Partage international no 285 – mai 2012
par Gerard Aartsen
Du 23 au 28 mars 2012, une réunion internationale s’est tenue dans la modeste ville de Caguas, à Porto Rico, pour discuter des principes et pratiques d’une éducation démocratique.
Sans faire grand bruit, l’organisateur, la ville et les participants ont partagé des expériences remarquables qui ont concouru à donner à ceux qui ont assisté à la 20e Conférence internationale de l’Éducation démocratique (IDEC2012) un sens profond de l’histoire en marche, comme un aperçu derrière la scène où, selon le Maître de Benjamin Creme, de nombreux changements ont déjà eu lieu.
En tant que formateur d’enseignants dans le système éducatif traditionnel, je suis au courant de diverses expériences de longue date dans la pratique éducative, telles que les écoles fondées par Jiddu Krishnamurti en Inde, au Royaume-Uni et aux États-Unis, l’école Summerhill au Royaume-Uni et les écoles Sudbury Valley créées aux États-Unis en 1969, mais je ne me serais jamais attendu à ce qu’une conférence sur l’éducation démocratique à Porto Rico puisse attirer 800 personnes du monde entier, représentant les systèmes éducatifs aussi bien traditionnels qu’alternatifs de 25 pays, comme la Turquie, l’Afrique du Sud, l’Australie, le Japon, l’Inde et la Birmanie.
Parmi les participants figuraient de nombreux fondateurs du mouvement d’éducation démocratique moderne, tels que Yaacov Hecht, qui a organisé la première conférence internationale de ce genre à Hadera (Israël), en 1993, Jerry Mintz (États-Unis), Derry Hannam et Ian Cunningham (Royaume-Uni), Amukta Mahapatra (Inde) et Kasegi Asakura (Japon). La nouvelle génération de responsables était représentée par Scott Nine, directeur de l’Institut pour l’Éducation démocratique en Amérique, Elizabeth Baker, fondatrice de l’Ecole Patchwork, à Louisville (Colorado), le blogueur Isaac Graves et l’auteur Courtney Martin. J’ai aussi rencontré plusieurs étudiants actuels ou anciens des écoles démocratiques des États-Unis, du Canada, d’Allemagne et de Corée du Sud.
Jeunes et vieux
Comme les organisateurs ont voulu que l’IDEC2012 intègre pleinement les jeunes dans la conférence, il y a eu une importante contribution des membres du Forum Jeunesse portoricain. Natalia Rosado (18 ans), et Diego Negrón (15 ans), étaient chargés de l’ouverture des sessions plénières, de la formulation de propositions, ainsi que de l’animation d’ateliers et des dialogues de la soirée, où des propositions pour les futures éditions de l’IDEC ont été discutées. C’était exaltant, non seulement de voir des jeunes si activement impliqués et engagés à organiser des réunions qui ont été fréquentées par une moyenne de 40 à 60 personnes, dont beaucoup sont des piliers du mouvement d’éducation démocratique, mais aussi de voir le processus de démocratie participative vivant et en action entre jeunes et vieux. Tout participant a eu le droit à la parole et au vote.
Non seulement les participants, mais aussi les organisateurs ont fait de la Conférence un exemple vivant de vraie démocratie. L’un d’eux était Nuestra Escuela (Notre école), dont le personnel extraordinaire et les étudiants étaient responsables de la réussite au jour le jour du déroulement de la conférence. Beaucoup ont également participé aux sessions plénières ou aux ateliers, avec un service de traduction simultanée, un des rares à avoir nécessité une embauche.
Chances éducatives
Nuestra Escuela a été fondée en 2000 pour offrir des chances éducatives aux adolescents issus de milieux défavorisés ou ayant abandonné le lycée, qui autrement auraient été confrontés aux problèmes de la drogue et de la criminalité. Dans son allocution d’ouverture à la conférence le fondateur et directeur de Nuestra Escuela, Justo Mendez, a déclaré : « Ils n’ont pas abandonné, le système scolaire les a abandonnés. Nous défendons leurs intérêts et leurs valeurs. »
Environ un an après le décès de sa fille Ana Mercedes dans un accident de voiture, J. Mendez a fait un rêve dans lequel elle lui est apparue, disant : « Papa, nous allons créer une école. » Justo a demandé : « Ma chérie, comment cela ? » Ana Mercedes a répondu : « Oui, papa, nous allons créer Notre Ecole. Laisse faire les choses. » Quand il a fait part de son rêve à sa femme Ana Yris, pour la première fois depuis la mort de leur fille, elle a remarqué une étincelle dans les yeux de Justo.
