Partage international no 191 – juillet 2004
Interview de Dr Ze'ev Wiener par Felicity Eliot
Le Dr Ze’ev Wiener, est médecin de famille, psychiatre et psychothérapeute. Il dirige les Programmes communautaires au Centre Cohen-Harris pour traumatismes et catastrophes à Tel Aviv, forme des professionnels de premiers secours en psychiatrie et opère comme consultant de la ville pour le système de soins d’urgence des traumatismes mentaux, qui intervient sur la scène d’incidents violents, y compris les attentats suicide. Il s’est occupé de projets offrant une aide médicale aux Palestiniens des territoires occupés, protégeant les droits des prisonniers incarcérés en Israël, et a collaboré avec une équipe internationale proposant des conseils aux professionnels de santé dans des situations de conflit. Il est également membre de Médecins pour les droits de l’homme (MDH). Felicity Eliot l’a interviewé pour Partage international.
Partage international : Pouvez-vous expliquer ce qu’est un « programme communautaire » en matière de traumatismes et de catastrophes ?
Ze’ev Wiener : Traumatismes et catastrophes ont un impact psychologique non seulement sur les individus, mais aussi sur l’ensemble des communautés concernées. Citons entre autre une perte de confiance dans les autorités, une diminution de l’importance accordée aux valeurs démocratiques, un sentiment d’absence de solidarité et un désespoir grandissant. Si bien qu’une communauté traumatisée a autant besoin d’une thérapie que les victimes individuelles. En outre, la cohésion de la communauté est un facteur déterminant dans la résistance psychologique des individus, c’est pourquoi il faudrait tendre à la renforcer.
PI. Comment décririez-vous le Centre communautaire pour le traitement des traumatismes ? Vos portes sont-elles ou-vertes à tout le monde ?
ZW. Le centre Hosen, « soins » en hébreu, des traumatismes à Tel Aviv se trouve au sein de la communauté avec trois branches situées dans divers secteurs de la ville.
Des équipes multidisciplinaires, composées de psychiatres, de travailleurs sociaux et de psychologues, repèrent dans la population ceux qui ont assisté ou qui ont survécu à un événement traumatisant comme un attentat suicide. Ceux qui montrent des signes de désordres fonctionnels bénéficient d’un soutien psychologique, généralement de courte durée, pour eux-mêmes, leur groupe et leur famille, et à un soutien social. Ceux qui ne réagissent pas au processus thérapeutique sont dirigés vers un centre plus spécialisé faisant également partie du système Hosen, où ils bénéficient d’une thérapie et de soins plus spécifiques.
L’équipe de professionnels propose un programme destiné à renforcer la communauté en collaboration avec les système éducatif, de premiers secours, sanitaire municipal et autres services sociaux.
PI. Comment soigner des traumatismes émotionnels dans une situation qui doit être pleine de frayeurs et de tensions ?
ZW. Le fait est que mes patients et moi-même nous trouvons confrontés au même risque d’être les victimes d’un attentat suicide. C’était la même chose pendant la première Guerre du Golfe en 1991, où nous étions tous exposés aux attaques des missiles irakiens. Ce n’est bien évidemment pas la situation idéale, mais en tant que professionnel je suis censé être armé pour faire face et gérer mes propres peurs et ne pas les laisser interférer avec mon travail. En dehors de ce travail, je suis évidemment comme tout le monde et je suis soutenu par mon propre environnement (famille, amis, collègues) pour surmonter mes peurs. Le système Hosen dispose aussi d’une unité chargée de soutenir le personnel soignant. Elle est composée de professionnels expérimentés et hautement spécialisés dans le domaine de la santé mentale, travaillant en étroite collaboration avec les équipes, intervenant pour leur apporter un soutien psychologique et pour les suivre lorsque cela se montre nécessaire.
Soigner des gens se trouvant dans une situation traumatique constante est très différent de soigner des traumatismes isolés. Cela fait l’objet de peu d’attention de la part du monde médical. Il faudrait développer d’autres théories et de nouvelles approches pour analyser les traumatismes prolongés et les étudier. Le principal élément dans une telle situation qui se prolonge, est le degré de résistance de la communauté, un facteur crucial lors d’un processus traumatique chronique.
PI. Soignez-vous beaucoup d’enfants traumatisés ? Quel genre de traumatisme rencontrez-vous généralement ?
ZW. Les enfants ont des réactions particulières après avoir été exposés à un événement traumatisant. Leurs réactions se manifestent surtout dans la façon dont ils jouent et dans leur comportement à l’école (apprentissage, socialisation). Le système professionnel de santé mentale devrait travailler étroitement avec les parents et les enseignants. Ce sont eux qui seront les principaux agents thérapeutiques dans le cas où leur aide s’avère nécessaire.
PI. Pouvez-vous nous parler du travail de MDH ?
