L’économie écologique : vers la durabilité, l’équité et la liberté ? (2)

Partage international no 406juin 2022

Interview de Ove D. Jakobsen par Anne Marie Kvernevik

Dans la première partie de cette interview (voir Partage international, mai 2022), Ove Jakobsen a présenté l’économie écologique comme une alternative à la compétition actuelle et à l’économie basée sur le profit. Les différences entre l’économie écologique et l’économie verte, ou « virage vert », ont été soulignées. O. Jakobsen a insisté sur l’importance du changement face aux problèmes climatiques et à l’injustice qui existe dans le monde contemporain entre pauvres et riches. Il a décrit comment l’économie écologique pourrait contribuer à induire un changement systémique ainsi qu’un changement au niveau individuel, c’est-à-dire une transition de conscience de l’être humain économique vers l’être humain organique. La deuxième partie de l’interview poursuit dans cette direction.

L’accent est mis sur la façon dont l’économie écologique est pratiquée à différents endroits, localement comme globalement. Le système économique actuel, le libéralisme de marché, est analysé, en particulier son manque de justice et ses effets négatifs sur le climat. Le monde se trouve dans une situation où un changement vers la justice et le partage pourrait se produire, et l’économie écologique pourrait jouer un rôle important dans ce mouvement vers la durabilité pour les écosystèmes, et la justice et la liberté pour la population de la planète.

Partage international : Pouvez-vous citer des endroits où l’économie écologique et les principes utopiques ont été mis en pratique ?
Ove Jakobsen : Il existe de nombreuses initiatives. Je pense que les villes en transition¹ pourraient être un exemple d’une initiative ascendante, du bas vers le haut, reposant en bonne partie sur les mêmes idées et valeurs que celles discutées dans l’économie écologique. Aux Etats-Unis, il existe un réseau d’entreprises appelé « Connections durables » (Sustainable Connections²), qui regroupe des entreprises ayant un objectif commun, celui de travailler ensemble pour résoudre les problèmes, sans se limiter à ceux qui nous impactent directement.
Vous avez également les écorégions en Italie, le mouvement pour la restauration lente (Slow food³), et les nombreuses applications de l’économie de la paix, qui est pratiquée à un niveau plus local, peut-être sous l’inspiration du chercheur norvégien sur la paix Johan Galtung. Ce dernier a publié des ouvrages sur l’économie de la paix et s’intéresse à la façon dont les êtres humains se comportent les uns vis-à-vis des autres, ainsi que sur la connexion entre l’économie et la nature. Il existe de nombreuses autres perspectives intéressantes et initiatives positives à travers le monde pour tenter de développer une autre économie. Mais jusqu’à présent il ne s’agit que d’« îlots » au sein du système dominant ; nous n’avons pas observé de changement fondamental à une échelle plus large.

PI. Le budget participatif, tel qu’il a été mis en place au Brésil et en d’autres endroits d’Amérique du Sud et d’Inde, est-il un processus similaire à ce que vous décrivez au sein de l’économie écologique, notamment en ce qui concerne la démocratie locale et les initiatives du bas vers le haut (voir Partage international, juin 2021) ?
OJ. On ne peut pas réellement parler d’économie écologique comme d’un concept unifié, car il existe de nombreuses perspectives différentes au sein de cette façon de penser et d’agir en lien avec l’économie. Mais oui, je suis d’accord, le budget participatif s’inscrit tout à fait dans certaines interprétations de l’économie écologique.

PI. S’agit-il de démocratie locale ?
OJ. La démocratie locale est sans aucun doute un aspect intéressant, lorsqu’elle est combinée avec des règles venues d’en haut. Bien que nous ayons besoin de règles aux niveaux mondial, national et local, nous avons également besoin de plus d’initiatives venues d’en bas. La pensée utopique et les solutions utopiques sont toujours des initiatives venues d’en bas, prises par les gens qui vivent au sein des sociétés.

PI. Un processus de changement évolutif est-il préférable à la révolution ?
OJ. Je pense qu’il s’agit à la fois d’évolution et de révolution. C’est précisément ce qui se passe lors d’un changement de paradigme : il y a d’une part la science normale au sein du paradigme dominant, et d’autre part le paradigme change de temps en temps ; c’est ce que Thomas Kuhn appelle un changement révolutionnaire au sein de la science (voir La structure des révolutions scientifiques, 1962). Ce n’est pas l’un ou l’autre, parce que la plupart du temps nous sommes dans l’évolution, les choses sont liées entre elles et nous faisons de petits pas dans une certaine direction. Mais de temps en temps, c’est le paradigme tout entier qui change.

