Les guerrières de la paix

Partage international no 443juillet 2025

par Judith Jorda

Créé en France en 2022 par Hanna Assouline, jeune documentariste française, Les Guerrières de la Paix (LGDLP) est un mouvement de femmes pour la paix, la justice et l’égalité. Cette association tente de faire entendre la voix des Israéliennes et des Palestiniennes qui œuvrent pour une issue pacifique au conflit israélo-palestinien. Aujourd’hui, LGDLP sont mobilisées partout où les droits des femmes sont menacés et les droits humains bafoués.

LGDLP ont été à l’initiative du premier Forum mondial des femmes pour la paix qui s’est tenu à Essaouira (Maroc) en mars 2023. Ce forum, soutenu par l’Unesco et l’Alliance des civilisations de l’Onu, a rassemblé des femmes du monde entier.

Elles se sont données pour mission de promouvoir le rôle des femmes dans les processus de paix, faire émerger ces autres voix et d’autres futurs basés sur la paix, la justice et l’égalité.

 

Les villes au défi de la Paix

LGDLP font partie d’un réseau d’associations et de personnes de la société civile, qui œuvrent pour la paix et coopèrent depuis longtemps. Un exemple récent de cette coopération fut l’organisation d’un événement qui a eu lieu à Paris le 16 avril 2025, organisé par LGDLP et la maire de la ville, Anne Hidalgo : « Les villes au défi de la Paix », conférence internationale avec la présence de maires du monde entier et la participation d’activistes des sociétés civiles israélienne et palestinienne.

Mme Hidalgo, dans son court discours inaugural a rappelé l’importance de rapprocher les peuples, sans naïveté. Elle a cité quelques paroles de Victor Hugo : « Un jour, espérons-le, le globe entier sera civilisé. Tous les points de la demeure humaine seront éclairés, et alors sera accompli le magnifique rêve de l’intelligence : avoir pour patrie le monde et pour nation l’humanité. »

 

Des maires engagés pour la paix : des actions concrètes à l’échelle locale

Au cours de la première partie de l’événement, les maires d’Oslo (Norvège), Reykjavik (Islande), Essaouira (Maroc), Sarcelles (France) et Bilohorodka (Ukraine), ont discuté du rôle des villes dans la gestion des crises en temps de guerre, que ce soit l’accueil de réfugiés qui fuient les pays en guerre ou l’organisation de réseaux de solidarité entre villes en guerre et villes en paix.

Le maire de Essaouira, Tarik Ottman, nous a rappelé l’importante communauté juive présente dans sa ville, dès sa création. Sur 23 000 habitants, 16 000 étaient de confession juive et la ville comptait 42 synagogues.

Au début de son mandat, il avait rétabli les vols directs entre Essaouira et Tel-Aviv, mais la guerre à Gaza a mis un terme à ce rapprochement. Un acteur important de la ville est André Azoulay, marocain juif, journaliste, économiste, homme politique et activiste pour la paix, qui depuis 52 ans organise conférences et forums sur la paix et qui a fondé les « Clubs du vivre ensemble » à Essaouira. On en compte maintenant 10 000 dans tout le Maroc.

Le maire de Sarcelles, Patrick Haddad, a rappelé qu’on appelait sa ville « la petite Jérusalem » et que musulmans et juifs y cohabitent depuis longtemps. Le conflit à Gaza ayant détérioré un peu ces relations, la ville a choisi la « Voie de la paix ». De nombreuses activités y sont organisées avec LGDLP, surtout pour rapprocher les jeunes de deux communautés.

Tous les ans, s’y célèbre « Le Mois de la paix », avec des débats, conférences, expositions… Pendant l’acte de clôture on plante un olivier.

La ville est également très engagée dans le soutien à l’Ukraine depuis le début de l’invasion.

