Partage international no 311 – juillet 2014
par Jeannette Schneider
Philostrate d’Athènes (v. 170-250) fut un écrivain prolifique et un philosophe dans la tradition des sophistes. Une de ses œuvres les plus célèbres est une biographie, La Vie d’Apollonius de Tyane, probablement écrite entre les années 220 et 230. Tyane était une ville de Cappadoce, une région de l’Anatolie orientale. Les férus d’ésotérisme savent qu’Apollonius de Tyane (16-v.97) fut la dernière incarnation de Jésus, dans laquelle il est devenu un Maître (initié du cinquième degré). La biographie d’Apollonius fut composée à la demande de Julia Domna, épouse de l’empereur romain Septime Sévère (règne de 193 à 211), et mère du tyran notoire Caracalla. Philostrate affirme que son histoire repose principalement sur des notes que Julia lui avait données, écrites par un certain Damis de Hiérapolis en Syrie, qui a voyagé avec Apollonius et fut son disciple le plus fidèle. Apollonius lui-même a écrit de nombreux livres, mais seules nous sont parvenues ses lettres, dont Philostrate s’est également inspiré pour son récit. Les lecteurs pourront être intéressés de savoir que, selon le Maître de Benjamin Creme, Philostrate est « assez proche » de la réalité dans sa biographie d’Apollonius.
Dans cet article, nous nous concentrerons sur la philosophie d’Apollonius, et ses enseignements. Il convient de rappeler qu’à l’époque de Philostrate, le christianisme est encore trop embryonnaire pour être connu. C’était donc encore davantage le cas à l’époque d’Apollonius.
Suivons donc le discours de Philostrate. Apollonius adopta très tôt les doctrines de Pythagore, mais « il y a un caractère encore plus divin dans sa recherche de la sagesse, et il a surmonté les tyrannies de façon plus inspirée que Pythagore. Bien qu’il ne soit, par son époque, ni trop éloigné ni trop rapproché de nous, on ne connaît pas encore quelle fut sa philosophie, qu’il pratiquait sincèrement. Sa réputation repose davantage sur certains de ses actes qui, en raison de son association avec les mages de Babylone, les brahmanes de l’Inde, et les Gymnosophistes de l’Egypte, l’ont fait passer pour un sorcier et un imposteur. Ils ont tort. […]
C’est pourquoi j’ai décidé de remédier à l’ignorance générale et de donner des détails exacts sur l’homme, sur les moments où se sont produites telles de ses paroles ou de ses actions, enfin sur le genre de vie qui a valu à ce sage la réputation d’un être au-dessus de l’humanité, d’un être divin. Ces détails, je les ai recueillis, soit dans les villes qui l’ont honoré, soit dans les temples dont il a restauré les rites tombés en désuétude, soit dans les lettres qui nous sont restées de lui […]
Mais j’ai trouvé des renseignements encore plus précis dans l’ouvrage d’un certain Damis. Damis était un des hommes les plus savants de l’ancienne Ninive : il fut disciple d’Apollonius et l’accompagna dans ses voyages, dont il a écrit une relation, où sont rapportés les pensées, les discours et les prédictions d’Apollonius. Ces mémoires, qui étaient restés inédits, furent portés par un ami de Damis à la connaissance de l’impératrice Julia ».
