Partage international no 346 – juin 2017
par Graham Peebles
La pauvreté brise la vie de milliards de personnes dans le monde : dans les pays en développement où elle est extrême, comme dans les nations industrialisées où elle est moins visible mais croissante. Résultat de l’injustice sociale, elle rend l’exploitation et les abus inévitables, cause la mort et la maladie, et prive les individus d’opportunités et de dignité.
Alors que les nouvelles technologies et la fermeture des industries traditionnelles rendent de plus en plus d’emplois obsolètes, le chômage augmente et les sources de revenus disparaissent. A moins d’une réévaluation radicale de l’environnement économique, les niveaux de pauvreté vont continuer à augmenter de façon exponentielle.
La Banque mondiale affirme qu’en 2013, près de 767 millions de personnes, soit 11 % de la population mondiale, vivaient dans une extrême pauvreté avec un revenu de 1,90 dollar par jour. Mais de son côté, l’institut britannique Overseas Development estime que plus de 2,5 milliards de personnes survivent tant bien que mal avec « moins de deux dollars par jour ». Portez ce chiffre à cinq dollars (deux cafés dans un pays développé) et plus de quatre milliards de personnes sont concernées.
La pauvreté est la plus grande cause de décès et condamne les gens à des vies sans espoir, faites de difficultés sans fin. En même temps, ceux qui sont nés dans une famille riche bénéficient d’opportunités, de sécurité et de confort, ce qui devrait être l’héritage de chaque enfant quels que soient son lieu de naissance et ses parents.
Redéfinir notre manière de vivre
La machine fait partie de la nouvelle ère à venir et offre des possibilités sans précédent de redéfinir notre manière de vivre. On dit que l’innovation technologique détruit plus d’emplois qu’elle n’en crée. Mais elle libérera les êtres humains de vies de corvées, donnant à chacun le temps d’explorer la vie, d’être créatif et de redéfinir collectivement la civilisation de demain. Mais comme le précise Yanis Varoufakis, professeur de théorie économique à l’Université d’Athènes, afin que chacun puisse bénéficier de ces opportunités, « chaque citoyen doit se voir accorder des droits de propriété sur une partie de la richesse que produisent les machines ». Cela nécessite une nouvelle façon de penser l’économie et son fonctionnement.
Le modèle actuel, malgré ses réussites, est mal équipé pour répondre aux défis et aux opportunités du présent, et doit laisser la place. Les valeurs matérialistes sont inhérentes au système : l’égoïsme, le désir et l’excès sont valorisés de manière générale, et bien que la philanthropie fasse partie de la stratégie de certaines entreprises, entre sauver des vies et gagner de l’argent, les administrateurs choisissent l’argent. Un changement fondamental est nécessaire depuis longtemps. Le progrès de l’automatisation ajoute un impératif. Un nouveau modèle économique, durable et humain est nécessaire, pour le XXIe siècle et au-delà.
La révolution dans le travail nécessite une évolution des modes de vie : une nouvelle approche, dans laquelle il est primordial de reconnaître que l’humanité est une. Nous sommes frères et sœurs d’une seule humanité. Les systèmes qui régissent nos vies devraient être basés sur ce fait et en encourager la réalisation. Le partage en tant que principe animant les affaires humaines répond naturellement à cet état des choses. Appliqué de manière pragmatique, il permettrait à tous de vivre des vies dignes, libérées de la peur de la pauvreté. C’est le droit de chacun d’avoir les moyens nécessaires pour répondre à ses besoins, qu’on ait un emploi ou un revenu stable ou non.
Instaurer une société juste nécessite un nouveau modèle pour partager
Dans le paradigme actuel, l’arrivée des machines nous met face à ce que Yanis Varoufakis décrit comme un « dilemme majeur ». Soit un monde dans lequel la concentration de la propriété des nouveaux moyens de production s’intensifie, conduisant « à un capitalisme stagnant avec des inégalités extrêmes et des revenus énormes pour un pourcentage de plus en plus faible de la population, pendant que le reste s’enfonce dans la volatilité, l’incertitude et la misère sociale ». Soit une société dans laquelle les moyens de subsistance (actuellement l’argent) sont librement accessibles à chacun, où les machines sont au service de l’humanité et où tous récoltent les fruits de leur travail.
Instaurer une société juste nécessite un nouveau modèle pour redistribuer – partager – la « propriété des moyens de production », ou au moins la production elle-même, de manière à garantir efficacement la liberté […]. Cela nécessite un revenu de base. C’est essentiel. Un revenu de base universel (RBU) serait constitué de paiements réguliers ou d’une forme de fiducie sur l’héritage – option accessible actuellement qu’aux familles riches, et couvrirait les besoins de tous depuis la naissance.
La reconnaissance que chacun a droit aux moyens de satisfaire les besoins fondamentaux de la vie remonte au XVIIIe siècle. Vers la fin de la Première Guerre mondiale, Bertrand Russell a décrit un plan qui contenait l’idée embryonnaire du RBU et suggérait que son montant varie en fonction du travail « et son degré d’utilité reconnu […]. Lorsque l’éducation est terminée, personne ne devrait être forcé à travailler, et ceux qui choisissent de ne pas travailler devraient recevoir un minimum pour vivre et être laissés tout à fait libres. ».
Le lien au travail communautaire est important et devrait être intégré à tout nouveau système. Toutefois, les « paiements », qu’ils soient monétaires ou par système de crédit, ne devraient pas être conditionnés à de telles activités. L’engagement social augmentera naturellement avec un système économique juste qui reconnaît l’unité sous-jacente de l’humanité.
Depuis les propositions de B. Russell, le RBU a suscité de plus en plus d’intérêt. Actuellement, il est à l’étude dans plusieurs pays. La Finlande a lancé un projet pilote de deux ans où 2 000 personnes au chômage choisies au hasard reçoivent un revenu mensuel de base. L’Ecosse est sur le point de tester un projet « radical » dans deux municipalités : Glasgow (où l’on estime qu’un tiers des enfants vivent dans la pauvreté) et Fife, parce que, selon les élus, « c’est la meilleure façon de lutter contre la pauvreté ». Et aussi surprenant soit-il, l’Inde, où vivent plus d’un tiers des personnes les plus pauvres sur Terre, s’y intéresse : les paiements seraient versés à tous, enfants et adultes, et garantiraient « à tous les citoyens un revenu suffisant pour couvrir leurs besoins de base, [et] favorisant la justice sociale ».
Dans sa forme actuelle, le RBU n’est pas la réponse, mais il pourrait constituer une partie importante d’un nouveau modèle social-économique progressiste, et le fait qu’il soit largement discuté est positif.
En plus d’assurer une sécurité financière, permettre à chacun de satisfaire ses besoins présenterait des avantages supplémentaires. Cela démontrerait que la société est collectivement juste et compatissante et montrerait que tous les citoyens sont considérés comme égaux. L’inégalité se réduirait, de même que ses conséquences sociales. La compétition perdrait son emprise, remplacée par la coopération, qui deviendrait la norme, de même que la tolérance et la confiance. La peur de la misère, de l’exploitation et de la faim pourrait être abolie sur Terre.
C’est l’image réaliste d’un monde dans lequel l’humanité répond de manière créative et pragmatique aux changements que la technologie nous apporte. C’est une image positive, fondée sur la reconnaissance de l’unité essentielle de l’humanité.