La maire d’Oslo, Anne Lindboe, a expliqué l’importance du dialogue inter-religieux et de la célébration officielle du Ramadan et de Hanuka dans sa ville. Elle a également écrit une Déclaration pour la paix, que les responsables de communautés catholique, juive et musulmane ont signée. La ville soutient Médecins sans Frontières à Gaza et fournit régulièrement du matériel médical à la ville de Lviv, en Ukraine. Elle a fini son intervention par un passionné « La paix vaincra ! »

La maire de Reykjavik, Heida Bjorg Hillmisdottir, nous a indiqué que sa ville paye les loyers de journalistes palestiniens qui ont dû fuir de Gaza. Elle a rappelé que la lutte pour le climat, la culture et un urbanisme à l’échelle humaine sont aussi des combats pour la paix. Elle a terminé en disant : « Si nous imaginons la paix, nous aurons la paix. »

Le maire de Bilohorodka nous a parlé de la réalité de la guerre et du rôle du maire, non seulement pour assurer la sécurité des citoyens mais aussi l’organisation de réseaux de solidarité au niveau local et international. Il a affirmé qu’écouter les gens simples et ordinaires était essentiel pour résoudre les conflits et les situations de crise. Il a déclaré également qu’aucune religion ne fait la propagande de la guerre dans ses textes d’origine et que ce sont les hommes de pouvoir qui nous y emmènent. Il a beaucoup insisté sur la notion de « paix juste », et sur l’importance que les bourreaux soient jugés et les victimes écoutées et indemnisées. Il a rappelé les mots du président Zelensky, qui a fait des études de droit et est spécialiste en droit international : « Nous allons nous défendre et nous allons répondre par la justice. »

Ensuite fut le tour de Cécile Bardet, juriste en droit international, spécialisée dans les crimes de guerre et fondatrice de l’ONG We are not Weapons of War (Nous ne sommes pas des armes de guerre), qui s’occupe de dénoncer les violences sexuelles liées aux conflits et aux crises. Cette ONG agit comme une agence d’expertise et de plaidoyer, trouvant des solutions pour répondre aux besoins des survivantes et survivants, femmes, hommes et enfants. Elle a exposé de terribles actes de violence sexuelle, utilisés comme actes de torture par certaines armées et régimes totalitaires, notamment dans quelques pays d’Afrique, et par l’armée russe en Ukraine ainsi que dans les prisons russes. Elle a parlé aussi des viols commis par les terroristes du Hamas lors de l’attaque du 7 Octobre et de la difficulté de travailler sur ces cas, à cause de certains mouvements qui nient l’existence de ces viols, alors même qu’ils sont bien documentés.

Par la suite, des militants pour la paix et la justice palestiniens et israéliens ont dialogué dans le but de relayer et d’amplifier les voix courageuses qui travaillent (pour certaines depuis longtemps) à réfléchir et à trouver des solutions aux enjeux cruciaux de la paix, de la justice et de l’égalité au niveau local et international, notamment au Proche-Orient. Ce fut, sans aucun doute, le moment le plus intense et émouvant de la journée.

 

Quelques militants pacifistes des sociétés civiles israélienne et palestinienne

Maoz Inon – Entrepreneur et militant, depuis l’assassinat de ses parents le 7 octobre 2023 par le Hamas, il est devenu une des voix les plus fortes pour appeler la paix entre Israéliens et Palestiniens. Il intervient souvent avec son ami, le militant palestinien Aziz Abu Sarah. On peut les voir ensemble lors d’une conférence TED.

Ali Abu Awwad – Militant pour la paix et fondateur de Taghyeer (mouvement national palestinien promouvant la non-violence pour parvenir à une libération du peuple palestinien et à une paix durable), il s’est tourné vers la non-violence après avoir traversé des périodes d’emprisonnement et de deuil. Il a reçu le prix Indira Gandhi en 2023. Il a déclaré : « Notre terre saigne, mais elle est aussi pleine de gens qui n’attendent qu’une chose : transformer l’avenir. »

Nava Hafetz – Femme rabbin indépendante et membre de Rabbis for Human Right, elle développe des programmes sur les droits humains et la paix en Israël et à l’international. Engagée auprès du UNHCR, elle cofonde Miklat Israel, pour protéger les demandeurs d’asile érythréens et soudanais.

Amira Mohammed et Ibrahim Abu Ahmad – Fondateurs du podcast Unapologetic : The Third Narrative, ce sont des militants pour la paix de Jérusalem-Est. Depuis la création de leur podcast suite aux attaques du 7 Octobre, ils sont une des principales voix contribuant à reconstruire les récits du conflit, prônant la tolérance et le dialogue comme catalyseurs de changements. Ils ont parlé de l’importance des médias, et comment certains utilisent le conflit à Gaza pour transmettre une image caricaturale des deux communautés qui ne correspond pas à la réalité, ceci dans le but de créer de la polarisation et servir l’idéologie d’extrême droite, surtout en Europe. Ils ont également alerté sur le fait que tous les systèmes d’oppression sont liés. « Sans justice il n’y a pas de paix, et sans paix la libération collective n’est pas possible. »

Itamar Avneri – Co-fondateur de Standing Together, mouvement de base judéo-arabe qui lutte pour la paix et l’égalité, il est conseiller municipal élu de Tel-Aviv-Jaffa. Il est aussi une voix influente au sein de la communauté LGBTQ et membre du Forum israélien pour le climat.