Comme Damis l’écrit lui-même : « Partons, lui dit-il, Dieu sera votre guide, vous serez le mien. Je me flatte que vous ne vous repentirez pas de m’avoir pris pour compagnon de route. Si je ne sais rien de plus, je sais du moins le chemin de Babylone, pour en être revenu depuis peu ; je sais toutes les villes, tous les villages que nous devrons traverser, et dans lesquels nous trouverons beaucoup de bonnes choses ; je sais toutes les langues des Barbares, celle des Arméniens, celle des Mèdes, celle des Perses, celle des Cadusiens, et il n’en est aucune que je ne possède parfaitement » – « Mon ami, répondit Apollonius, je sais toutes les langues, sans en avoir appris aucune. »
La vie d’Apollonius
On dit qu’à la naissance d’Apollonius, la foudre, qui semblait sur le point de frapper la terre, resta suspendue dans les airs et s’évanouit. On y vit un signe des dieux et un présage de la grandeur de cet être. On dit aussi qu’Apollonius fut un jeune homme très séduisant. Philostrate décrit sa grande mémoire et son ardeur pour l’étude. Il suivit un régime végétarien, se nourrissant de fruits et de légumes, « disant que tout ce que donne la terre est pur. Quant au vin ; il considérait comme pure la boisson que fournit un arbuste si précieux à l’homme ; mais il jugeait cette boisson contraire à l’équilibre de l’esprit, comme troublant la partie supérieure de l’âme. […] Il ne porta que des étoffes de lin, renonçant à toutes celles qui sont faites de poils d’animaux, laissa croître sa chevelure, et vécut dans le temple » [d’Esculape à Aigéai, en Macédoine]. […]
Apollonius a toujours été d’une telle tempérance, qu’il n’a pas connu le joug impérieux des sens, même dans sa jeunesse : en effet, même alors il a résisté énergiquement aux appétits furieux de la chair, et il les a domptés. »
Tout comme Pythagore, Apollonius observa le silence pendant cinq ans, mais cela ne l’empêcha pas d’avoir une vie sociale. Car il répondait à ce que l’on disait par un mouvement d’yeux, par un geste de la main et de la tête. On ne le vit jamais triste et sombre, et il conserva toute la douceur et toute l’aménité de son caractère. Il avoua, du reste, que cette vie silencieuse, pratiquée pendant cinq ans, lui fut très pénible : car il n’avait pas dit beaucoup de choses qu’il aurait eu à dire, il avait feint de ne pas entendre des propos qui l’irritaient, et souvent, sur le point d’adresser une réprimande, il se disait à lui-même : « Prends patience, mon cœur ; prends patience, ma langue ! » Passant sans répondre à plusieurs attaques dirigées contre lui. Quand il décida de parler à nouveau et commença à enseigner, « il évita les lieux fréquentés et tumultueux, disant que ce qu’il recherchait, ce n’étaient pas des corps, mais des âmes d’hommes. »
Son éloquence n’était ni pédante ni indigeste. « Jamais on ne le vit user d’ironie, ni discuter avec ses disciples […] Ses sentences étaient brèves et tranchantes comme le diamant, ses expressions étaient parfaitement appropriées aux choses, tout ce qu’il disait avait autant de retentissement que les édits d’un prince. »
Apollonius a également souligné l’importance du détachement et de la justesse du jugement : « Le sage est exposé à de plus grands périls que ceux qui vont sur mer ou à la guerre. L’envie s’attache à lui, qu’il se taise ou qu’il parle, qu’il se roidisse ou se relâche, qu’il néglige une chose ou qu’il la recherche, qu’il aborde quelqu’un ou qu’il passe sans l’aborder. Le sage doit être cuirassé contre l’amour de l’or ; il doit songer que, s’il se laisse vaincre par la paresse, par la colère, par l’amour, par le vin, s’il cède à quelque autre folie du moment, on lui pardonnera peut-être encore ; mais que s’il est esclave de l’or, il n’y a pas pour lui de pardon à espérer ; il devient odieux à tout le monde, comme un homme chargé de tous les vices : on se demande en effet pourquoi il se laisserait dominer par l’amour de l’or, s’il ne s’était laissé dominer par le goût de la bonne chère, de la toilette, du vin et des femmes. »
Voyage en Inde
Apollonius a voyagé en Inde pour rendre visite aux brahmanes, accompagné par Damis et quelques élèves. A leur arrivée, ils ont été accueillis par un brahmane qui leur donna des détails sur la famille du père et de la mère d’Apollonius, sur la manière dont Damis s’était attaché à lui, sur ce qu’ils avaient enseigné ou appris dans leur voyage. Apollonius, stupéfait, demanda : « Comment pouvez-vous savoir tout cela ? » – « Vous portez vous-même cette information avec vous. » Apollonius exprima alors le souhait de recevoir cette science. Le brahmane ayant fait une remarque démontrant sa perception du caractère d’Apollonius, ce dernier demanda : « Savez-vous donc tout de moi ? » – « Nous connaissons toutes les sortes d’esprits, et une foule d’indices nous les révèlent ».