PI. Par comparaison avec l’économie écologique, l’économie actuelle basée sur la compétition prend-elle en compte les nécessités liées au climat et aux besoins de la société ?
OJ. Non, c’est tout le problème, et j’ai publié de nombreux livres et articles qui traitent de ce défi, qui existe non seulement au sein de l’économie écologique, mais également à l’intérieur de l’économie dominante. La finalité de l’économie néolibérale est de maximiser la somme des conséquences positives et de diminuer les conséquences négatives. Dans l’économie écologique, il est similairement question d’améliorer le bien-être général, mais pas seulement le bien-être ; il est également question de la qualité de la vie. Donc, dans le cas de l’économie écologique, il s’agit plutôt d’une combinaison.
La question de l’équité constitue également une différence importante entre l’économie traditionnelle et l’économie écologique. Dans le cadre du libéralisme de marché, de l’économie dominante, cette question n’est certes pas considérée comme sans importance, mais elle est vue comme extérieure au champ de l’économie ; il reviendrait aux hommes et femmes politiques de résoudre les problèmes d’équité. L’économie devrait maximiser la croissance, et les politiques, le système, devraient ensuite favoriser une répartition équitable. En Scandinavie et dans d’autres parties de l’Europe, cela n’a jusqu’à présent pas si mal été fait. Mais dans l’économie traditionnelle, l’accent n’est pas mis sur l’équité. Il s’agit plutôt d’accroître la « taille du gâteau », et si ce gâteau est plus grand, alors tout le monde peut obtenir plus, ce qu’on appelle généralement le « ruissellement ».

Photo : C Ray Witlin/ World Bank, CC BY-NC-ND 2.0, via flickr
Dans l’économie écologique, il est question d’améliorer le bien-être général et la qualité de la vie.

PI. En ce qui concerne notre système économique actuel, en tant qu’économiste, que pensez-vous de la possibilité d’un effondrement économique mondial à venir ?
OJ. C’est une vaste question. En effet, nous avons des problèmes. Lorsqu’on regarde les 17 objectifs de développement des Nations unies, on s’aperçoit, et personne ne le conteste, que nous avons des problèmes en ce qui concerne l’écart entre riches et pauvres, le climat, l’extinction des espèces, les discriminations entre hommes et femmes. Ces 17 objectifs de développement durable décrivent les problèmes auxquels nous faisons face. Et de nombreuses personnes, pas seulement au sein de l’économie écologique, mais à une plus grande échelle, disent que nous devons résoudre ces problèmes le plus rapidement possible, sans quoi nous pourrions nous retrouver avec des problèmes plus graves encore. Ainsi, même si je suis d’accord pour dire que nous devons faire quelque chose, je m’intéresse davantage à ce que nous pourrions faire pour résoudre ces problèmes plutôt qu’à décrire à quel point la situation pourrait devenir difficile. Il y a bien assez de personnes qui parlent de tous ces problèmes ; au sein de l’économie écologique, nous mettons l’accent sur les possibilités.

PI. Vous avez mentionné Naomi Klein dans votre livre, et elle parle de thérapie du choc. Selon vous, que pense-t-elle d’un effondrement ?
OJ. Elle explique que, pour que les choses s’améliorent, elles doivent d’abord s’aggraver, pour nous permettre de voir les problèmes4. Lorsque nous accepterons et comprendrons la profondeur du problème, alors nous agirons. De même, de nombreux contributeurs à l’économie écologique ou proches de celle-ci disent que lorsque les problèmes seront suffisamment importants, alors nous réagirons. C’est ce qu’elle veut dire lorsqu’elle parle de ce type de thérapie du choc. Mais la question est : devrions-nous réagir avant d’en arriver là ? Ce rôle de la thérapie du choc vient des théories de Milton Friedman, un économiste traditionnel, dont les idées ont été appliquées dans les économies d’Amérique du Sud au cours des années 1970, en particulier au Chili. Mais le changement tel qu’il le conçoit va dans l’autre direction, vers l’économie de marché néolibérale, si bien que le changement peut aller dans les deux sens. Espérons que le changement s’effectuera dans la bonne direction. Dans la mesure où nous vivons dans ce monde, que pouvons-nous faire par rapport à ces problèmes ? La crise est bien assez grave pour que nous fassions maintenant les changements nécessaires. Nous devons agir avant qu’un effondrement se produise, et je pense également que de nombreux signes montrent que les choses sont en train de changer. La question est de savoir si ces changements sont suffisamment rapides. Je ne peux pas y répondre, mais il nous faut faire du mieux que nous pouvons, et nous verrons.

