Un livre de Charles Eisenstein : The Fertile Ground of Bewilderment
Partage international no 337 – septembre 2016
par Elisa Graf
Allumez les infos aujourd’hui, et vous serez confronté à un spectacle sans fin de chocs et de surprises, allant de l’inattendue tournure du référendum anglais sur le Brexit, à la montée vertigineuse de politiciens populistes comme Donald Trump. On pourrait croire que nous allons dans la mauvaise direction, vers toujours plus de divisions politiques, de désespoir social et de conflits. Dans son dernier essai, Le terrain fertile de la perplexité, Charles Eisenstein suggère que « quelque chose est différent cette fois-ci ». Il écrit : « Le Brexit marque un rare moment de discontinuité, quand l’habituel récit normalisant vacille et qu’une société fait l’expérience d’un moment effrayant et fertile de perplexité. »
Ce moment « de trébuchement, d’humilité, est précieux », suggère-t-il.
C. Eisenstein postule que ce Brexit et les grands effondrements que cela annonce sont puissants, car ils montrent que peut-être, nos politiciens et les systèmes établis dont nous dépendons n’ont pas toutes les réponses. Les mesures politiques doivent être promulguées « depuis un autre lieu ».
C. Eisenstein poursuit : « Nos réflexes politiques sont conditionnés par une histoire qui va au-delà de la politique. Si nous voulons produire autre chose qu’une variation sans fin du même résultat, nous devons transcender les termes habituels du discours et examiner les faux truismes qui ne deviennent apparents que quand les choses se désagrègent. »
Pour y parvenir, il faut examiner les récits tenus pour vrais qui sous-tendent nos discours politiques conventionnels. A leur base se trouve ce que C. Eisenstein appelle « la fable de la séparation, qui nous prend pour des individus distincts et séparés dans un monde d’autres, en opposition aux forces aléatoires et aux événements arbitraires de la nature, et en compétition avec le reste de la vie ». A travers les infos et les médias de divertissement, nous sommes plongés dans ce point de vue, qu’il appelle « fondamentalement la mentalité de la guerre, dans lequel le progrès consiste à vaincre l’ennemi », quel que soit le parti politique, la croyance religieuse, la race, le sexe ou la classe sociale de la cible identifiée. Cela nous mène à une analyse dangereusement simpliste des problèmes auxquels on fait face.
C. Eisenstein avertit que mettre « le vote pour le Brexit (et D. Trump, et tous les partis xénophobes) sur le compte de l’ignorance et des attitudes rétrogrades […] c’est ne pas tenir compte des profonds facteurs de tensions qui alimentent le sentiment anti-UE et le ressentiment envers les immigrés ».
« En d’autres termes, écrit C. Eisenstein, l’électeur blanc d’âge moyen en faveur du Brexit ou de D. Trump, a des griefs légitimes qu’il ne faut pas assimiler à un simple désir de maintenir les privilèges des populations blanches, et écarter sous prétexte que les choses vont encore plus mal pour les gens de couleur. S’ils se sentent trahis par le système, c’est parce qu’ils l’ont été. Regardez le monde autour. Nous pouvons faire bien mieux que ça. Tout le monde le sait. Nous ne sommes pas d’accord sur ce qu’il faut faire, mais un nombre croissant d’entre nous a perdu foi dans le système et ses intendants. Quand des populistes de droite attribuent nos problèmes aux gens de couleur ou aux immigrés, la réponse qu’ils suscitent tire sa force d’insatisfactions réelles et justifiables. Le racisme est son symptôme, pas sa cause. »
A en croire C. Eisenstein, le capitalisme néolibéral tient aussi sa puissance de cette fable, comme « il dépend de l’idéalisation de la compétition, encodée en termes de « marché libre », qui serait une loi naturelle et un levier primordial de progrès ; il dépend de la sacro-sainte propriété privée (qui est une forme primaire de domination) et, plus que tout, il dépend du contrôle qu’il exerce sur les gens par la création et le recouvrement de dettes […]. Le capitalisme est, peut-être, l’expression culminante de la séparation, en menaçant comme il le fait les bases écologiques de l’existence humaine ». Plus important, il remarque que le changement en nous- mêmes et de nos institutions ne peut pas venir « sans se départir de cette fable dans toutes ses dimensions. » Il nous encourage à faire un pas « en dehors des habituels discours polarisants dans lesquels les deux côtés jouent au jeu de « trouvez l’ennemi », et à la place, entreprendre avec sincérité une enquête simple, ce qu’il appelle « l’essence de la compassion ». Restant dans un état d’« ouverture et de curiosité », nous devons poursuivre le raisonnement de ceux que nous diabolisons : « Qu’est-ce que ça fait d’être vous ? »
Remarquant la confusion causée par le résultat référendaire sur le Brexit, qui « en a poussés beaucoup au Royaume-Uni à se demander « Qui sommes-nous ? » peut-être avec quelque anxiété. »
C. Eisenstein écrit que c’est le moment de se demander avec honnêteté : « Quelle Angleterre voulez-vous ? En voulez-vous une où les forces du racisme sont supprimées et politiquement défaites ? Ou en voulez-vous une où les sources du racisme auront été guéries ? Si nous voulons la seconde, nous devons reconnaître les conditions qui la causent. »
Auteur : Elisa Graf, collaboratrice de Share International. Elle vit à Steyerberg (Allemagne).
Sources : charleseisenstein.net
Thématiques : politique
Rubrique : Compte rendu de lecture ()
