Partage international no 380 – avril 2020
par Wanja Amling
Depuis près de trente ans, les gouvernements du monde se réunissent chaque année pour forger une réponse commune à l’urgence climatique. En vertu de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) de 1992, chaque pays sur Terre est lié par traité pour « éviter les changements climatiques dangereux » et trouver les moyens de réduire les émissions de gaz à effet de serre à l’échelle mondiale de manière équitable. Mais, à ce jour, les émissions mondiales continuent d’augmenter et les impacts du changement climatique frappent plus fort que jamais et plus vite que nous l’attendions. Les avertissements des scientifiques sont confirmés par la fonte des glaces sans précédent au Groenland et les incendies de forêt en Australie. En fait, jusqu’à présent, les nations ont très peu accompli pour éviter une catastrophe imminente et entièrement prévisible. Qu’est-ce qui empêche nos élus et l’humanité dans son ensemble de modifier sa marche vers son apparente autodestruction ? Alors qu’il existe des solutions bon marché, que l’opinion publique est mobilisée et que les impacts deviennent évidents, pourquoi l’action politique ne suit-elle pas ?

Une masse critique de personnes peut inspirer et galvaniser les hommes et les femmes du monde entier jusqu’à ce qu’un point de basculement social soit atteint ou les gens rejoignent un mouvement mondial.
La science nous dit encore et encore qu’à défaut de mesures supplémentaires, il sera pratiquement impossible de contenir le changement climatique dans des limites sûres. Pourtant, la 25e édition de la Conférence des Parties (COP25), qui s’est tenue à Madrid à la fin de 2019, a vu les délégués de près de 200 pays se battre pour parvenir à un accord sur les questions clés du cadre sur lequel repose l’Accord de Paris sur le climat. Toutes les questions pertinentes et urgentes telles que l’élaboration de règles sur un marché du carbone ont été reportées au prochain sommet sur le climat en novembre 2020, marquant une nouvelle occasion manquée de renforcer les ambitions en matière d’action climatique. L’échec stupéfiant du leadership international est d’autant plus flagrant lorsqu’on considère la pléthore de nouvelles études qui mettent en évidence l’urgence d’agir rapidement.
Nous pourrions énumérer une myriade de raisons pour lesquelles nos dirigeants semblent échouer à nous faire atteindre le double objectif d’un modèle de développement sobre en carbone et résilient au changement climatique : de l’inertie bureaucratique à la résistance idéologique ; de nations comme les Etats-Unis ou le Brésil, qui menaçaient de se retirer de l’Accord de Paris, compromettant ainsi l’efficacité des négociations internationales sur le climat ; aux puissantes sociétés multinationales, qui pèsent de tout leur pouvoir accumulé pour poursuivre leurs activités comme d’habitude tout en détruisant la terre et en polluant l’air. Ce qu’ils ont tous en commun, c’est une conception superficielle du changement climatique, qui fait elle-même partie du problème : elle rend le changement climatique insoluble et le réduit aux combustibles fossiles et aux émissions, au lieu de mettre davantage l’accent sur la planète en tant qu’être vivant.
Déplacer le centre d’attention
La mondialisation et ses failles ont fait des ravages sur les organes et les tissus mêmes de cet être, comme les écosystèmes, la biodiversité, les zones humides et les récifs coralliens. La dégradation de la biosphère rend la planète beaucoup moins apte à surmonter des problèmes tels que l’élévation du niveau de la mer. Même si nous pouvions réduire les émissions de carbone du jour au lendemain et trouver des solutions pour sortir de la crise climatique grâce à des technologies innovantes et à un empilement de lois et règlements, la planète continuerait de mourir sous les innombrables coups qui lui sont portés. Tant que le modèle de pensée dominant ne s’oriente pas vers une approche plus holistique de la régénération, de la conservation et de la guérison de la planète sous toutes ses facettes, nous éludons le problème central et retardons notre devoir moral de prendre soin de la Terre.
Cela met l’accent sur l’urgence environnementale au niveau local où elle est beaucoup plus tangible car les dommages causés à nos rivières, sols et forêts sont sous nos yeux Le phénomène du changement climatique devient également beaucoup plus concret lorsque nous pouvons agir ici et maintenant. Cependant, cela nécessite un changement fondamental dans notre relation au monde matériel et une reconnaissance croissante de notre rôle individuel dans celui-ci, car c’est là que réside le vrai problème : notre crise spirituelle ! Des crises comme l’effondrement imminent du climat ne sont que les symptômes et l’expression de cette cause principale. Notre échec collectif se trouve dans notre perception matérialiste et égoïste de la vie, profondément ancrée dans le mode de vie qui l’accompagne, ainsi que dans la complaisance qui refuse de changer et de réduire le luxe auquel nous nous sommes habitués, surtout dans les pays développés, qui est à l’origine de la crise climatique. Rejeter la faute sur les autres comme des boucs émissaires ne mène qu’à une impasse et détourne l’attention des vraies solutions.