Dans une autre conversation fut abordé le sujet de la réincarnation. On demanda à Apollonius s’il pouvait se souvenir d’une de ses vies précédentes. Il répondit : « Mon ancien état ayant été sans gloire, je m’en souviens peu. » Iarchas [son interlocuteur] demanda alors : « Pourquoi, penses-tu qu’il est peu glorieux d’avoir été le capitaine d’un navire égyptien ? Car je le vois, c’est ce que tu as été. » – « Tu as raison, Iarchas, a déclaré Apollonius, c’est exactement ce que j’ai été. Je considère non seulement que c’est peu glorieux, mais aussi que c’est méprisable. Ce n’est pas qu’un pilote ne doive être estimé des hommes autant qu’un magistrat ou qu’un général ; mais c’est un état qui est en mauvaise réputation par la faute des gens de mer. En tout cas, à l’époque, le plus noble de mes actes est passé inaperçu. »
Apollonius raconta sa négociation à quai avec des pirates qui avaient voulu le soudoyer pour prendre le contrôle de sa cargaison ; il put les amadouer en leur promettant monts et merveilles avant de réussir à fuir toutes voiles dehors.
« Et tu trouves que ce que tu as fait est juste ? », demanda Iarchas. Après avoir écouté les explications d’Apollonius, Iarchas finit par dire en riant : « Tu sembles penser que la justice consiste à ne pas commettre d’injustice ! »
Apollonius entretint beaucoup d’autres conversations en Inde. Mais comme Philostrate l’écrit, l’important ce fut ses rencontres avec les Sages : « Pendant les quatre mois qu’il passa auprès d’eux, il fut admis à tous leurs discours, publics ou secrets. »
La période des enseignements
Sur le chemin du retour vers la Grèce, ils s’arrêtèrent à Ephèse où Apollonius tint des réunions publiques. Philostrate écrit : « Un jour, alors qu’il discourait sur la bonté et la nécessité de nous nourrir mutuellement les uns les autres, des moineaux étaient perchés silencieux dans un arbre. Un autre moineau arriva et voleta devant eux en piaillant, comme pour les avertir de quelque chose. Immédiatement, tous les moineaux se mirent à piailler et s’envolèrent à sa suite. Apollonius avait poursuivi sachant très bien pourquoi les moineaux s’étaient envolés, mais sans l’expliquer à son auditoire, lequel avait observé la scène. Certains voulurent y voir un présage. Apollonius laissa alors son sujet de côté et expliqua : « Un enfant qui transportait du blé dans un panier est tombé. Il est reparti sans pouvoir ramasser tout son blé, et des grains sont restés sur le sol. Le moineau messager a assisté à la scène et est venu inviter ses amis au festin. » La plupart de ses auditeurs se levèrent pour aller vérifier ses dires, pendant que le maître reprenait son discours à l’intention de ceux qui étaient restés. Lorsque les autres revinrent en exprimant bruyamment leur enthousiasme, Apollonius déclara : « Vous voyez, les moineaux s’occupent les uns des autres et aiment partager ; et nous, loin de faire comme eux, si nous voyons un homme partager ses biens, nous le traitons de dépensier, prodigue ; et ceux qui sont admis à sa table, nous les appelons des flatteurs et des parasites. Que nous reste-t-il à faire, sinon à nous claquemurer comme de la volaille qu’on engraisse, à nous gorger de nourriture chacun dans notre coin, jusqu’à ce que nous crevions d’embonpoint ? »
Apollonius s’est également arrêté à Smyrne (aujourd’hui Izmir) où il a parlé de la gouvernance des villes, car Apollonius connaissait bien la rivalité entre les villes. Selon Philostrate, Apollonius expliqua que, pour être correctement gouvernée, une ville nécessite à la fois unité et diversité. « Il est impossible que le blanc et le noir deviennent une seule couleur, que le doux et l’amer forment un bon mélange ; mais l’unité dans la diversité est l’avenir des villes. Une ville doit éviter les conflits qui poussent les gens à utiliser le glaive ou à se jeter des pierres ; car elle doit assurer à tous le bien-être et sécurité dans la justice, et elle a besoin de serviteurs de qualité qui sachent parler et agir. Mais les rivalités au sujet du bien commun, chacun cherchant à donner de meilleurs conseils que l’autre, ou à être un meilleur serviteur, un meilleur représentant du peuple, ou à construire des bâtiments plus beaux que ceux de son prédécesseur, ne sont-ce pas là des querelles qui tournent au profit de tous ? Voilà ce que je considère comme une compétition vertueuse, l’affirmation de la différence de chacun, pour le bien de tous. Que chacun fasse ce qu’il sait et ce qu’il peut. Un homme sera admiré pour sa force de persuasion, un autre pour sa sagesse, un autre pour sa vertu, un autre pour sa fermeté et sa sévérité, et un autre pour son intégrité au-dessus de tout soupçon, et grâce à l’apport de chacun, la ville prospérera sur des bases solides. »
