Partage international no 345 – mai 2017
Interview de Jo Berry par Victoria Gater
En 1984, une bombe de l’armée républicaine irlandaise (IRA)1 posée dans le Grand Hôtel de Brighton, en Angleterre, a tué Sir Anthony Berry, le père de Jo Berry. Jo savait qu’elle avait le choix : entretenir des sentiments de haine et de colère, ou développer sa compréhension et ainsi retrouver la paix intérieure. Elle a choisi la paix. Patrick Magee, l’homme reconnu coupable d’avoir posé la bombe, avait rejoint l’IRA après mûre réflexion, voyant dans cette organisation le seul moyen de répondre à l’oppression et aux souffrances qu’il avait connues dans sa communauté. Après sa sortie de prison, Jo a cherché à le rencontrer. Depuis, une profonde amitié est née entre eux, fondée sur la compassion et le respect, et ils ont parcouru le monde pour diffuser un message de paix et de tolérance.
Jo a créé en 2009 l’ONG Building Bridges for Peace (Construire des ponts pour la paix), qui œuvre pour promouvoir un monde sans violence. Elle préconise l’empathie comme la meilleure arme pour mettre fin aux conflits. Alors que les divisions politiques, religieuses et raciales s’accentuent partout, ses paroles apportent un message d’espoir et nous encouragent à percevoir l’humanité en tout individu. Victoria Gater a interviewé Jo Berry pour Partage international.
Partage international : Quand avez-vous commencé à penser à la paix ?
Jo Berry : Enfant, je pensais déjà beaucoup à la paix et à la façon dont je pourrais y contribuer. J’étais très perturbée par la violence qui m’entourait. Je me souviens avoir cherché un métier qui me permettrait de promouvoir la paix dans le monde et je n’en ai pas trouvé. Et puis j’ai découvert la méditation et la paix intérieure, et j’ai pensé que ça pouvait être un bon moyen. Je suis alors partie vivre plusieurs années dans l’Himalaya. Je me suis détachée du monde, ce qui au final ne m’a pas paru très efficace, mais je ne savais pas quoi faire d’autre. Et puis il y a eu la bombe, qui m’a reconnectée au monde.
PI. Voulez-vous nous parler de ce moment précis de votre vie ?
JB. Mon père était député conservateur et il assistait à la conférence du parti à Brighton le 12 octobre 1984 lorsque l’IRA a fait exploser une bombe dans l’hôtel. Quatre autres personnes ont été tuées. J’étais sur le point de partir pour l’Afrique avec un aller simple et mon sac à dos était prêt, mais la bombe a tout changé et c’est un autre voyage qui a commencé pour moi, d’ordre émotionnel. Je me souviens d’être allée à l’église St James, à Piccadilly, quelques jours plus tard, et assise sur un banc, d’avoir décidé que j’allais trouver un moyen de faire quelque chose de positif : donner du sens à tout cela et chercher à comprendre ceux qui avaient tué mon père. Je n’ai parlé de ma décision à personne. C’était un engagement personnel, profond. Je ne voulais pas endosser l’habit d’une victime, ni cultiver l’amertume. Je ne voulais pas avoir d’ennemi. En 1984, l’IRA était considérée exactement comme Daech aujourd’hui : comme des monstres diaboliques inhumains, et je ne voulais pas les voir ainsi.
PI. Qu’est-ce que vous avez fait ?