En ce sens, la crise climatique nous force presque à réaliser notre interdépendance, car les pertes que nous constatons nous relient à toute vie sur Terre. Tant que nous ne manifesterons pas et ne mettrons pas en pratique quotidiennement un sentiment de camaraderie locale et mondiale et n’exprimons pas des principes de partage et de confiance, nous ferons inévitablement face à des menaces existentielles.
Comme l’a dit Einstein : « Nous ne pouvons pas résoudre les problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui avec le niveau de pensée qui les a créés. » Si elle n’est pas réalisée avec un ensemble de valeurs et de motivations différentes, la réduction des émissions globales de carbone ne fera que transférer notre problème réel vers un autre terrain de jeu. Le sujet d’inquiétude sous-jacent est donc celui de la conscience et du motif juste. La boussole morale de l’humanité doit être alignée sur son interconnexion inhérente avec tous les êtres vivants.
Surmonter la tyrannie du marché
Les structures sociales, politiques et économiques que nous avons créées au cours des dernières décennies inhibent plus que jamais l’expression des comportements altruistes et maintiennent ainsi l’humanité sous emprise. La crise climatique telle que nous la connaissons aujourd’hui est inexorablement liée à notre système économique dominé par la concurrence et la cupidité.
La marchandisation s’est infiltrée dans presque tous les aspects de la vie, corrompant l’esprit et le cœur de beaucoup. Des murs se construisent entre les gens, les éloignant les uns des autres. La vérité est que nous vivons sous la dictature du marché mondial où le profit économique et le pouvoir règnent et où les décisions, locales ou globales sont biaisées pour gagner toujours plus d’argent et augmenter le pouvoir, trop souvent au détriment de millions de personnes qui portent le poids de décisions injustes et inéquitables. La crise climatique ne fait pas exception.
Comme le dit Maitreya, « la marchandisation est plus destructrice que n’importe quelle bombe atomique », car les niveaux affectés ne sont pas simplement de nature physique, mais infiltrent les niveaux plus subtils de pensée et de sentiment des gens, nous conduisant à croire que nous sommes en concurrence les uns avec les autres.
La voix du peuple est le critère ultime
La politique ne changera que si la conscience des gens partout dans le monde s’oriente vers un sentiment d’unité plus authentique et partagé avec toute l’humanité, nos frères et sœurs car les politiciens tardent lorsqu’ils craignent que les risques de l’action l’emportent sur les risques de l’inaction. La voix du peuple est le critère ultime pour mesurer les changements positifs. La vérité intrinsèquement ressentie que chacun mérite une vie digne pousse déjà des millions de personnes à exiger des changements, qu’ils soient liés à la crise climatique ou à d’autres maux de la société moderne. L’élan s’accélère de la part de ceux qui ressentent une profonde envie de transformer un système profondément injuste, car leur quête innée d’une vie plus épanouie ne résonne plus avec les structures désuètes d’aujourd’hui.
Une masse critique de ces personnes peut inspirer et galvaniser les hommes et les femmes du monde entier jusqu’à ce qu’un point de basculement social soit atteint où les gens rejoignent un mouvement mondial, capable de surmonter les impasses actuelles dans tous les domaines. Les gens trouveront alors plus facile de faire de même et de défendre ce qu’ils savent intérieurement être vrai et conforme à leur nature spirituelle, affirmant que le partage et la justice sont le seul moyen naturel d’engendrer la confiance et un monde plus sûr pour tous.
C’est là que l’épreuve initiatique du changement climatique peut nous mener, « initiatique » dans le sens où elle pourrait nous forcer vers de nouvelles voies plus coopératives.
Les processus multilatéraux existants comme la CCNUCC peuvent fournir une plate-forme au monde pour se rassembler et faire face à la crise climatique d’une manière véritablement coopérative, digne de notre origine spirituelle.
Auteur : Wanja Amling, collaboratrice de Share International qui réside à Bonn (Allemagne).
Thématiques : environnement
Rubrique : De nos correspondants ()