On interrogea Apollonius sur la représentation des dieux, en particulier dans le domaine de la sculpture. Est-ce que les grands artistes « montent d’abord au ciel et en rapportent des empreintes des dieux pour composer ensuite leurs statues ? » Est-ce que l’artiste doit procéder par imitation ? Apollonius répondit : « Non, c’est l’imagination qui conduit leur main ; l’imagination est une plus grande artiste que l’imitation. En effet, l’imitation ne représentera que ce qu’elle a vu, l’imagination représentera même ce qu’elle n’a pas vu : elle se le figurera, en se reportant au réel. Si l’imitation est souvent contrariée, rien ne peut frustrer l’imagination qui va droit et sans être troublée par l’objet qu’elle se représente. »
Confronté à la calomnie, Apollonius déclara : « Si vous l’avez cru quand il m’a calomnié, vous devez réaliser que c’est vous qu’il a calomniés plutôt que moi. En effet, si une victime de calomnie encourt le risque d’être haïe alors qu’elle n’a fait aucun mal, ceux qui prêtent foi à la calomnie courent également un grand risque : ils font voir d’abord qu’ils aiment le mensonge, et qu’ils en font autant de cas que de la vérité ; puis, qu’ils sont légers et crédules, ce qui est honteux même pour des jeunes gens ; qu’ils sont portés à la jalousie, puisque c’est la jalousie qui pousse à écouter des propos calomnieux. Finalement, ils apparaîtront eux-mêmes comme disposés à la calomnie, puisqu’ils l’acceptent si facilement sur les autres. En effet, l’esprit des hommes est porté à faire ce qu’il est disposé à croire. »
Enseignements ésotériques
Dans une lettre au consul Valerius se référant à la mort de son fils, Apollonius écrit : « Rien ne meurt, si ce n’est en apparence, de même que rien ne naît, si ce n’est en apparence. En effet, le passage de l’essence à la substance, voilà ce qu’on a appelé naître ; et ce qu’on a appelé mourir, c’est, au contraire, le passage de la substance à l’essence. Rien ne naît, rien ne meurt en réalité : mais tout paraît d’abord pour devenir ensuite invisible ; le premier effet est produit par la densité de la matière, le second par la subtilité de l’essence, qui reste toujours la même, mais qui est tantôt en mouvement, tantôt en repos. Elle a cela de propre dans son changement d’état, que ce changement ne vient pas de l’extérieur : le tout se subdivise en ses parties, ou les parties se réunissent en un tout, l’ensemble est toujours un.
Quelqu’un dira peut-être : Qu’est-ce qu’une chose qui est tantôt visible, tantôt invisible, qui se compose des mêmes éléments ou d’éléments différents ? On peut répondre : telle est la nature des choses d’ici-bas, qui, lorsqu’elles se condensent, deviennent visibles à cause de la résistance causée par la densité, et de redevenir invisible à cause de la subtilité de leur matériau constitutif quand elles se déstructurent, se libèrent de la forme qui les contenait, et se dispersent. Pourtant, en aucun cas il n’y a naissance ni mort.
Comment donc une erreur aussi grossière que celle-ci a-t-elle subsisté si longtemps ? C’est que certaines personnes s’imaginent avoir été actives quand elles ont été passives : elles ne savent pas que les parents sont les moyens, et non les causes de ce qu’on appelle la naissance des enfants, comme la terre fait sortir de son sein les plantes, mais ne les produit pas. Ce ne sont pas les individus visibles qui se modifient, c’est la substance universelle qui se modifie en chacun d’eux.
Et cette substance, quel autre nom lui donner que celui de substance première ?
C’est elle, et elle seule, qui agit et réagit, et constitue tout ce qui est en tous lieux ; elle est le Dieu éternel dont les noms et représentations divers voilent l’essence et la réalité. […] il ne faut pas déplorer la mort, il faut, au contraire l’honorer, et la vénérer. Or quelle est la marque d’honneur la plus convenable et la plus digne ? C’est de laisser à Dieu ceux qui sont rentrés dans son sein, et de commander aux hommes qui vous sont confiés, comme vous le faisiez auparavant. […] car le temps efface les chagrins même des moins philosophes. Ce qu’il y a de plus illustre sur la Terre, c’est un grand pouvoir ; et parmi ceux qui ont un grand pouvoir, le plus recommandable est celui qui se commande à lui-même tout le premier.
