Le surprenant combat des Israéliennes pour la paix

Partage international no 352décembre 2017

Interview de Vivian Silver par Shereen Abdel-Hadi Tayles

Women Wage Peace (WWP) est un mouvement populaire de femmes israéliennes d’origines, de confessions, de convictions politiques et de niveaux sociaux très divers.
Leur objectif est de parvenir à un accord politique bilatéral juste et honorable pour mettre fin au conflit israélo-palestinien. Leur mouvement est
« né d’un profond désespoir et du cynisme » qui a suivi l’opération militaire de juillet 2014 – connue sous le nom de Opération Bordure protectrice – lancée par Israël dans la bande de Gaza, et qui a dévasté une grande partie de la bande de Gaza et fait de nombreuses victimes tant à Gaza qu’en Israël.
Le mouvement fut initié afin de ranimer l’espoir de paix entre les deux parties. WWP est très actif et connaît une croissance rapide, avec plus de 28 000 membres en Israël et 50 000 autres dans le monde. WWP organise régulièrement des activités pour faire pression sur les dirigeants israéliens et palestiniens afin qu’ils arrivent à conclure un accord de paix viable.

Shereen Tayles a interviewé Vivian Silver, membre du bureau central de WWP, pour Partage international.

Partage international : Par quels moyens attirez-vous l’attention sur votre cause ?
Vivian Silver : Tout d’abord, nous n’avons pas de structure hiérarchique. Nous sommes une organisation horizontale entièrement dirigée par des bénévoles. Nous sommes divisés en 18 équipes professionnelles travaillant sur 60 zones géographiques. Nous essayons de faire grandir le mouvement afin de parvenir à une masse critique de personnes qui pourront ensuite influencer les gouvernements.
Nous organisons des réunions en privé où nous projetons le film d’Abigail Disney Pray the Devil Back to Hell, un film sur le rôle qu’ont joué des femmes du Libéria pour mettre fin à la guerre civile qui a ravagé leur pays. Dans le débat qui suit, nous faisons des parallèles avec notre propre guerre afin d’inspirer et motiver. Si ces femmes ont pu le faire au Libéria dans des conditions terribles, nous pouvons le faire ici. Nous expliquons notre mouvement et recrutons ainsi de plus en plus de femmes.
Un jeudi après-midi par mois, nous nous tenons à des carrefours, quelque 80 dans tout le pays, ou dans des centres commerciaux. Nous déployons nos pancartes montrant Menahem Begin, Anouar el-Sadate et Jimmy Carter lors de la signature de l’accord de paix entre l’Égypte et Israël. Cette image montre que la paix n’a rien à voir avec les convictions politiques ; M. Begin était le premier ministre d’un gouvernement d’extrême droite. Nous insistons sur le fait que nous ne sommes pas un mouvement de gauche ; nos membres sont de toutes tendances politiques parce que la paix est une question primordiale pour tout le monde. Que vous soyez religieux, laïc, de droite, de gauche, du centre, que vous soyez un immigrant russe ou éthiopien, ou un israélien de naissance – la paix, ça parle à tout le monde.
Tous les lundis, nous avons aussi des représentants à l’assemblée plénière de la Knesset, le Parlement israélien, et nous sommes maintenant bien connus comme un mouvement pacifiste. Nous sommes reconnaissables avec nos vêtements blancs et nos écharpes turquoises.

PI. Quels résultats avez-vous obtenus jusqu’ici ?
VS. Nous n’avons pas encore obtenu la paix, mais les politiciens reconnaissent que nous contribuons à ce que l’on parle de paix et d’espoir. Nous promouvons l’idée que le paradigme vieux de 70 ans selon lequel seule la guerre apportera la paix est totalement erroné ; nous affirmons que seul un accord politique apportera la sécurité. Tout être humain a besoin de sécurité, juif ou arabe, musulman ou chrétien, palestinien ou israélien. Notre spécificité en tant que femmes est que la sécurité va bien au-delà de la simple sécurité des frontières. Nous parlons de sécurité dans les domaines de l’éducation, du bien-être, de l’emploi et de l’économie.

PI. A quoi attribuez-vous votre succès ?
VS. Nous sommes pragmatiques et évitons les idéologies. La plupart des mouvements pacifistes restent petits parce qu’ils adhèrent à une idéologie qui divise et les coupe d’autres pacifistes qui n’adhèrent pas à cette idéologie. Notre sujet est la paix, un point c’est tout. Nous ne préconisons pas de solution politique particulière. Tant que la solution est adoptée par les deux parties, c’est tout ce qui compte. Nous disons juste qu’il faut négocier et ne pas quitter la table jusqu’à ce qu’un accord soit trouvé.
L’autre raison de notre succès est notre approche de la diversité. Nous nous adressons à des gens de toutes opinions, de toutes religions, de toutes classes sociales, de tous groupes ethniques. Avec une base aussi large, notre audience est importante. Et nous développons un nouveau discours : nous ne blâmons pas, nous ne montrons pas du doigt, nous n’humilions pas. Nous adoptons ce que le professeur Carol Gilligan a appelé « l’écoute radicale » de l’autre, qui conduit à accepter le fait que les gens ont des opinions très différentes et qu’il faut les entendre et les accepter.

PI. Comment arrivez-vous à rassembler tous vos membres si différents autour d’une même cause ?
VS. Nous nous concentrons sur la paix avec deux objectifs : parvenir à un accord diplomatique, et faire des femmes une partie intégrante des négociations de paix, comme le recommande la résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations unies pour tous les conflits armés autour du monde. Chaque pays est censé s’y conformer et Israël a adopté cette résolution.

PI. Quels obstacles voyez-vous au processus de paix ?
VS. Il faut que les dirigeants des deux côtés prennent la décision de sortir du statu quo de l’inévitabilité de la lutte armée. Les Palestiniens l’ont dit clairement à maintes reprises, mais la partie israélienne n’y est pas encore. Le premier ministre Netanyahou affirme que nous sommes destinés à vivre par l’épée. Nous disons non, c’est inacceptable, nous devons sortir de cette idée.

PI. Est-ce que des femmes qui ne vivent pas dans votre pays peuvent vous aider ?
VS. Nous avons des ambassadrices de la paix dans le monde entier. Des femmes qui adhèrent à notre cause et organisent des activités dans leurs villes pour la promouvoir. En octobre 2016, par exemple, a été organisée la Marche de l’espoir à San Francisco sur le Golden Gate Bridge. Il y a aussi un projet à Chicago pour l’année prochaine. Des événements importants ont eu lieu au Brésil, en Italie et en Espagne. Il se passe des choses partout dans le monde.
Plusieurs pays ont invité Yael Deckelbaum, la chanteuse qui a écrit la Prière des mères. Elle a chanté lors d’événements organisés par WWP. Vous pouvez voir les concerts sur YouTube. Ça a vraiment été extraordinaire. Il y a une synergie forte entre elle et notre mouvement. En devenant célèbre mondialement avec sa chanson, elle a servi notre cause.

PI. Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?
VS. Nous venons d’organiser un événement très réussi ce mois de septembre, une marche de deux semaines tout autour du pays. Le dernier jour, des femmes palestiniennes et israéliennes se sont rassemblées près de la mer Morte dans une grande tente, la « tente de Sarah et Hagar », symbolique de notre conflit séculaire. 2 500 Palestiniennes sont venues. C’est un signe fort qui montre que nous avons des partenaires des deux côtés.

Information : womenwagepeace.org.il/en/

Israël Auteur : Shereen Abdel-Hadi Tayles, collaboratrice de Share International basée à Edmonton au Canada.
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Rubrique : Entretien ()