JB. Je croyais que la vie m’apporterait les expériences dont j’avais besoin pour savoir quoi faire, et quelques semaines plus tard, j’ai vécu un événement extraordinaire et profondément transformateur. Je rentrais chez moi en métro et j’ai eu le sentiment soudain que je devais descendre et sortir. Je me suis alors retrouvée à 1 heure du matin à King’s Cross, me demandant ce que je faisais et comment j’allais pouvoir rentrer à la maison. J’ai commencé à chercher un taxi et j’ai aperçu un jeune homme dans la même situation. Nous avons commencé à parler pour réaliser que nous allions dans la même direction. On a donc partagé un taxi. Je me suis rendu compte qu’il venait d’Irlande du Nord. Je lui ai raconté que mon père avait été tué par l’IRA et que je voulais comprendre ceux qui l’avaient tué et apporter quelque chose de positif. Ce à quoi il répondit : « C’est incroyable, mon frère faisait partie de l’IRA et a été tué par un soldat britannique l’année dernière. »
Voilà comment deux personnes qui auraient dû être des ennemis, ont parlé d’un monde où la paix était possible, où personne ne devrait être tué, où personne ne serait diabolisé, et où chacun serait respecté. Cette rencontre fut déterminante : je compris soudain que la paix est possible en construisant des ponts au-dessus des fossés qui divisent, comme je venais de le faire avec ce jeune homme. Je suis ensuite allée à Belfast et j’ai commencé à rencontrer des gens, à parler de cœur à cœur, pour comprendre le conflit. Peu à peu, on a commencé à m’inviter à parler dans les prisons et dans divers groupes.
PI. Pouvez-vous raconter votre rencontre avec Patrick Magee ?
JB. Patrick Magee a été libéré de prison en 2000 dans le cadre de l’Accord de paix pour l’Irlande du Nord [un accord de paix majeur entre les gouvernements britannique et irlandais]. Il n’était plus membre de l’IRA. Je l’ai rencontré en privé à Dublin. Il était disposé à me rencontrer parce qu’il s’était engagé dans le processus de paix et voulait bien rencontrer des gens qu’il avait pu heurter. Il a été très courtois et a raconté pourquoi il avait rejoint l’IRA. A mon tour, je lui ai parlé de mes voyages à Belfast et de mon père. Il a fait preuve de sensibilité mais il pensait que la mort de mon père était justifiée et c’était difficile à entendre. Mais à ce moment il a arrêté de parler et m’a regardée ; il a enlevé ses lunettes et s’est frotté les yeux en disant : « Je ne sais plus qui je suis. Je ressens votre colère et votre douleur ; qu’est-ce que je peux faire pour vous aider ? » A ce moment-là, j’ai su que j’avais en face de moi un homme et plus un combattant politique. Il a dit plus tard qu’il avait oublié ses idéaux et laissé parler son cœur, et qu’il n’excusait plus les poseurs de bombe. A partir de ce jour, il a admis qu’il avait perdu une partie de son humanité en utilisant la violence. Par la suite, il a déclaré à plusieurs reprises qu’il ne s’attendait pas à une telle ouverture de ma part. C’est ce qui l’a touché. Il avait été désarmé par mon empathie.
PI. Voulez-vous dire que votre rencontre l’a transformé ?
JB. Oui. Mais cette transformation est un long processus. Une des premières choses que Pat a déclarée publiquement avec moi, c’est qu’il sait aujourd’hui qu’il aurait pu prendre une tasse de thé avec mon père, mais qu’un poseur de bombes ne voit pas en ses victimes des êtres humains ; seulement des cibles légitimes. Par ailleurs, prendre le thé avec des membres de l’IRA n’était pas non plus à l’ordre du jour du gouvernement conservateur. Mais la nouvelle perception de Patrick était fondamentale ; si des gens peuvent boire le thé ensemble, cela signifie qu’ils ont du respect l’un pour l’autre, de l’empathie, qu’ils sont à l’écoute l’un de l’autre. Et puis j’ai compris qu’à sa place, si j’avais vécu sa vie, j’aurais peut-être fait les mêmes choix que lui. Je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas d’ennemi, ni de jugement ou de désapprobation. Il n’y a rien à pardonner.
PI. Et vous travaillez ensemble aujourd’hui ?