La démarche de l’école est basée sur le contact humain, et au début de chaque semestre les nouveaux étudiants ainsi que le personnel entament une retraite appelée « essence vitale », destinée à découvrir ou renouer avec leur moi essentiel et le but de leur vie. Le modèle éducatif est personnalisé et enseigne les compétences civiques, éthiques et scolaires de base, ainsi que les attitudes visant à améliorer les conditions physiques, psychologiques et sociales qui permettent de contribuer à la construction d’une société démocratique.
Depuis sa création, Nuestra Escuela s’est développée avec quatre écoles à Porto Rico ‑ Caguas, La Barra, Loíza et Vieques ‑ ainsi qu’une école maternelle dans la capitale San Juan, qui servent de centres de soutien durable à plus de 300 jeunes et leurs familles. Nuestra Escuela a un taux de fréquentation très élevé de 98 % des étudiants, qui finissent tous leurs études et se dirigent vers un établissement d’enseignement supérieur, une université ou le marché du travail. En revanche, le système éducatif traditionnel à Porto Rico a un taux de fréquentation de 60 %, dont 30 % seulement d’entre eux auront acquis des compétences de base.
Une participation démocratique
Un des aspects qui a été discuté et qui a même fait l’objet d’une décision fut la désignation du lieu de l’IDEC2014. L’offre la plus sérieuse est venue de Corée du Sud, dont la délégation de l’école démocratique Byopsse de Gwang-meyong, au sud-ouest de la capitale Séoul, comprenait un membre du conseil municipal de la ville, Jong Wha Lee. Le porte-parole de la délégation coréenne, le formateur d’enseignants Tae Wook Ha, a indiqué qu’il existait environ 150 écoles démocratiques en Corée du Sud.
Les buts fondamentaux de l’éducation démocratique vont au-delà des objectifs traditionnels de simple transmission des connaissances et des compétences, pour y inclure le développement de l’individu tout entier. Il faut mettre l’accent sur la connaissance de soi ou l’auto-découverte, l’apprentissage dirigé par l’élève ou l’autodétermination, la responsabilité sociale et le sens de la communauté, les valeurs humaines et la collaboration. Ginny Marxuach Lausell, fondateur de Espacio A, un environnement d’apprentissage démocratique à San Juan, a déclaré dans la séance plénière d’ouverture que les étudiants devraient être impliqués dans la conception de leur propre programme : « Les éducateurs doivent passer du « pouvoir sur » au « pouvoir avec » dans le but de créer une authentique communauté d’apprentissage avec les étudiants, les éducateurs, les parents et la communauté au sens large ». Ses propos ont été repris par Pedro Subirats Camaraza, professeur de philosophie et d’éducation à l’Université de Puerto Rico et à l’Université interaméricaine. Il a déclaré dans un atelier de travail : « La démocratie ne peut exister dans les mots sans action. L’éducation ne peut exister que dans l’action. La communauté est l’endroit où les deux peuvent être liés lorsque les gens prennent des mesures pour se réguler. »
La conférence s’est conclue par une cérémonie de clôture artistique en face de l’hôtel de ville, avec un mélange éblouissant de chanson, de danse et d’acrobatie, conçu, chorégraphié et interprété par des étudiants de Nuestra Escuela et d’autres écoles de Caguas, qui s’étaient entrainés tous les jours pendant un an, ce qui leur a valu une ovation du public.
Comme beaucoup d’autres participants à la conférence, j’ai senti que pendant quatre jours, j’avais eu le privilège de faire l’expérience de la façon dont le monde sera transformé.
Pour plus d’informations : www.idec2012.org ; democraticeducation.org ; nuestraescuela.org
