Partage international no 172 – décembre 2002
Interview de Jeffrey Sachs
Weapons of Mass Salvation (les Armes de reconstruction massive) est le titre d’un rapport réalisé pour le magazine The Economist par Jeffrey Sachs, directeur de l’Institut Earth à l’Université Columbia de New York, et conseiller sur les Objectifs du développement du millenium auprès du secrétaire général de l’Onu, Kofi Annan. Il présente une critique virulente des carences de la politique américaine et exhorte à un changement urgent, fondé sur la compassion et une juste utilisation de l’Onu au profit du monde entier.
« Si Georges Bush avait consacré plus de temps et d’argent à mobiliser les armes de reconstruction massive, et à combattre les armes de destruction massive, nous aurions progressé à faire de cette planète un foyer plus sûr et plus hospitalier[…] Les armes de reconstruction massive[…] sont constituées de l’arsenal des vaccins vitaux, des médicaments, des interventions médicales, de l’aide alimentaire d’urgence et des technologies agraires qui pourraient sauver chaque année des millions de vies dans la guerre menée contre les épidémies, la sécheresse et la famine. Mais alors que l’administration Bush est disposée à dépenser 100 milliards de dollars pour détruire les armes de destruction massive détenues par l’Irak, elle n’a pas daigné consacrer plus de 0,2 pour cent de cette somme en 2002 (soit 200 millions de dollars) au Fonds mondial pour la lutte contre le sida, la tuberculose et la malaria. »
Sans ménagement pour les illusions du président américain, le professeur Sachs cite les principaux dirigeants de l’alliance issue de la Seconde Guerre mondiale qui ont vécu tant la destruction que le salut, et dont le but n’était pas seulement de détruire mais aussi de « créer un monde de prospérité partagée ». « Roosevelt, écrit-il, parlait non seulement de la « libération de la peur », mais aussi de la « libération de la misère ». Sans scrupules, l’administration Bush détourne froidement les yeux des millions d’êtres humains qui meurent de faim et de maladie. »
La solution passe par l’Onu
Le président Bush s’est récemment exprimé devant l’Assemblée générale des Nations unies. Il a fait la déclaration suivante : « Nous voulons que les Nations unies soient efficaces, respectées et couronnées de succès. » Et pourtant, ce sont ces mêmes Etats-Unis qui sont, chaque année, en défaut de paiement des 60 milliards de dollars de leur cotisation à l’Onu. Cette somme est-elle importante ? Pas vraiment lorsqu’on sait que « le budget militaire annuel aux Etats-Unis s’est accru de cette même somme depuis que M. Bush est entré à la Maison Blanche ». Les Etats-Unis sont les « bons derniers des pays donateurs en regard du pourcentage de leur revenu consacré à l’aide internationale, position qu’ils continueront de tenir malgré la légère augmentation que l’Administration a annoncée au cours de l’année. La contribution prévisionnelle des Etats-Unis aux fonds d’aide représente seulement une fraction (un sixième) de ce qui est requis pour 2003. Il faudrait seulement 25 milliards de dollars par an pour sauver quelques huit millions de vies. Le prix de la guerre contre l’Irak est estimé à quelques 100 milliards de dollars. Ce montant suffirait à empêcher près de 30 millions de décès prématurés dus à la maladie, s’il était canalisé à travers un partenariat durable et organisé avec les pays pauvres. »
Le professeur Sachs avance qu’il existe une solution : laisser l’Onu accomplir ce pour quoi il a été créé. En dépit des critiques et la rétention des fonds par les pays donateurs, les agences spécialisées des Nations unies « disposent d’une expertise et d’une expérience pratique bien plus grandes que n’importe quelle autre organisation au monde. »
J. Sachs estime qu’il est temps de demander à l’Onu et à la Banque mondiale d’élaborer conjointement un « cadre mondial d’actions » qui « définirait en termes généraux, mais avec des indications budgétaires et des échéances précises, les moyens spécifiques par lesquels les gouvernements des pays riches et pauvres pourraient conjuguer leurs efforts en coordination avec le secteur privé, les fondations philanthropiques et d’autres groupes de la société civile, pour gagner le combat contre la pauvreté et la maladie ».
« Notre interdépendance à l’échelle mondiale représente la vérité majeure du XXIe siècle, écrit J. Sachs. Et pourtant, les Etats-Unis ne font que peu de choses pour mobiliser les armes de reconstruction massive. Si Georges Bush mobilisait les Etats-Unis pour combattre la pauvreté, la maladie et la faim, il mobiliserait des millions d’individus contre le terrorisme et répondrait ainsi à son propre appel au monde à montrer que notre époque peut voir la réalisation de la promesse des Nations unies. »
Etats-Unis
Sources : The Economist, G.-B.
Thématiques : Sciences et santé, Société, politique, Économie
Rubrique : Divers ()