ZW. MDH est une organisation non gouvernementale qui existe depuis seize ans, qui comporte un personnel réduit et plusieurs centaines de professionnels de santé bénévoles, pour la plupart des médecins. L’objectif de l’organisation est de protéger le droit à la santé de toute personne dans le besoin. Nous avons un certain nombre de projets :
– aider les Palestiniens à traverser les barrages sur les routes conduisant aux centres médicaux ;
– aider les Palestiniens qui ont besoin d’un traitement médical spécial qui leur est inaccessible à en bénéficier dans des hôpitaux israéliens ;
– créer des dispensaires mobiles de médecins israéliens dans la Bande de Gaza ;
– promouvoir une collaboration israélo-palestinienne entre professionnels de santé (ateliers, conférences) ;
– nous occuper de la santé des prisonniers ;
– défendre le droit à la santé de la population israélienne et autres ;
– ouvrir des dispensaires aux travailleurs immigrés sans couverture médicale.
PI. Vous travaillez aussi bien avec les Israéliens qu’avec les Palestiniens. Considérez-vous votre travail comme faisant partie du processus nécessaire de rapprochement ?
ZW. Mon travail avec les Israéliens aussi bien qu’avec les Palestiniens repose sur mon éthique professionnelle et sur le serment d’Hippocrate m’obligeant à prodiguer à tout être humain dans la souffrance les meilleurs soins professionnels. Je ne pense pas que la paix sera apportée par les médecins. Cette question est du ressort des politiciens, et je dois reconnaître que les résultats sont affligeants. Cependant, les médecins peuvent soulager la douleur et la souffrance causées par le conflit, particulièrement pour ce qui touche les civils innocents. C’est ce que je suis en train de faire, et j’espère que cela aura un effet positif sur de futurs accords entre les deux nations.
PI. Les deux communautés vous soutiennent-elles ?
ZW. Je vis dans une société démocratique, si bien qu’il est évident que tout le monde n’approuve pas mes activités au sein de MDH et surtout avec les Palestiniens. Certaines personnes font preuve d’intransigeance en raison de ce qu’elles ont vécu, vu les attaques terroristes et la durée du conflit. Ils leur est donc difficile de soutenir mes activités et celles de MDH. Mais en même temps, aucun obstacle officiel ou organisé ne gène mon travail.
Quant à mes patients Palestiniens, la plupart du temps je suis bien accueilli. Il y en a évidemment plus d’un qui refuse d’être soigné par un médecin israélien en raison d’une rancune compréhensible due à l’occupation. Mais en général les gens, en temps de pénurie, acceptent n’importe quel médecin qui fait preuve de bonne volonté et qui les soigne de façon professionnelle.
PI. Je dois vous poser une question : le conflit israélo-palestinien met à l’épreuve la force et l’équilibre de la plupart des gens de la région. Tout le monde ne perd-il pas, en quelque sorte, le sens des réalités ? Sans vouloir minimiser ni dénigrer votre travail et tous les efforts positifs visant à apporter un peu d’humanité à cette crise, comment peut-on parler de soigner alors que ces deux peuples vivent une existence des plus insensée ?
ZW. Les professionnels qualifient de « dissociation » la perte du sens des réalités. Jusqu’à un certain point, ce processus sert de mécanisme de défense contre la souffrance émotionnelle. Mais il existe ultérieurement le risque de se détacher de la réalité, ce qui annihile la capacité de voir l’ensemble d’une situation, de prévoir les conséquences de certains actes, de planifier le futur et de garder l’esprit ouvert à des solutions créatives. Je pense que ces deux sociétés sont en train de traverser ce processus, qui a en outre des implications domestiques négatives sur l’infrastructure de la société et sur les relations extérieures.
La médecine moderne ne s’occupe pas seulement de soins et de maladie, de vie ou de mort. Cette dichotomie appartient au passé. Nous avons aujourd’hui de nombreuses maladies chroniques à soigner, ainsi que leur impact sur la vie des gens. Pourtant, aucun effort n’est fait pour tenter d’en éradiquer les causes. Il en va de même pour les traumatismes mentaux. Les causes – l’occupation et les attentats suicide – ne sont pas du ressort des médecins. Alors nous tentons de soulager la souffrance et d’améliorer l’état des victimes tout en renforçant les individus et la communauté et en offrant des moyens d’affronter le stress.
PI. Votre travail fait-il changer les choses ? Qu’est-ce que les gens vous disent ?
ZW. Mon travail n’apporte pas la paix internationale, ni même nationale. Il vient en aide à de nombreuses personnes, à des familles et à des petites communautés, et c’est suffisamment important pour moi.
Nous avons une devise en hébreux, issue de la tradition juive : « Si vous sauvez une âme, c’est comme si vous sauviez le monde entier. » Je pense que nos efforts contribuent à maintenir un lien, très mince et très fragile entre les deux nations, et ce lien servira à l’avenir de base solide à la coopération.
Pour davantage d’informations : http: www. phr.org.
Auteur : Felicity Eliot, rédactrice en chef de Share International, basée à Amsterdam (Pays-Bas).
Thématiques : Sciences et santé, Société, politique, Économie
Rubrique : Entretien ()