PI. En effet, nous devons faire du mieux que nous pouvons. Une façon de rendre la société plus juste est d’instaurer un revenu de base universel. Cela est-il possible ?
OJ. C’est une bonne question. Le revenu de base est défendu à la fois par des personnes qui s’inscrivent dans l’économie traditionnelle, et par des personnes venues d’autres perspectives. Milton Friedman a dit il y a trente ans que le revenu de base est très important pour accélérer la croissance d’une économie. Lorsqu’on donne plus d’argent aux gens, ils achètent plus et l’économie croît ; c’est un premier argument, émis par un économiste traditionnel. Un autre argument est avancé du point de vue socialiste, selon lequel le revenu de base est un moyen équitable de partager les ressources ; le partage équitable est alors l’argument qui justifie le revenu de base. Dans la tradition anarchiste, on parle de liberté : si on donne un revenu de base aux gens, ils sont alors libres de développer leur propre créativité et de prendre des responsabilités dans la société au niveau local. Il s’agit de trois arguments différents, et tous parlent du revenu de base. Pourquoi est-il si problématique de mettre en œuvre cette solution ? Durant la pandémie, certaines expérimentations du revenu de base ont eu lieu, notamment aux Etats-Unis. C’est donc un sujet de plus en plus discuté aujourd’hui, non seulement dans l’économie écologique, mais également dans d’autres perspectives philosophiques.

PI. Concernant le problème climatique, depuis l’Accord de Paris sur le climat en 2015, jusqu’à maintenant, la COP26 à Glasgow l’année dernière, y a-t-il eu des recherches pour évaluer dans quelle mesure le virage vert a permis de réduire les émissions de carbone, afin de contenir la hausse des températures en deçà de 1,5°C ? Je réalise qu’il s’agit d’une question davantage écologique qu’économique.
OJ. Je ne suis pas un expert du sujet, mais pour autant que je sache, les résultats jusqu’à présent ne sont pas satisfaisants. Nous devons accélérer la cadence pour trouver des solutions plus nombreuses et plus efficaces. Par exemple, le virage vert parle d’utiliser plus d’électricité en remplacement des carburants fossiles. Cela pourrait faire partie d’une solution verte, afin de réduire les symptômes négatifs du système actuel. Mais peut-être notre problème est-il lié plus intimement à notre mode de vie. Nous devrions peut-être réduire notre usage de tous les types de ressources, au lieu de basculer sur d’autres ressources. C’est quelque chose qui a été discuté depuis l’époque d’Aristote jusqu’à nos jours, durant plus de 2 000 ans ; il ne s’agit pas d’une question nouvelle. La philosophie bouddhiste dit que la bonne vie est celle qui consiste à réduire nos besoins plutôt qu’à augmenter notre consommation. Nous devons trouver des solutions pour créer une société qui ne soit pas aussi compliquée. Peut-être sommes-nous dans une période où nous allons vivre un changement de paradigme, changer la façon dont nous comprenons le monde dans lequel nous vivons, et trouver de nouvelles solutions.
La pandémie nous a peut-être aidés à accepter que le monde entier est intégré. Ce n’est pas un problème seulement en Norvège, aux Etats-Unis ou en Angleterre. Il s’agit d’un problème qui concerne toutes les personnes sur Terre, et nous pouvons trouver des solutions ensemble. Nous faisons face à des défis mondiaux, mais il nous faut trouver des solutions au niveau local, et les intégrer. C’est ce à quoi l’économie écologique s’intéresse. Peut-être la pandémie a-t-elle constituée une forme de thérapie du choc.

Pour plus d’informations : www.ovejakobsen.com
Ove Jakobsen, L’économie écologique – Une perspective du futur. Flux Forlag.

1. https://transitionnetworks.org
2. https://sustainableconnections.org/
3. https://slowfood.com
4. NdT : La thérapie du choc telle que présentée par Naomi Klein dans son ouvrage éponyme décrit plutôt une stratégie délibérée mise en œuvre par certains dirigeants, consistant à désorganiser et désorienter une société, afin de lui imposer des réformes néolibérales qu’elle aurait autrement rejetées.

Auteur : Anne Marie Kvernevik, collaboratrice de Share International résidant en Norvège.
Thématiques : environnement
Rubrique : Entretien ()