un bon escroc est un escroc mort ! »
Un ancien inspecteur de police du nom de Sivuca s’est adressé à ses électeurs en ces termes et a été élu député.
Il y a aussi le député mexicain Luis Miguel Ortiz, qui croit que les balles ne sont pas la punition appropriée pour les criminels. Il propose de « se réunir sur la place publique et de distribuer aux citoyens des aiguilles qu’ils pourraient utiliser sur les parties intimes du détenu jusqu’à ce que mort s’ensuive ».
Les contorsionnistes
Une tempête financière menace de ravir la vedette, et les gouvernements du monde se sont précipités au secours des banquiers en faillite.
Le gouvernement du Mexique veut reprendre au titre de la dette publique, à hauteur de 50 milliards de dollars, les dettes des banques privées en faillite. Le Japon a consacré 240 milliards de dollars en fonds publics pour soutenir les banques incapables de couvrir leurs emprunts.
Voilà bien les arts du cirque. Par des acrobaties prodigieuses, le capitalisme s’est mué en socialisme inversé. Lorsque tous les jeux sont faits, le socialisme n’est pas si mauvais – lorsque ce sont les pertes qui sont socialisées.