Huda Abu Arqab – Militante féministe palestinienne, emblématique ancienne directrice de Allmep, elle est aujourd’hui à la tête du programme Palestine de Search for Common Ground. Le rôle de femmes palestiniennes est très important dans le mouvement pour la paix. Les femmes ne devraient pas être perçues comme des victimes mais comme de potentielles salvatrices. Cela est valable aussi pour les femmes refugiées qui arrivent dans les pays occidentaux fuyant la guerre et la misère. Quand on leur donne les moyens de s’émanciper, elles peuvent être d’une grande richesse dans leurs communautés d’accueil grâce à leur expérience et à leur résilience.

Yonathan Zeigen – Militant pour la paix et fils de Vivian Silver, militante pacifiste et féministe canado-israélienne, il a grandi dans le kibboutz Be’eri où sa mère a été assassinée le 7 octobre 2023. Activiste pour la paix dans sa jeunesse, pendant plusieurs années par la suite, il vit dans ce qu’il appelle un coma politique, mais la perte de sa mère réveille en lui, non le besoin de vengeance mais le besoin de paix et de réconciliation.

Hiba Qassas – Activiste pacifiste originaire de Cisjordanie, elle dirige la fondation Principles for Peace et a passé 17 ans aux Nations unies. Depuis le 7 Octobre, elle travaille avec des dirigeants israéliens et palestiniens pour remettre en cause le statu quo et promouvoir un avenir centré sur la reconnaissance mutuelle, la sécurité, la dignité, la création d’un Etat et l’autodétermination pour la paix.

Eli Barjaoui – Dramaturge, metteur en scène et traducteur de Molière et de Shakespeare en hébreu, il milite pour la paix depuis longtemps et refuse de voir en ses frères et sœurs palestiniens des ennemis, comme le souhaiterait une partie de la classe politique de son pays, notamment B. Netanyahou et l’extrême droite israélienne.

Lama Abu Arquob – Educatrice palestinienne de Hébron, elle insiste sur l’importance de la rencontre avec l’autre, les réseaux humains et comme elle a répèté avec force : « L’éducation, l’éducation et l’éducation ! » Elle avait créé un programme pour les enfants, qui devait être pratiqué dans les écoles mais qui a été refusé par le gouvernement israélien. Après l’événement à l’Hôtel de Ville, en attendant que la Tour Eiffel s’illumine, elle me parlera de ses difficultés au quotidien. Pour aller chercher ses enfants à l’école elle doit passer plusieurs check points, avec les fouilles induites et les longues attentes à chaque fois. Trois heures à chaque trajet pour faire quelques mètres. Elle a subi cinq jours de trajets et de contrôles avant de pouvoir prendre un avion pour Paris.

« La justice n’est pas seulement pénale, écouter l’autre et ses souffrances c’est faire justice aussi. La paix sans égalité n’est pas possible. » Ses mots m’ont fait pensé au discours de l’ancien président égyptien, Anouar el-Sadate, à Jérusalem : « On ne peut pas construire son bonheur sur le malheur des autres. »

La maire de Paris a clôturé la journée en annonçant que suite à tous ces échanges, un Réseau pour la Paix avec les maires présents venait d’être créé et qu’ils étaient en contact avec des maires aux Etats-Unis, qui ne soutiennent pas la politique de Donald Trump, et qui allaient joindre le réseau prochainement.

La conférence de Paris sur « les Villes au défi de la paix » a été clôturée par l’illumination de la Tour Eiffel avec une inscription du mot « PAIX » en français, arabe, hébreu et anglais.

Pour terminer, les mots de la politologue ukrainienne et membre de LGDLP Oksana Melnychuk : « Avec la force de l’esprit on peut changer la réalité. »

La paix est possible !

Auteur : Judith Jorda, collaboratrice de Share International basée à Paris (France).
Thématiques : femmes
Rubrique : De nos correspondants ()