JB. Oui, nous sommes devenus amis. Une amitié inhabituelle. Nous avons donné ensemble des conférences dans les prisons, les écoles, les universités, partout en Europe, au Rwanda, au Liban, en Israël et en Palestine. Nous racontons notre histoire et nous répondons aux questions. Les gens écoutent notre histoire et y prennent ce dont ils ont besoin. Certains décideront peut-être de contacter un ancien « ennemi » et de lui parler. Les gens modifient aussi leur perception de ce que nous appelons les agresseurs dans leur vie. Nous semons des graines qui germeront et produiront telle ou telle action. Notre histoire est inspirante et elle a un impact énorme sur les gens. Ils accèdent tout de suite à des niveaux très profonds en eux-mêmes. C’est tout un symbole : vous avez deux personnes sur une scène qui devraient être des ennemis et pourtant elles ne se comportent pas comme vous l’auriez imaginé. C’est une révélation qui ouvre les portes de la conscience.
PI. En quoi consiste votre travail en Israël et en Palestine ?
JB. Nous avons été invités par l’ONG Parent Circle, qui rassemble des parents israéliens et palestiniens qui ont perdu des proches dans le conflit. Le premier jour, il y avait dans la salle un groupe étonnant appelé Combatants for Peace. J’étais consciente des oppositions d’idées dans le public. Nous avons raconté notre histoire et je me souviens avoir pensé : « Qu’est-ce que je fais ici ? Notre conflit en Irlande est terminé. Que puis-je apporter ici au Moyen-Orient ? Cette guerre n’a rien à voir avec ce que nous avons connu. » Et puis la conversation s’est instaurée entre eux. Un homme a dit que le fait que nous soyons venus montrait notre désir d’aider et il a apprécié que nous ne cherchions pas à leur imposer une solution. Il a dit que notre histoire leur permettait de voir leur conflit de manière différente et que c’était un cadeau. J’ai alors pensé qu’il fallait faire confiance à notre méthode et continuer. Je pense qu’il est très utile pour des personnes engagées dans des conflits différents de se rencontrer et de partager. Les gens peuvent ainsi recevoir des choses qu’ils n’entendraient pas si leur propre groupe les avait dites.
PI. Que pensez-vous du concept de pardon ?
JB. Je n’utilise plus le mot pardon à moins d’avoir le temps de l’expliciter. Je pense qu’il met trop de pression sur les victimes pour les pousser à pardonner, et que si elles ne le font pas, ce n’est pas bien. Le pardon est un long voyage et, en fait, je pense qu’il maintient la personne qui a été pardonnée du côté du « mal » et celle qui a pardonné du côté du « bien ». Je pense qu’il faut voir au-delà du bien et du mal. C’est pourquoi je préfère parler d’« empathie illimitée ». Il ne s’agit pas d’excuser ce que les gens ont fait, mais de comprendre les causes de ce qu’elles ont fait. Il y a probablement quelques personnes dans le monde qui sont des psychopathes sans aucune empathie, mais la plupart des gens ont une histoire derrière eux et comprendre cette histoire est vraiment utile. Je connais aussi des gens étonnants qui disent qu’ils ne peuvent et ne veulent pas pardonner, mais cela ne les empêche pas de faire du bon travail. Donc ce n’est pas aussi simple ; entre le pardon et la haine, il y a de multiples possibilités.
PI. Souhaitez-vous ajouter quelque chose sur votre travail aujourd’hui, dans un contexte de haine croissante dans le monde ?
JB. Notre monde aime désigner des coupables, des fautifs. Je pense plus que jamais qu’il faut nous méfier de cette tendance. Il faut au contraire développer une culture de la parole, pour échanger avec ceux avec qui nous sommes en désaccord, et je crois que c’est possible. J’ai vu les gens changer. Il existe de nombreux cercles de parole structurés autour d’une méthode ou d’une autre. Mais les gens peuvent aussi se parler en attendant le bus ou dans les magasins. Mais surtout ne restons pas assis à la maison sans rien faire. Nous devons être les artisans du changement qui apportera l’amour et la compassion dans le monde.
Plus d’informations sur : buildingbridgesforpeace.org
1. Par IRA, nous entendons l’un quelconque des divers mouvements armés de l’Irlande des XXe et XXIe siècles qui ont lutté pour une république d’Irlande unie et indépendante avec la conviction que la violence était indispensable pour parvenir à ce but.
Auteur : Victoria Gater, collaboratrice de Share International basée à Frome au Royaume-Uni.
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Rubrique : Entretien ()
