Les créatifs culturels : comment 50 millions d’individus vont changer le monde

Un livre de P. H. Ray et S. R. Anderson : l'émergence des créatifs culturels.

Partage international no 191juillet 2004

par Olivier Danès et Luc Guillory

Une culture radicalement nouvelle est en passe d’émerger aux Etats-Unis. C’est ce que révèle une étude menée sur un échantillon de 100 000 personnes, au cours d’une période de douze ans, par les professeurs Paul H. Ray, sociologue et anthropologue, et Sherry R. Anderson, psychologue, qui ont exposé leurs résultats dans un ouvrage intitulé : L‘émergence des créatifs culturels : enquête sur les acteurs d’un changement de société.

Un tout nouveau type d’individus serait en passe d’émerger au sein de la société occidentale matérialiste actuelle – des individus dont les valeurs et les priorités sont en rupture avec les normes généralement acceptées. Ils se considèrent comme des citoyens du monde et éprouvent de l’empathie à l’égard de leur prochain. Ils sont altruistes, idéalistes quoique pratiques, ils ont la fibre écologiste, et souhaitent agir pour les causes auxquelles ils croient, en particulier au profit des défavorisés. Les « créatifs culturels » fondent leur culture sur le développement spirituel, ainsi que sur l’harmonie économique et écologique.

Repérer un changement profond et général de la culture implique de mettre en évidence les « valeurs » et la « vision du monde » qui façonnent la vie des gens au cours d’une période donnée. Ces personnes « créent de nombreuses solutions culturelles nouvelles et surprenantes dont le monde de demain a besoin », affirment Ray et Anderson.

Les modernistes et les traditionalistes

Il était jusqu’à présent de coutume de considérer que la société américaine se divisait en deux grands courants : les modernistes et les traditionalistes.

Les modernistes comptent pour 49 % de la population américaine. Ce groupe rassemble « ceux qui sont animés d’une foi inébranlable dans le progrès matériel et les habitudes de vie des grandes villes ». C’est la culture « normale » et normative, celle de l’idéologie officielle. Elle s’affiche partout et envahit nos écrans de télévision. Elle incarne le « rêve américain » et ne souffre aucune remise en question. L’argent, le succès, les apparences, et le progrès technologique, sont considérés comme les facteurs prépondérants d’une vie réussie.

A l’opposé, les traditionalistes ne représentent plus que 25 % de la population, alors qu’ils comptaient pour la moitié à l’époque de la Seconde Guerre mondiale.

Les traditionalistes ne se définissent pas en terme d’orientation politique, mais en fonction de leurs croyances qui reposent sur le patriarcat ; et leur identité tourne autour de l’importance de la famille, de l’église et de la communauté. Au niveau psychologique, les traditionalistes semblent se protéger des intrusions du monde moderne qui ne valorise pas ce qu’ils ont à offrir. Leurs tenants vivent sur le souvenir d’une Amérique rurale et croyante, une image nostalgique et un peu floue qui renvoie aux années 1890-1930.

Les créatifs culturels

Les créatifs culturels représentent un phénomène nouveau en phase de développement. Ils ont commencé à émerger dans les années 1960. Ils comptaient alors pour environ 5 % de la population. Actuellement, selon l’étude de Ray et Anderson, ce groupe représenterait quelques 26 % des adultes aux Etats Unis – soit 50 millions de personnes. Ils ne se reconnaissent pas dans les croyances traditionnellement acceptées, et ont une vision du monde, des valeurs et un mode de vie – autrement dit une culture – radicalement différente.

Ils prennent leur origine dans certains mouvements qui ont marqué une rupture avec les modes de pensée, et qui ont affecté non seulement leur propre vie mais également l’ensemble de la société. « Nous les appelons « créatifs culturels » parce que, d’innovation en innovation, ils façonnent la nouvelle culture américaine du 21e siècle », déclarent les auteurs.

« Depuis près de deux décennies, des visionnaires et des futurologues prédisent un changement de cette amplitude. Nos recherches semblent indiquer que ce moment pourrait bien être arrivé. L’avant garde des créatifs culturels est déjà à l’origine de changements dans la manière dont les Américains pratiquent les affaires et la politique. Ils sont à la pointe de l’activisme écologiste en faveur d’un mode de vie fondé sur le développement durable. »

Les étapes du « passage »

Les témoignages de dizaines de milliers de personnes, interrogées par Ray et Anderson, indiquent que le processus de rupture avec les anciens paradigmes et l’établissement de nouvelles priorités suivent une voie similaire :

« Pour la plupart d’entre nous, changer sa « vision du monde » est une chose qui n’arrive, au mieux, qu’une seule fois dans notre vie. L’éloignement de la transe aveugle que génère l’ancienne culture peut commencer dès l’enfance, lorsque vous décelez un mensonge auquel les adultes semblent croire. Et s’il est très difficile de se détacher du discours dominant habituel, il y a un moment où l’omniprésence du mensonge devient insupportable pour les créatifs culturels. »

C’est alors qu’ils opèrent un retrait par rapport à la culture dominante, même s’ils connaissent l’angoisse d’être rejetés ou ignorés par la société. La deuxième étape, c’est de se mettre véritablement en route vers un nouveau mode de vie. La troisième étape consiste à faire face aux critiques, souvent assorties de mépris, de silence, ou de déni. La quatrième étape, consistera à mettre en pratique ses nouvelles valeurs.

L’ouvrage de Ray et Anderson offre quantités d’exemples et de témoignages d’individus qui sont passés par ces différentes phases, chacun à leur manière, permettant au lecteur de se reconnaître, et de mieux identifier l’endroit du « passage » où il se trouve, et de connaître les difficultés qui peuvent l’attendre.

Façonner le futur

A l’échelle des Etats-Unis, les auteurs estiment que « nous nous trouvons au beau milieu d’une période de transition. Lorsque des dizaines de millions de personnes font de tels choix en l’espace de quelques décennies seulement, cela conduit à un changement dans l’identité collective d’un peuple ». Les auteurs notent que « nous sommes à l’un de ces points cruciaux où les choses peuvent changer incroyablement vite, une fois qu’est apparue une communauté qui puisse prendre en main les changements ». Nous nous trouvons à la lisière d’un monde inconnu, au-delà de notre expérience, et il va falloir nous défaire de notre cadre de référence habituel pour bâtir la nouvelle culture. « C’est une question d’imagination morale et de sagesse du cœur. » Ray et Anderson pensent qu’une transition de cette envergure « ne se produit qu’une fois tous les cinq cents ou cinq mille ans ».

P. H. Ray et S. R. Anderson, L’émergence des créatifs culturels. ISBN : 2-913492-10-X. Ed. Yves Michel

Etats-Unis Auteur : Olivier Danès et Luc Guillory,
Thématiques : Société, peuples et traditions
Rubrique : Compte rendu de lecture ()