Est-il conforme au respect qu’on doit à Dieu de se plaindre de la volonté de Dieu ? S’il y a un ordre dans l’univers, et si cet ordre est réglé par Dieu, le juste ne désirera pas les bonheurs qu’il n’a pas : un tel désir vient d’une préoccupation égoïste et contraire à l’ordre ; mais il estimera comme un bonheur tout ce qui lui arrivera. Avancez dans la sagesse, et songez à guérir votre âme : servez vos semblables, rendez la justice et corrigez les coupables ; tout cela vous fera oublier vos larmes. Vous devez penser à l’intérêt collectif avant de penser à votre propre bien. Et voyez quelle consolation vous avez : toute la province s’est jointe à vous pour pleurer votre fils. Ne ferez-vous pas à votre tour quelque chose pour le peuple ? Ce que vous devez faire pour lui, c’est de ne pas aller plus loin dans votre douleur, et d’y mettre fin avant lui. Vous dites n’avoir pas d’amis ; mais il vous reste un fils. Et celui que vous croyez avoir perdu, ne vous reste-t-il pas ? Il vous reste, dira tout homme sensé. Car ce qui est ne saurait périr ; l’être est éternel. »
A la fin de la biographie de Philostrate on peut lire : « Il paraît que pendant toute sa vie, Apollonius a souvent déclaré : « Vivez dans la discrétion, et si vous ne pouvez pas, quittez cette vie discrètement. »
Après sa mort, Apollonius apparut dans un rêve à un jeune disciple qui ne croyait pas en l’immortalité de l’âme, lui déclamant ce poème, qui réussit à convaincre le jeune homme :
« L’âme est immortelle ; elle n’est pas à vous, elle est à la Providence.
Quand le corps est épuisé, semblable à un coursier rapide qui franchit la barrière,
L’âme s’élance et se précipite au milieu des espaces éthérés,
Pleine de mépris pour le triste et rude esclavage qu’elle a souffert.
Mais que vous importent ces choses ?
Vous les connaîtrez quand vous ne serez plus.
Tant que vous êtes parmi les vivants, pourquoi chercher à percer ces mystères ? »
Philostrate conclut : « Tel est l’oracle si clair qu’a rendu Apollonius sur les destinées de l’âme : il a voulu que, connaissant notre nature, nous marchions le cœur content au but que nous fixent les Parques. Je n’ai pas souvenir d’avoir vu un tombeau d’Apollonius, ni aucun monument de ce genre élevé en son honneur ; mais partout j’ai recueilli sur lui des récits merveilleux. La ville de Tyane possède un temple d’Apollonius élevé aux frais des empereurs : car les empereurs ne l’ont pas jugé indigne des honneurs qui leur sont décernés. »
Ainsi se termine la biographie d’Apollonius de Tyane écrite par Philostrate.
Pour conclure, nous devons tenir compte du fait que depuis le début du IVe siècle, sa réputation a diminué. D’un saint homme vénéré, célèbre pour ses paroles et ses actes, voyageant jusqu’aux limites de l’Empire romain, il en est venu à être considéré comme un sorcier et un charlatan. Il a même été considéré par certains comme un adversaire de Jésus car, dans les premiers siècles de la foi chrétienne alors qu’elle devenait une institution, deux saints hommes ne pouvaient exister en si peu de temps.
Comme Apollonius l’a lui-même exprimé dans la biographie de Philostrate : « Si l’on parle de moi de deux manières différentes, car c’est ce qui se produira, qu’y a-t-il d’étonnant à cela ? C’est inévitable, chaque fois que quelqu’un exprime des pensées originales quelles qu’elles soient, il devient l’objet de versions contradictoires. Prenez par exemple Pythagore, Orphée, Platon, ou Socrate ; on a dit et écrit sur eux des choses toutes différentes. Dieu lui-même n’est-il pas l’objet d’avis discordants ? »
On peut aller encore plus loin en déclarant que si l’histoire du christianisme avait été quelque peu différente, la biographie de Philostrate aurait pu être considérée comme un cinquième évangile.
Références : La Vie d’Apollonius de Tyane par Philostrate. Les Lettres d’Apollonius. Tous deux traduits du grec et annotés par A. Chassang, Libraire académique, Paris, 1862.
Auteur : Jeannette Schneider,
Thématiques : religions, sagesse éternelle, spiritualité
Rubrique : Compte rendu de lecture ()
